‹ Croyances, rites, institutionsChapitre 81 sur 132 · LE LIBRE EXAMEN CHEZ LES GRECS · texte numérisé non relu

LE LIBRE EXAMEN CHEZ LES GRECS

pluralité des dieux avec leur conception scientifique de l'univers, il y a une autre raison encore sur laquelle M. Decharine n'a peutêtre pas sullisamment insisté. Les dieux du paganisme ne furent jamais, comme nous le rappelle le célèbre hymne de Cléanthe, que des frères aînés de l'homme. Pour Homère et ses successeurs, l'univers n'est qu'une vaste hiérarchie d'êtres, plus ou moins puissants, qui vont des animaux inférieurs au Roi des dieux, mais qui subissent tous, à un degré différent, les limitations de la nature finie. Quand la philosophie eut conçu, en arrière et au-dessus de tous ces êtres, une Réalité unique et suprême, à la fois source et trame du monde, il lui importait assez peu de maintenir ou de supprimer telle ou telle catégorie intermédiaire sur l'échelle de la création. L'existence des dieux était une hypothèse qui ne dérangeait pas plus ses calculs que, aujourd'hui même, la présence, dans certains astres, d'êtres supérieurs à l'homme ne gênerait les affirmations de la science. Un rationaliste peu suspect, Guyau, n'a-t-il pas écrit dans son Irréligion de V Avenir : « L'évolution « a pu et dû produire des types supérieurs à notre humanité : il (( n'est pas probable que nous soyons le dernier échelon de la vie, « de la pensée et de l'amour. Qui sait même si l'évolution ne (( pourra ou n'a pas pu faire déjà ce que les anciens appelaient « des dieux ? »

Le grand progrès de la pensée religieuse chez les Grecs — et il fut ébauché de très bonne heure — ce fut précisément cette conception d'une Réalité ou d'une Force supérieure, non seulement en puissance, mais encore en essence, à tous les êtres connus ou supposés. Là est le vrai caractère qui différencie le monothéisme du polythéisme et même de la monolàtrie. Quand, par exemple, Xénophane écrit qu'il y a « un seul dieu très grand « parmi les dieux et parmi les hommes... ne ressemblant aux M mortels ni quant au corps, ni quant à la pensée, dont la vo- « lonté gouverne tout, sans jamais se mettre en mouvement, « ni se transporter d'un point à un autre, » qu'importe qu il sous-entende le nom de Zeus? « Xénophane », dit Aristote dans « un texte que cite M. Decharme, « ayant jeté les yeux sur l'en- « semble de l'univers, dit que le Un est la divinité. » — De même, quand Empédocle d'Agrigente dit de son dieu suprême : « Il « n'est pas donné d'en approcher; nos yeux ne peuvent l'attein-

2()\ ARCIIKOLOdli: i:r lIISTOinE nELIGIEUSES

« (ire, nos mains le saisir Il n'a ni la tête qui orne le corps

« de l'homme, ni des bras pareils à des rameaux, ni des pieds

u et des genoux ajj^iles Il est seulement une âme sacrée et

<i infinie dont la pensée, dans son rapide essor, parcourt tout « l'univers, )> cjuimporte qu'au dire d'Ammonius, il se soit agi (.l'Apollon ? A la rigueur, on peut soutenir que ce sont là des cas d'hénotlîéisme, cette forme de pensée religieuse, si fréquente dans l'Inde, ainsi que Ta montré Max MuUer, où chaque dieu traditionnel est investi par ses adorateurs particuliers de tous les attributs propres au dieu unique. Mais est-ce sufïîsant pour dénier à ces penseurs, comme le fait M. Docharme, d'avoir professé la doctrine de l'unité divine ?

D'autre part, l'auteur refuse d'admettre le monothéisme d'Eschyle, cjuand celui-ci s'écrie : « Zeus est l'éther, Zeus est aussi la terre, Zeus est aussi le ciel, Zeus est toutes choses et au-dessus de toutes choses, » parce qu'il s'agit de Zeus, ou encore le monothéisme de Platon, parce qu'après avoir statué l'existence d'une Ame universelle, formatrice intelligente de l'univers, le fondateur de l'Académie attribue à cette force première simplement le rôle d'un Démiourge, opérant sur la matière chaotique et incréée, ou même le monothéisme do Plutarque, parce que ce philosophe admet l'existence de dieux et de démons participant dans une mesure quelconque — comme du reste l'homme lui-même — à l'élément divin répandu dans toute la nature. « Plutarque », écrit formellement M. Decharme, « n'affirme nulle part l'unité divine. » Et cependant il cite le passage où Plutarque, reproduisant les vues de son maître Ammonius, démontre que dans l'universelle transformation des choses, le seul être réel est « l'Etre éternel qui (( n'a pas eu de commencement, qui n'aura pas de fin, à qui le « temps n'apporte aucune vicissitude, dont on ne peut dire sans « impiété qu il a été ou qu'il sera, qui, seul existant, remplit « l'éternité d'un maintenant sans terme. »

Si la croyance à des êtres intermédiaires exclut le monothéisme, alors quelle religion a jamais été monothéiste en dehors du judaïsme post-exilien ou peut-être de l'Islam? Et encore! D'autre part, il me semble exagéré d'exiger la croyance à la personnalité du Pouvoir suprême. «. Dire le Divin pour Dieu, écrivait M. Marcel Hébert, à une époque où il n'avait pas encore

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rompu avec 1 Eglise, — c'est sacrifier l image pour sauver 1 idée. »

Ce n'est pas là, du reste, que réside la princi] aie orij^iualité du génie grec. La conception de TUnité absolue se rencontre ailleurs — notamment chez les Hindous — où elle a tout envahi et balayé dans le domaine j hilosophique et moral. Le problème c[ui a surtout tourmenté les Grecs et (ju'ils nous ont légué, c'est la préoccupation de concilier l'unité et la fatalité de l'univers avec l'existejice d'agents libres, moraux et responsables — hommes ou dieux. — G est par cette préoccupation ({u'ils sont bien nos ancêtres.

Les tentatives pour dégager la science de la religion ne furent pas exclusivement l'apanage des philosophes inditférents ou hostiles aux cultes traditionnels. Au sein même de ces cultes, des réformateurs s efforcèrent de justifier le maintien des rites et des symboles traditionnels par des interprétations conformes aux idées dominantes de leurs époques respectives. Telle fut surtout l'œuvre de l'orphisme. M. Decharme s'en est parfaitement rendu compte ; s'il y a quelque critique à lui adresser, c'est peutêtre d'avoir voulu trop préciser dans la question encore si obscure des modifications que subit l'ésotérisme orphique, en ses huit siècles d'évolution. Un point qu'il fait bien ressortir, c'est que Platon a dû emprunter ses représentations de la vie future à l'orphisme plutôt qu'aux Mystères d'Eleusis. Platon, en effet, paraît ignorer ces Mystères, malgré leur vogue considérable. La Déméter éleusinienne n'est citée que dans un dialogue d'authenticité douteuse, VAxiochos, et il n'est question de Perséphoné que dans le C rat y le, à propos d'étymologie. Quand donc Platon parle d initiés, comme cela lui arrive quelquefois, c est sans doute aux initiés de l'orphisme qu'il fait allusion. De cette conclusion de M. Decharme, je remarquerai, en passant, qu'on peut déduire que l'introduction de l'orphisme dans les mystères d'Eleusis ne s'était pas encore accomplie à l'époque de Platon ; il existe cependant un passage de la République (Liv. II. p. 6), qui me semble indiquer (jue les orphiques visaient déjà à mettre la main sur les rites des grandes déesses ; c'est celui où Platon mentionne Eumolpe, le légendaire fondateur des mvstères éleusiniens, comme le fils du Musée, le pré-

tendu organisateur du culte or[)hi(|ue. On sait ce ([ue veulent dire ces généalo^'ies.

Quand on étudie de près la société antique, on est surpris de constater que si les conditions de la vie se sont modifiées grâce aux applications pratiques de la science, l'homme moral a peu chan^ifé, surtout dans des (juestions aussi complexes que les rapports de la religion avec les autres sphères de la culture humaine. Tous les procédés d'exégèse plus ou moins subtils, par lesquels certains philosophes tendaient à réconcilier leurs traditions mythologi({ues avec leurs convictions rationnelles, se retrouvent dans les divers traitements que, depuis l'éveil de la critique, les défenseurs les plus éclairés ont essayé d'appliquer à la Bible. Non seulement les écoles, mais encore les vrais et les faux dévots semblent marcher parmi nous : la religion fut toujours un moyen de faire son chemin dans le monde. Au temps des sophistes, la défense du culte national était devenue, entre les mains des démagogues, un instrument d'oppression politicjue. Les mêmes analogies, du reste, se rencontrent parmi les adversaires de la tradition religieuse. Athènes eut ses penseurs libres et ses libres-penseurs, qui y mettaient les mêmes exagérations et parfois les mêmes défaillances que chez nous. Ce sont les iconoclastes du iv*' siècle avant notre ère (jui s'imaginaient avoir pourfendu la superstition, quand ils avaient caricaturisé les mystères et mutilé les icônes. C'est l'amiral Dicéarque faisant dresser des autels à l'Impiété sur tous les rivages où il abordait. C'est le sophiste Cinésias organisant des banquets avec ses amis les jours interdits, bien que le Vendredi-Saint n'existât pas encore. C'est Bion, qui. après avoir scandalisé les Athéniens par ses railleries contre la religion, n'est pas plutôt tombé dangereusement malade à Chalcis qu'il demande pardon aux dieux et se laisse attacher au cou des amulettes, « lesquelles, » ajoute sardoniquement Diogène Laerte, *< ne réussirent pas à le « sauver. » C'est même le brillant Périclès qui, à son lit de mort, ne peut empêcher les dames de sa famille de lui imposer un viatique de talismans î

L'ouvrage de M. Decharme prend lin à Plutarque, ce noble esprit en qui se résume toute la floraison morale de l'antiquité à la veille du déclin. Plutarque croit, avec son époque, à tous

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