L'IDÉE MESSIANIQUE
W. O. E. Oesterley, The Evolution of Messianic Idea, a study in comparative religion. Londres, Pitman et fils, 1ÎX)8, 1 vol. in-8 de 277 pages.
Cet ouvrage est le développement d'une thèse présentée à l'Université de Cambridge pour obtenir le grade de docteur en théologie, et il serait exagéré de prétendre que la préoccupation de ce but théologique n'a pas quelque peu réagi sur la façon dont l'auteur comprend la possibilité de concilier la science avec la religion. Toutefois, si cette dernière s'y prête, la science, de son côté, aurait mauvaise grâce à se plaindre, quand elle voit ses propres méthodes aussi franchement et aussi courageusement acceptées dans des recherches historiques apparentées aux problèmes les plus délicats de la tradition religieuse. Il serait injuste de chicaner l'auteur à propos de ses affirmations sur les origines providentielles des « germes mythiques, » quand il nous aide, avec une impartialité et une objectivité irréprochables, à en suivre et à en comprendre la croissance.
Le messianisme — en d autres termes, l'attente d'un sauveur qui fera régner la paix et le bonheur sur terre — a sa source, selon M. Oesterley, dans trois myth s cjui existai^*nt, à l'étal flottant et rudimentaire, bien avant la constitution de la nation hébraïque et qui se retrouvent d'ailleurs chez nombre de peuples primitifs : 1" le mythe du Tehoni, 1 idée d'un monstre informe et cruel, d'abord associé à l'élément liquide, puis figuré en dragon, finalement personnifié en Satan ou en quelque autre mauvais génie, auteur des calamités, des périls et des tentations qui
1. Revue des Eludes ethnographiques et sociologiques, n* 8, août 1908.
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assaillent l'humanité; 2° le mythe de Jahveh, ou, à proprement parler, du Héros-Sauveur qui, combattant et domptant le dragon, assure le salut des hommes, sans cependant em})ècher, au moins pendant un temps déterminé, certains retours otlensils du monstre; 3^ le mythe du Paradis, d abord sous la l'orme d'un Age d'Or, placé à l'origine des temps, alors que la création divine n'avait pas encore été souillée par l'esprit du mal; ensuite, à la fin des siècles, lorsque le Sauveur aura définitivement anéanti son jidversaire. — Chez les juifs, le rôle du Sauveur fut attribué à Jahveh, quand celui-ci devint leur dieu [)rincipal ; puis, avec les progrès du monothéisme, à son « Soufïle » ou à sa « Gloire, » enfin à un personnage possédé de l'esprit divin. Ainsi, comme le fait observer l'auteur, Jahveh et le Messie en vinrent à être entièrement distincts : le seul lien entre eux est la descente de l'esprit de Jahveh dans la personne du Messie et nous avons ainsi une première ébauche [aclumbration) de la Trinité chrétienne.
On voit que l'auteur accepte sans hésitation d'appliquer à la formation de la dogmatique orthodoxe le principe de l'évolution historique, et la critique la plus exigeante n'aurait rien à reprendre dans la manière dont il utilise et commente les textes de lEcriture où il puise les éléments de sa thèse. Tout au plus pourrait-on lui chercher noise à propos de la distinction qu il prétend établir entre le mythe et la mythologie : « Les mythes, écrit-il, loin d'être, comme on le crovait gfénéralement autrefois, « l'œuvre du Diable, ont été, à une certaine époque, les organes « normaux de la Révélation divine. » Quant à la mythologie, ce sont (( les développements empoisonnés qui ont embrouillé et « recouvert le caractère naïf et innocent des mythes primitifs au (( point d'en obscurcir graduellement et d'en oblitérer finale- « ment le but originaire : la communication de vérités éter- « nelles. » — Laissant de coté la définition des mots, il me semble que les mythes, pris isolément ou dans leur ensemble, ne méritent ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Tous représentent des tentatives pour expliquer l'inconnu par le connu, à l'époque où l'homme pensait et parlait à peu près exclusivement par images. Tous, à ce point de vue, renferment, selon l'expression d'Herbert Spencer, une « àme de vérité. » Mais
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tous aussi contiennent un élément que les progrès ultérieurs des connaissances font considérer comme irrationnel et souvent pernicieux. Il n'y a là qu'une question de plus et de moins.
Il est à remarquer que l'auteur donne à la définition de l'idée messianique une portée très large, puisqu'il y comprend tout le drame du dualisme, qui se retrouve au fond de tous les cultes. Peut-être y aurait-il lieu de distinguer, plus qu'il ne le fait, entre la tradition de 1 Age d'Or ou Paradis perdu et l'attente du règne de Jahveh ou Paradis à venir sur terre, en réservant à cette dernière conception la qualification de messianisme. D'autre part, si l'objet des aspirations messianiques est l'avènement du règne de la paix et de la félicité universelles sur la terre régénérée, est-il bien exact de dire que l'intervention du Héros-Sauveur en forme un élément essentiel ? — Il semble que ce rôle du Messie, les messianistes de notre époque l'attribuent à des forces plus ou moins impersonnelles : la Science, la Sociologie, voire le Suffrage universel, etc. (en ayant soin d'employer des S majuscules). — Encore moins puis-je admettre que, à l'origine du processus mental qui a abouti au messianisme, figure la croyance en la survivance del'àme. Il y a, aucontraire, opposition radicale entre la conception optimiste d'une vie future pour l'âme et la notion d'un Paradis à réaliser sur terre. Sans doute le judaïsme, et, à sa suite, le christianisme ont essayé de les concilier ou plutôt de les superposer assez gauchement, en empruntant aux Perses le dogme de la résurrection des morts. Mais, en réalité, leur cumul est un double emploi évident, et je m'imagine que les Prophètes, qui d'ailleurs n'ont cessé de combattre le culte des morts chez les juifs, devaient ressentir les mêmes sentiments que nos messianistes contemporains, socialistes ou anarchistes, à l'égard des idées de rémunération posthume qui détournent les âmes d'aspirer au bonheur absolu dans la société terrestre.
La vraie source psychologique du messianisme est dans une notion qui a été très tôt la caractéristique et l'honneur de l'humanité : l'idée du Parfait, qu'il faut distinguer de ce que M. Oesterley appelle, en termes un peu trop généraux, l'aspiration au bonheur. A ce point de vue le messianisme représente une des formes assumées par le sentiment de l'idéal. Cet idéal, qu'il soit matériel ou spirituel, noble ou grossier, l'homme se sent impuis-
sant à l'atteindre dans son milieu actuel, d'autant que ses besoins se multiplient indéfiniment avec les moyens de les satisfaire. Faut-il setonner s il en a placé la réalisation, soit, dans un autre monde, pour sa propre personnalité émancipée par la mort ; soit, pour ses descendants, sur la planète même, régénérée par un de ces coups de théâtre dans lesquels se complaît l'imagination populaire de tous les âges.