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Revue de Belgique, 15 sept

LES ORIGIXES DE I/ÉPISCOPAT 22t

bornent à poursuivre un but de polémique, ils peuvent être rangés a cote des théologiens, et, en dehors des uns comme des autres 1 y a place pour le nombre chaque jour grandissant des modestes et patients investigateurs qui appliquent toutes les ressources de la science moderne à lelucidation impartiale de nos ori..ines rehg-ieuses. ^^o*"'^'»

On a longtemps reproché à la critique indépendante de n'avoir pas su complètement se débarrasser de certains points de vue

1 école de fubingue ne sont, sous ce rapport, à l'abri de tout reproche^ Cependant la méthode historique a fini par salïranchir de la philosophie comme de la religion et, à en juger par es travaux n.arquants des vingt dernières années, surtoitt d.ans es pays protestants, l'exégèse biblique tend à prendre un caractère de plus en plus objectif et documentaire

A cette classe d'écrits se rattache éminemment le volume crue vien de publier M. Jean Réville' sur les origines de l'épiscoplt L auteur était admirablement préparé pour aborder cette question tant par ses travaux antérieurs que par son enseignement à 1 Ecole pratique des Hautes-Etudes, etla façon dont il s'est acquitté de la tache repond aux espérances de ceux q«i avaient compté sur sa plume, non seulement pour condenser les résultats obtenus par la critique contemporaine dans un des problèmes les plus complexes et les plus importants de notre histoire religieuse,mais encore pour élucider par d'ingénieuses et prudentes déductions certains cotés toujours obscurs de cette question si controversée S., comme .1 1 écrit dans sa préface : « Ce livre est né à la section des sciences religieuses, „ il suffirait dune publication pareille pour justifier l'initiative du gouvernement français, lorsqu'au grand scandale des catholiques et de certains libres-penseurs il

TT ! -'J! ?" ^''"'"^ '^'"""^'-'■^' ^« "'^■e'- à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, celte section, formée d'une douzaine de cours ou pour emprunter les paroles de M. Jean Réville, ,< l'histoire religieuse est étudiée dans la pleine liberté de l'esprit scienti-

siastitue°au^rn de' iT^â?!'-!''"''" T '",ï""^'"- "" gouvernement ecclé-

- Premier" partie l y fi Z bTk-T '^o'"'''" '■°"=""' '""• •'-'^' «-■"•■•^•

'e partie, 1 ^ol. in-8 de 5o8 pages. — Paris, Leroux, 1894.

fiqiie, sans entraves relij^ieuses, avec le respect que l;i science doit aux plus hautes manifestations de la vie morale de l'humanité. »

Ce premier volume nous mène depuis les temps évangéliques jusqu'à la constitution de Tépiscopat uninominal au commencement du 11^ siècle.

I/histoire des orii;lnos de l'épiscopat commence, pour l'auteur, le jour où Jésus, sortant de sa demeure, fut pris de compassion à la vue delà foule (pii l'attendait, u parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger » (Marc, VI, 34), et elle se termine le jour où se réunit à Nicée le premier concile œcuménique de l'Eglise chrétienne.

On connaît la thèse orthodoxe : Jésus a transmis son autorité à ses apôtres, particulièrement à Pierre, en lui confiant, d'après un passage de Matthieu (XVI, 13-20), « les clefs du royaume des cieux. » Les apôtres, à leur tour, instituèrent, sous le nom d'évêques, les chefs des dilférentes églises et, par l'intermédiaire de ceux-ci, les autres membres du corps ecclésiastique. Quand un évêque disparaît, son successeur — qu'il soit désigné par les fidèles, le clergé, le pape ou l'empereur — n'en doit pas moms attendre, pour exercer utilement ses fonctions, qu'il ait obtenu de ses collègues, ou de ses supérieurs, la transmission des pouvoirs mysti(|ucs dont ils ont eux-mêmes antérieurement reçu le dépôt. Pour ne pas faire trop violence aux anciens textes (pi mettent les évéques et les prêtres sur le même pied, on peut reo-arder la dignité épiscopale comme vme extension ou un perfectionnement de l'autorité presbytérale ; elle n'en reste pas moins, à raison même de ses origines, d'un degré supérieur et surtout d'une nature spéciale.

Cette thèse se fonde sur la tradition constante de l'Eglise depuis la fin du ii*^ siècle et, pour les temps antérieurs, sur l'interprétation de documents qui remontent jusqu'à l'âge apostolique. Il V a donc là, avant tout, une question de critique littéraire et historique. Quelles sont les lettres de l'apôtre Paul qu'il faut tenir pour authentiques? Quand ont été écrites les Lettres dites pastorales, et pourquoi ont-elles été attribuées à Paul? Quels sont les passages des Evangiles qui ont trait à la question ; quel en est le sens et l'authenticité? Quelles sont la date, l'origine, la portée

des lettres attribuées à Pierre, à Jean, à Jacques, — de l'Apocalypse, — puis, en dépassant le canon, de la Didaché, de l'Epître de Clément Romain aux Corinthiens, des Epîtres d'Ignace et de Polvcarpe? Telles sont les questions auxquelles on doit être à même de se faire une réponse avant de passer aux suivantes : Faut-il chercher la genèse des institutions ecclésiastiques du christianisme dans les synagogues juives ou dans les associations privées de la société gréco-romaine, les thiases et les éranes? L'organisation des premières communautés chrétiennes était-elle identique à Jérusalem, en Galilée, en Asie Mineure, en Grèce, à Rome ? Les Apôtres ont-ils exercé des fonctions ecclésiastiques au sens propre du mot ou n'avaient-ils qu'une autorité morale ? Quels sont les premiers fonctionnaires ecclésiastiques dont il soit fait mention ? Quand et où apparaît pour la première fois le terme évêque ou épiscope ? Quels étaient les rapports des presbytres et des épiscopes, ainsi que leurs relations avec la communauté? Comment se recrutaient-ils les uns et les autres? L'épiscopat était-il originairement plural on uninominal? Comment l'épiscopat unique est-il devenu «monarchique? » Où s'est opérée d'abord cette évolution?

Nous ne pouvons suivre l'auteur dans l'enquête ajjprofondie à laquelle il se livre sur ces différents problèmes ; nous nous bornerons à y relever un ou deux points.

Les Lettres de saint Paul et les Actes des Apôtres établissent que les premiers adhérents recrutés par la prédication chrétienne en dehors de la Palestine se recrutaient invariablement dans les svnao^oo^ues locales. Faut-il en conclure, comme on le fîiit généralement depuis la lin du xvni*' siècle, que ces convertis se groupèrent sur le modèle de l'association qu'ils venaient de quitter? Nous savons que les Romains ne considérèrent les premières églises que comme des synagogues dissidentes, et les auteurs chrétiens des deux premiers siècles semblent fréquemment justifier ce point de vue par leur insistance à tracer un parallèle entre les institutions de la Nouvelle Alliance et celles de l'Ancienne. Certains critiques, tels que MM. G. Heinrici, en Allemagne, et Edwin Hatch, en Angleterre, ont soutenu, au contraire, que les chrétiens sortis des synagogues avaient été amenés à se constituer dans les conditions générales imposées

aux associations relig'ieusos privées de l'empire, les thiases et les éranes. M. Héville a cherché à mettre ces deux opinions d'accord, en montrant que les synagogues de la Dispersion (c'est-à-dire en terre païenne) étaient elles-mêmes organisées dans les conditions générales des thiases, avec leurs archontes, leurs censeurs ou épimélètes, leurs prêtres, leurs trésoriers et leurs secrétaires. C'est, du reste, sous cette forme que, depuis Jules César, elles obtenaient leur reconnaissance oiïicielle par le gouvernement. Sans doute, les premières communautés chrétiennes se gouvernèrent dans un esprit démocratique beaucoup plus conforme aux habitudes des associations païennes qu'à celles du judaïsme ancien. Mais, à entendre l'auteur, le germe de cette innovation avait été posé dans les synagogues judéo-helléniques. Ce que les églises naissantes ont hérité de la synagogue, c'est surtout l'idée qu'elles sont les membres épars d'une même société, d'un même corps, tandis que les thiases se sont toujours considérées comme des associations indépendantes les unes des autres, et cela sans distinguer si elles pratiquaient ou non le culte du même dieu. Ce qui permet à l'auteur de donner satisfaction, dans une certaine mesure, à une troisième opinion, celle qui regarde les ^^remières églises comme ne reproduisant aucun type déterminé des associations antérieures ^

Le terme de presbytre ne se rencontre nulle part dans les Lettres pauliniennes dont l'authenticité est généralement acceptée ; le terme d'épiscope ne s'y trouve qu'une fois, — dans la salutation de la Lettre aux Philippiens^ qui passe pour la dernière épître écrite par 1 apôtre ; le mot y est au pluriel ; les épiscopes y sont associés aux diacres. — L'auteur des Actes^ Luc, qui écrivit au moins un quart de siècle plus tard, emploie les deux termes et prête même à Paul, dans le discours qu'il lui fait prononcer devant les preshytrcs de l'Eglise de Milet, la phrase suivante : (( Prenez donc garde à vous et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis comme épiscopes. » [Actes^ XX, 28.)

1. Pour ce qui concerne TorganisaLion des thiases, on consultera avec fruit le beau mémoire de M. ^^'altzing, récemment couronné par l'Académie royale de Belgique, sur les corporations professionnelles chez les Romains, écrit surtout d'après les textes épigraphiqucs (Tome L des Mémoires couronnés de V Académie royale de Belgigue. Bruxelles, 1895).

LES ORIGINES 1)H L'KIMSCOPAT 231

On en a conclu, non sans de fortes apparences de raison, à l'identité de fonctions entre presbytres et épiscopes. M. J. Hévillc n'admet pas cette assimilation. Il montre sans peine que 1 épiscopat, tel qu'on l'a conçu plus tard, n'a pas été institué par les apôtres, mais il n'en soutient pas moins que presbytres et évoques sont des dignités distinctes, qu'ils remontent, les uns et les autres, à la chrétienté primitive et que la dillerence entre leurs fonctions est originelle dans l'Eglise chrétienne. Cette dernière assertion n'est-elle pas trop absolue ? M. lléville corrige, il est vrai, ce f[u"elle peut avoir d'excessif, c|uand il reconnaît que, au sein des premières églises, le mécanisme administratif était encore à l'état de simple ébauche et cjue la distinction entre les fonctions ne devait pas exister, dans la réalité, d'une façon aussi tranchée.

L'auteur de la première lettre de Pierre aux Corinthiens, rédigée peut-être vers la même époque, après s'être lui-môme qualifié de « presbytre, » nous parle de presbytres « exerçant les fonctions d'épiscope, » s-'.o-xo-ojvrsç? Il est probable que les Anciens, c'est-à-dire les notables de la communauté, — qu'ils portent le nom de presbytres ou de proïstamenoï (suivant l'expression employée dans les Epîtres aux Romains et aux Thessaloniciens), — se distribuaient entre eux le peu d'affaires administratives qu'il y avait à régler et que, plus tard, ils déléguèrent d'une façon permanente à certains d'entre eux, sous réserve de l'approbation de la communauté, les attributions qui constituaient les fonctions d'épiscope. C'est ainsi qu'à Rome même, dans certaines thiases, nous voyons parfois les décurions, qui constituent le comité administratif, se distribuer entre eux les fonctions de président, de censeur, de trésorier, etc.

Un des principaux mérites de l'auteur, c'est le soin avec lequel il s'efforce d'établir la provenance géographique aussi bien que chronologique des textes. Il ne suflit pas, en eifet, d'établir la date approximative des écrits qui remontent à la première et à la seconde génération chrétienne. Il faut tenir compte de la diversité d'organisation et même de tendances qui se manifeste dans ces communautés naissantes — les unes encore rattachées à la synagogue, les autres complètement émancipées du judaïsme, celles-ci tout imprégnées de la prédication directe

de Jésus, celles-là fondées sur le principe de l'inspinition individuelle, certaines déjà travaillées par des spéculations gnostiques dont le germe se trouve dans les enseignements de l'apôtre Paul, d'autres en quelcjue sorte hypnotisées par l'attente de la seconde venue du Christ, d'autres encore se préoccupant davantage d'assurer le maintien de la tradition et l'unité de l'Eglise.

M. Réville divise la chrétienté du i'"' siècle en quatre groupes dont il s'elVorce de reconstituer le développement parallèle : TEirlise de Jérusalem, les L'.o'lises de Galilée, les E^flises helléni(jues, l'Eglise de Rome. Quant à l'âge des documents, il montre une tendance à les vieillir quelque peu, rejetant au i"" siècle nombre d'écrits (jue, depuis les travaux de l'école de Tubingue, on attribuait généralement au second et même à une période assez avancée du second siècle. Sous ce rapport, il se rapproche des solutions maintenues par les critiques orthodoxes. Toutefois, ses conclusions n'en sont pas moins nettes et significatives.

Il fait voir que, sauf à Jérusalem, où prévalut de bonne heure le principe légitimiste du gouvernement de l'Eglise par les parents du Messie selon la chair, la constitution des premières communautés chrétiennes était essentiellement démocratique. On y trouve deux espèces de fonctions : les unes spirituelles, les autres administratives. Les premières, qui sont les plus estimées, sont spontanément exercées par les iidèles (|ui possèdent un don naturel de prophétie, d'enseignement ou d'édification. Les secondes sont assumées par les membres les plus zélés ou les plus capables, les proïstamenoï, les presbytres, les « Anciens » dans le sens de <( Notables, » qui se constituent graduellement en conseil permanent, en comité d'irecicuv, prcshijforion . A coté de ceux-ci, choisis parmi eux et peut-être par eux, on trouve, entre autres agents, des éplscopcs ou « surveillants, » les épimclètes des associations grecques. Ce sont des membres (|ui ont reçu la fonction spéciale de contrôler l'emploi des fonds, la distribution des secours et l'exécution des décisions de la communauté.

Cependant, dans des sociétés essentiellement vouées à la vie spirituelle, le contrôle administratif implique bientôt le contrôle moral. Les épiscopes deviennent ainsi les gardiens de la discipline, puis de la tradition. A ce titre, ils entrent en lutte avec les

novateurs et sont amenés à assumer les fonctions de l'enseignement religieux. Plus la lutte est vive entre la tradition récente et le gnosticisme, plus les pouvoirs de l'épiscopat tendent à s'accroître.

Au début, il existe plusieurs épiscopes par communauté. Alors qu'en Occident et à Rome, dans les premières années du n*" siècle, il n'y a pas encore d'épiscope unique, les Eglises d'Asie, où la lutte contre les spéculations individualistes est plus ardente, en sont déjà venues à l'épiscopat uninominal, et l'évéque va bientôt personnifier l'Eglise au dedans comme au dehors. A la vérité, c'est de la communauté qu'il tient toute son autorité et il ne peut l'exercer qu'en harmonie avec le conseil presbytéral dont il est, en quelque sorte, le pouvoir exécutif. Toutefois, on peut dès lors s'expliquer l'accentuation du mouvement qui remettra bientôt aux mains de l'épiscopat la direction absolue de la société chrétienne et qui trouvera dans la Papauté son couronnement final.

On voit que la question traitée par M. Jean Ré ville implique l'examen de presque tous les problèmes débattus autour du berceau de la religion chrétienne, et, sous ce rapport, son ouvrage méritera peut-être d'être placé à côté des Origines du Cliristianisnie^ d'Ernest Renan. Renan est un charmeur; mais la séduction même de ses (jualités littéraires nous met quelque peu en défiance ; tout au moins a-t-il besoin d'être complété et contrôlé par des recherches qui ne laissent rien à désirer non seulement comme abondance d'informations et sentiment des nuances, mais encore comme sûreté de méthode et impartialité ou, si l'on veut, impersonnalité de point de vue. Ces qualités, l'ouvrage de M. Jean Réville les possède au plus haut point. Le seul reproche qu'on puisse lui adresser, c'est, malgré ses qualités littéraires, de n être pas toujours sullisamment rédigé pour le grand public. Voulant convaincre de contradiction inconsciente l'auteur des Epitrcs Icfnatiennes, il s'exprime de la sorte : « Il est nettement subordinatien, et en même temps il emploie des termes comme alaa BcoG qui pourraient le faire passer pour théopashite. » Quelques périphrases explicatives n'eussent pas été de trop, auriscjue d'allonger la sentence.

Le mal n'est pas grand, si M. Jean Réville, qui a fait ses preuves comme vulgarisateur et comme écrivain autant cpie

commo savant, voulait bitMi, ([uaiid son ouvrage sera terminé, le retondre et le condenser dans un livre de facile maniement et de lecture courante qui ferait, [)()ur la formation du gouvernement ecclésiastique au sein de Tl^glise chrétienne, ce (ju'a fait pour le développement du dogme de lîi divinité du Christ le petit volume, publié, il y a quehpie vingt-cinq ans, par M. Albert Réville, et encore classi([ue imjourd'hui parmi tous ceux cpii s'intéressent, avec une pleine indépendance d'esprit, à l'évolution de notre histoire religieuse.

d'après l'exégèse contemporaine.

(Syllahiis cViin cours donné à l'Extension de l Université de Bruxelles^

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