‹ Croyances, rites, institutionsChapitre 80 sur 132 · LE LIBRE EXAMEN CHEZ LES GHECS · texte numérisé non relu

LE LIBRE EXAMEN CHEZ LES GHECS

se continuent parmi nous, chacune avec sa part de vérité. La seule dilï'érence — que M. Decharme fait bien ressortir, — c'est que nous retrouvons de plus en plus dans les mythes de 1 antiquité des créations spontanées de l'imagination populaire, toujours prête à voir des volontés et des personnalités partout où se manifestent des mouvements et des forces, alors ({ue les exégètes grecs persistaient, comme notre école symbolique du commencement du xix'^ siècle, à chercher dans la mythologie les produits artificiels d'une prétendue sagesse primitive.

Tant que la philosophie se bornait à attaquer les fables, elle avait beau jeu et libre carrière. Cependant, une fois accepté que les mythes étaient simplement des allégories ou des métaphores, que devenaient les dieux eux-mêmes? Si les guerres des dieux étaient les combinaisons des éléments, les divinités qui se prenaient aux cheveux étaient-elles autre chose que les éléments euxmêmes ? De nombreux philosophes n'hésitèrent pas à l'allirmer ; et, quelques-uns allèrent jusqu'au bout de cette interprétation, en niant carrément l'existence personnelle des divinités. Tels furent, à la fin du \^ siècle, Diagoras, Cinésias, Hippon, ceux que les Grecs qualifiaient d'à^lcO'., Sans-Dieux. Platon, dans le X"" livre des Lois, nous a laissé un exemple de leurs raisonnements. Comme on s'efforçait de montrer à un négateur des dieux tout au moins les divinités visibles : le soleil, la lune, les astres, les éléments, il répondit : « Le feu, Teau, la terre, 1 air sont tous l'effet de la nature et du hasard; l'art n'y est pour rien. C'est de ces éléments entièrement inanimés, que se sont formés ensuite les grands corps de la terre, du soleil, de la lune et des astres. Poussés au hasard, chacun se lonsa propriété inhérente, ces éléments, s'étant rencontrés, se sont arrangés ensemble, le chaud avec le froid, le sec avec 1 humide, le mou avec le dur. De ce mélange des contraires, produit par le hasard en vertu de la nécessité, se sont formés, et le ciel entier avec tous les corps célestes, et les plantes avec l'ordre des saisons, né lui-même de cette combinaison — le tout non par l'effet d'une intelligence, ni par l'action d'aucune divinité, ni par celle de l'art, mais uniquement par nature et par hasard'. »

1 Lois. X, 889 a-c.

21)2 ARCIIl'OLOGIK KT IIISTOIRK RELIGIEUSES

Toutefois, la jjlupart des écoles (ju'on peut (jualifîer de rationalistes, préférèrent équivo(|uer, peut-être de bonne foi, et ainsi s'explique f[u'il soit souvent dillicile de déterminer quelle était, relativement à Texistence personnelle des dieux, la doctrine exacte des sophistes, des péripatéticiens et même des stoïciens.

Cette absence de log^ique est sans doute attribuable à la préoccupation de ne pas rompre trop ouvertement avec Topinion. La profession d'athéisme fut toujours mal portée chez les Anciens. L impiété pouvait entraîner l'exil et la mort, ainsi que Socrate l'apprit à ses dépens; bien que son crime, suivant l'observation de M. Decharme, fût plutôt un excès de « mysticisme. » A ce propos, je ne comprends guère l'hésitation que l'auteur met à résoudre parla négative la question de savoir si Athènes fut « tolérante. » 11 reconnaît que jamais Athènes ne permit la négation ouverte des dieux, ni la profanation de leur culte, ni la révélation des mvstères, ni même l'introduction des divinités étrano^ères non reconnues par la loi. L'exemple de Socrate atteste que les Athéniens ne reculaient même pas devant les procès de tendances, et est-il nécessaire de rappeler le décret significatif par lequel, sur la proposition de Diopeithès, on menaça d'un procès « quiconque ne croit pas aux dieux ou donne un enseignement sur les choses célestes? >> — Ici l'intolérance passait de la défensive à l'attaque. Néanmoins, il y a cette énorme différence avec les formes de persécutions religieuses qui nous sont plus familières, que, dans le paganisme classique, l'intolérance se basait exclusivement sur les nécessités de l'ordre public, ou plutôt sur le péril que 1 impiété faisait courir à l'Etat, en indisposant les dieux contre la communauté; alors que, dans le christianisme, si on poursuit, on torture ou on massacre les hérétiques, c'est soi-disant pour leur propre bien. Jamais l'Etat antique ne s'est soucié des opinions individuelles, ni inquiété d'envahir le for intérieur.

Ainsi se comprend la tolérance relative dont ont joui ceux qui, comme Epicure, admettaient l'existence des dieux, quitte à leur refuser toute action dans l'univers. Cependant ce maintien des anciennes divinités, à l'état d'inutilités ou de parasites, ne doitpas être exclusivement attribué au désir de sauver les apparences. Pour expliquer comment les philosophes, même les plus imbus des notions d'ordre et d'unité, ont pu concilier la croyance à la

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