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LE LIBRE EXAMEN CHEZ LES GRECS

L'histoire des dieux, telle que les poètes Tout contée, est-elle vraie? Les dieux s'intéressent-ils à l'humanité? Les dieux existent-ils ?

Tels sont les trois problèmes qui se sont successivement posés en Grèce, au dire de M. Decharme, et son récent ouvrage a pour but de nous montrer comment il a été répondu à ces questions — qui me semblent se compliquer d'une quatrième, peut-être la principale : si les dieux existent, que sont-ils-?

Cette étude est d'autant plus intéressante que le développement de la critique religieuse chez les Grecs se confond avec les origines de la philosophie, de la science et de l'histoire dans notre monde occidental. C'est presque, pour nous, une recherche généalogique. Assurément, l'entreprise n'est pas neuve, et d'autres s'y sont essayés avec toutes les ressources de l'érudition moderne. Mais M. Decharme a le mérite d'avoir condensé ces recherches dans un travail d'ensemble que recommandent d'incontestables qualités de clarté, d'impartialité et de logique.

Le volume est divisé en trois livres : le premier, qui va d'Homère à Socrate; le second, qui embrasse les écoles de Platon, d'Aristote, d'Epicure et de Zenon; le troisième, qui expose le système d'Evhémère et les vues de Plutarque.

Un premier point ressort de cette lecture ; c'est que l'œuvre de la critique fut singulièrement facilitée chez les Grecs par

1. Extrait de la Revue de Vi'niversilé de Bruxelles, février-mars 190o.

2. La critique des iradilions religieuses chez les Grecs: des origines au temps de Plutarque, par Paul Dechaume, professeur à l'Université de Paris, i vol. in 8 de 518 pages. Paris, Picard, 1904.

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l'absence d'une révélation orale ou écrite : « C'est Homère et Hésiode, disait déjà Hérodote, qui ont fait la théoci^onie des Grecs, qui ont donné aux divinités leurs noms, qui ont décrit leurs formes. » On pouvait donc, sans impiété, s'en prendre aux dieux sur le dos des poètes. Aussi voyons-nous de bonne heure des écrivains, les uns nuis par des raisonnements philosophiques, les autres par des considérations morales ou des arguments histori(jues, refaire la théologie et surtout la mythologie populaires.

Tout d'abord, se posa la question des origines : Gronos et Zeus sont nés. L imagination veut remonter plus haut. A partir du v^' siècle, les philosophes font sortir l'univers, y compris les honmies et les dieux, d'un élément primordial (jui, pour Thaïes, est leau; pour Anaximène, lair; pour Heraclite, le feu; mais ({ui, pour tous, représente plus ou moins confusément la matière infinie (l'à-s'.oov dAnaximandre). Par une autre voie encore, la notion de Loi aboutit à faire des dieux les esclaves d'une force supérieure qui constitue l'ordre cosmicjue, la loi d'Adrasteia des (^rphi([ues, la Moira des poètes, 1 Anankè des philosophes. Plus tard, un troisième facteur agira encore comme dissolvant mythologique : c'est l'idée d'un ordre moral que les lois naturelles ou divines ont pour mission de faire prévaloir au même titre que Tordre cosmique. Déjà Hésiode fait de Thémis, la déesse de la Justice et de l'Ordre, une épouse de Zeus, et même un poète aussi conservateur que Pindare refuse d'attribuer aux dieux des actes déshonorants. La notion du divin devient ainsi inconciliable avec les faiblesses et les passions, aussi bien qu'avec les limitations physiques traditionnellement attribuées aux dieux.

On devait naturellement se demander comment les poètes — puis(|u ils étaient les auteurs du mal — en étaient venus à mettre sur le compte des divinités tant d'histoires absurdes ou scandaleuses. Quelques-uns, qui auraient voulu, comme Platon, exclure les poètes de la République, s'en prenaient aux écarts de l'imagination. La plupart préféraient voir dans ces fables des allégories destinées à voiler et à transmettre de profonds enseignements scientifiques ou moraux sur les combinaisons des éléments, sur les passions del'àme humaine ou sur les événements de l histoire.

11 est à remarquer que ces écoles d'interprétation mythologique

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