LU CE
qu’elle est mal dosée — à un travail de « chaussons de lisière. » Dans les paysages d’arbres et de prés, dans les figures, elle s’affiche trop, le plus souvent ; tandis que dans les paysages d’usines — fumées et flammes — elle ne choque pas, cette couleur que les autres couleurs viennent lécher et brûler sans relâche.
En somme, Luce restera le peintre des usines et des éventrations urbaines. Et cela, c’est, à sa façon, un beau titre de gloire. De plus, Luce ne se montra jamais théâtral — et grandiloquent comme un Constantin Meunier, par exemple, ou comme un Millet. Humanitaire, aimant les ouvriers, même à un moment suspect à l’ordre bourgeois, il a toujours su cependant, comme peintre, s’empêcher de représenter chaque geindre de l’usine ou de la mine tel qu’un « paria » harassé par le sort. Il a cru — sagement — qu’un puddleur pouvait, à sa manière, être un solide animal, heureux et portant bravement sa vie
MANGUIN
MANGU1N (Henri-Charles), né à Paris, le 23 mars 1874. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.
M. Henri Manguin a habité dans le quartier des Batignolles* puis ayant certainement « fait ses affaires », il est allé prendre confortable villa à Neuilly-sur-Seine.
Nous ne saurions lui en vouloir. Cela prouve simplement que la peinture, de notre temps, estunmétier très recommandable ; et que, seuls, les génies doivent se bien garder de vouloir en vivre, au moins jusqu’à la cinquantième année, à peu de chose près.
La villa de M. Manguin est donc très hospitalière à ce bon peintre, qui, en échange, ne ménage point sur ses toiles les tons éclatants et joyeux. Et c’est quelque chose d’assurément très
MANGUIN
agréable! Car ce n’est pas tous les jours que la peinture respire la joie de vivre. Même quand Van Gogh et Cézanne avaient fait chacun un chefd’œuvre, il restait toujours en ces œuvres-là trop de douleur, trop d’angoisse et trop de mystère, pour qu’on se laissât alleràs’en réjouirtoutàfait.
La peinture de M. Manguin porte heureusement en elle des inquiétudes moins lourdes. Elle chante, elle, tant qu’elle peut, et de toute son ivresse. Voyez ses natures mortes, en effet, si vives — si brutales même, si une harmonie n’en adoucissait point, par les contrastes, les violences. Voilà de la peinture enfin gaie; oh! non pas, dans le vilain sens du mot, dans le bon sens, au contraire, de la peinture qui est plaisante à regarder, qui ne sacrifie rien, qui crie, qui tapage, qui exulte!
Les figures peintes par M. Manguin sont aussi fort attirantes. Elles expriment la plénitude de l’insouciance, du bonheur. Dans une exposition collective, c’est vers elle que va tout d’abord le visiteur désabusé, qui cherche encore pourtant à se raccrocheraprèsunefélicitéqu’iln’auraitpoint du tout — chose si improbable! — pressentie!
MARQUET
MARQUET (Albert), né à Bordeaux, le 27 mars 1875. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d' Automne.
M. Marquet avec une volonté têtue, et sans se soucier d’une évolution, peint quelques figures et beaucoup de paysages.
Quand du haut de son atelier du quai Saint-Michel, il pense qu’il a suffisamment représenté Notre-Dame, le pont Saint-Michel et les bateaux, il va se gîter ailleurs ; et il peint le Carrousel, la place de la Trinité, etc.
Puis il se met plus loin en route; il va alors à Villennes, à Conflans, à Rouen, à Honfleur, puis dans le Midi, d'où il gagne Tanger, les peintres Delacroix — puis beaucoup plus tard —
MARQUET
Kees van Dongen et Henri-Matisse ayant mis ce voyage à la mode.
On reconnaît de très loin les paysages de M. Marquet. Ils sont tous faits de la même manière, ce peintre ayant une foi inébranlable dans son procédé. Il a déjà des imitateurs, ce qui est une petite parcelle de la gloire.
M. Marquet est un heureux peintre. Son imagination ne le trouble pas; elle lui laisse même un repos complet. M. Marquet estime qu'il n'y a qu’à se planter devant un paysage archi-connu et à en dégager les valeurs essentielles. Et, certes, il a en cela profondément raison. M. Marquet est un exemple pour les autres peintres. Oui, il se connaît fort bien, et il reste dans sa mesure,
M. Marquet est donc une sorte de spécialiste? Assurément, et l’eau, les ponts, les quais sont pour lui des domaines familiers. Les amateurs aiment, d’ailleurs, on le sait, à n’être point bousculés, à « se retrouver » dans les œuvres qu’ils achètent. M. Marquet leur donne toujours de l’eau, des ponts; lui et eux, ils sont faits pour
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
s’entendre; et il faut bien espérer que cette heureuse manière de collaboration persistera tant qu’il y aura de l’eau, des ponts; M. Marquet pour les peindre, et des connaisseurs pour faire fête h ses toiles.
MARVAL
MARVAL (Jacqueline), née à Paris. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.
Mme Marval a un tempérament exubérant.
Tous les sujets, elle les a au moins effleurés.
Natures mortes, paysages, figures, compositions presque historiques, évocations et ressouvenus, vraiment Mme Marval a touché à tout. Au moins, cette fois, l’Imagination, cette merveilleuse faculté, a ici droit de logis.
Et, ma foi, l’on ne sait ainsi ce qui est vraiment préférable dans l’œuvre déjà abondante de Mme Marval. Les uns estiment particulièrement ses fleurs, débordantes, massives, toujours comme jaillies hors des vases qui les contiennent; d'autres goûtent mieux ses figures, où tant de perversité se mêle à tant d’ingénuité.
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
A vrai dire, comme Mme Marval joint toujours à des tableaux de figures des tableaux de fleurs, on est, par les uns et par les autres, également charmé. Quel besoin, d’ailleurs, de choisir, absolument ?
Ainsi, je vis pour mon propre compte, un jour, un tableau de Mme Marval, intitulé : les Odalisques. Eh bien! longtemps je l’ai gardé dans ma mémoire, jusqu’au jour où j’aperçus les Trois Roses. Les Odalisques sont peut-être un tableau plus complet, plus historique , plus imprégné de nonchaloir et de paresse; mais j’avoue que les Trois Roses ont un éclat plus moderne, une vérité plus près de nous, une espèce de brutalité délicieusement troublante, pour tout dire, qui a certainement enchanté bien d’autres hommes que moi-même.
Et c’est très osé; et cela ne tombe pas du tout, pourtant, dans la répugnante obscénité. Mme Marval a certainement le pied très sûr; car on voit qu’elle ai pne à côtoyer les précipices!
MATISSE
MATISSE (Henri), né au Cateau (Nord), en 1869. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.
M. Henri-Matisse fut longtemps considéré comme le Chef des Fauves ; et cela lui valut incontestablement sa fastueuse notoriété.
Jusqu’à ce moment précis, — je veux dire le moment où « il devait mal tourner » aucun artiste n’avait été plus sage, plus raisonnable , au sens de ce mot bourgeois. On avait vu M. Henri-Matisse — oui, le même ! — dessiner au musée du Louvre ; et quels dessins il exécutait alors, des prouesses graphiques!
Personnellement, je me souviens d’avoir vu de lui, en 1901, au Salon des Indépendants, toute une suite de croquis consacrés à des nus de femmes et qui étaient véritablement très
CUBISTES, FUTURISTES ET PASSÉISTES
modérés, mais enviables tout de même. C’étaient de prestes envolées de la pointe du crayon qui fixaient des ridicules, des laideurs et des tares, d’une manière irrésistible. Je revois encore une étonnante femme au nez recourbé; et une autre maritorne qui se cambrait héroïquement, en arborant sa toison de copeaux!
Puis des paysages, des figures, des intérieurs apparurent, révélant une sensibilitéexquise, des dons incontestables de peintre. M. Henri- Matisse, tout de suite, « triomphant », n’avait plus rien à redouter ; mais il ne pouvait suivre longtemps cette première voie. Avec les dons les plus instinctifs et les plus incontestables, je le répète, M. Henri-Matisse était déjà bien trop raisonneur et bien trop ergoteur pour s’en tenir aux formules qui avaient constitué son succès. S’inquiéter toujours; chercher encore; faire autre chose; expliquer la peinture comme on explique une science; la transformer en équations algébriques ; philosopher à perte de vue; s’influencer soi-même tout en influençant les autres; jouer avec son originalité, la tourner et la retourner sens dessus dessous; dérouter les
MATISSE
amateurs, les marchands, ahurir les critiques d’art ; à propos de peinture citer Kant, Spinosa, Nietzsche, Maudsley, Chevreul et les Mages; pêcher des raisons de peindre dans l’occultisme, dans la magie; jongler avec tout un vocabulaire de mots; mêler les plans, les volumes, la profondeur, l’émotion dynamique et la situation politique de l’Europe; se demander chaque matin pourquoi la terre tourne et pourquoi le soleil luit; compliquer la peinture de façon qu’elle devienne incompréhensible, déconcertante, loufoque; prendre des recettes aux nègres, aux Canaques, aux Fuégiens; dès qu’on a trouvé quelque chose, n’y plus tenir; se jeter dans de nouveaux théorèmes, dans d’autres postulats; être fustigé par le démon de la perversité; — et regarder, avec un demi-sourire, les gens! oui! voilà, à coup sûr, tout cela, l’ensemble des préoccupations de M. Henri-Matisse.
Aussi, amateurs, marchands, critiques, vous n’avez pas fini « d’en voir de toutes sortes », avec lui! Il inventera demain une foule de raisonnements, tant de nouvelles façons de peindre, que cubisme et synthétisme seront
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
jeux puérils et bons tout au plus pour les « petits ménages ». Et, quand vous lui poserez encore des questions, soyez assuré qu'il vous répondra sans hésiter, comme du haut d’une chaire, et avec une telle éloquence que vous en resterez ébaubi !
M. Henri-Matisse ne peint pas seulement, et de la façon toujours la plus intéressante, la plus curieuse — il prêche! Aussi, a-t-il des succès considérables — ces deux mots sont rigoureusement exacts ! — en Suède et en Allemagne, c’est-à-dire dans les deux pays du monde où il n’existe pas, actuellement, un seul peintre.
M. Henri-Matisse est allé comme tant d’autres, au Maroc. Il en a rapporté des tableaux accomplis et des dessins d’une rare saveur.
Je vous le répète, dès que M. Matisse touche à quelque chose, il en fait une très belle œuvre d’art.
Il s'est retiré à Issy-les-Moulineaux, dans une villa somptueuse, afin de mieux penser! Il est presque là-bas, dans cet ex-centre aéronautique, comme une sorte d’aviateur de la peinture.
MA TISSE
L’inconnu l’enivre toujours; les prouesses le sollicitent !
J’ajoute ceci aux pages ci-dessus écrites en 1914 :
Aujourd’hui, M. Henri-Matisse (de par une dernière exposition d’ensemble à Paris, printemps 1923), — aujourd’hui M. Henri-Matisse n’a plus aucune inquiétude. Ses petits tableaux sont charmants; ce sont autant de parfaits échantillonnages de couleurs. Les jeunes femmes représentées sont toutes très jolies. M. Henri- Matisse a fait toutes les concessions. Est-ce que, par hasard, il ne serait plus du tout luimême?...
METZINGER
METZINGER (Jean), né à Nantes, le 24 juin 1 883. Expose au Salon d’Automne et au Salon des Indépendants.
M. Metzinger a peint d’abord comme toutes les sortes de peintres, puis il est devenu cubiste. Et ce futune précieuse recrue; car Picasso étant incapable d’expliquer le Cubisme renouvelé, dont on le faisait le chef, ce fut M. Metzinger, peintre cultivé, qui s’en chargea. Par lui, on eut quelques raisons de s’intéresser à ce procédé; par M. Metzinger encore, le public put s’initier à ce mode décoratif.
Je possède deux tableaux de M. Metzinger, cubiste : une figure et un paysage. Le premier tableau représente une femme nue, sur fond jaune et rideaux rouges, dont la tête est constituée par une sorte de bourguignotte et le col
METZINGER
par une équerre. Les épaules supportent un carcan chinois et, sur le dos de la femme, est jetée une longue jaquette verte dontles plis sont si anguleux que la dite jaquette est vraisemblablement découpée dans une feuille de zinc. La femme, enfin, se tient debout devant une petite table violette où se dresse une bouteille, et elle s’appuie des deux bras sur un fauteuil bleu. En somme, tout cela est fort lisible. Ce qui est un peu déconcertant, j’y reviens : c’est la bourguignotte d’abord et l’équerre ensuite.
Le second tableau de M. Metzinger représente une station de chemin de fer. On y voit un mur gris, un nom bleu, des toits bruns, des arbres verts et jaunes en boule, des cheminées et un disque carré fait de quatre carreaux : deux rouges et deux blancs. J’avoue que ce tableau me plaît par son enchevêtrement joyeux. Et là, M. Metzinger qui est fort habile, s’est obligé à être naïf. Cependant, tout est bien mis en place ; et c’est un tableau qui, en somme, vaut mieux que tous les tableaux réunis du Salon, par exemple, des Champs-Elysées.
Mais oui, le cubisme est acceptable, comme
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
toutes les formules. Mais à cette condition qu’il ne soit pas tout à fait incohérent — et qu’il soit du cubisme, après le temps des « panoplies»; car, alors, en fait de trompe-l’œil, les premiers plans des panoramas nous suffisent ; et, encore s’il s’agit de copier avec une patience d'aliéné un titre de journal et un commencement d’article, j’aime mieux qu’on colle tout nettement sur la toile le morceau de journal qui contient le titre et le commencement du dit article. Au bout du compte, tout cela n’a aucun intérêt; mais c’est de 1’ « ouvrage mieux fait! »
M. Metzinger a su retenir et grouper les cubistes quelquefois défaillants. C’est à lui que revient l’honneur d’avoir créé la petite Bible de cette religion-là. Picasso, je sais, a recueilli tous les lauriers pour lui tout seul; mais il faut voir là une injustice encore de ce temps. Picasso, lui, a cette grande force ou cette grande faiblesse d’avoir repris le cubisme — après tant d’autres! — sans avoir pu jamais en comprendre le véritable sens ; et comme une corneille abat des noix, il a, lui, abattu de
METZINGER
nombreux tableaux, en se disant qu’un jour ou l’autre il nous présenterait bien du Cubisme une oeuvre significative et harmonieusement colorée!...
MODIGLIANI
MODIGLIANI (Amédée), né à Livourne (Italie), le 12 juillet 1884; mort à Paris, le 25 janvier 1920. Exposa au Salon des Indépendants.
Ce fut un incomparable dessinateur et un haut peintre. Ses dessins, la plupart exécutés à la mine de plomb, de la pointe fine du crayon et toujours d’un seul jet, sont des témoignages accomplis de la plus extrême virtuosité et de la plus parfaite science. Figures ou portraits, — car Modigliani ne fit qu’occasionnellement quelques paysages.
Modigliani avait fait d’abord de la sculpture. A ce moment-là, il s’était attaqué directement à la pierre; et, de cette taille directe, il avait pris le goût des simplifications que donnent si fortement la sculpture égyptienne et la sculpture nègre — des temps héroïques.
MODIGLIANI
Puis, il avait délaissé la sculpture — et il s’était mis à dessiner et à peindre des centaines de portraits. Pendant des années, on les vit, les uns et les autres, longs nez et longs cous, à la vitrine de M. Paul Guillaume, installé alors rue de Miromesnil, à Paris. Je cite ici avec plaisir ce nom; car, pendant des années, les amateurs — ces connaisseurs! — ricanèrent devant ces portraits tout rouges, dont l’inattendu caractère et l’impertinente originalité les mettaient en joie.
U n beau jour, enfin, le poète Zborowski l’ayant à son tour couvert de son amitié — car Modigliani était un grand enfant peu sage, — on vit apparaître un nu singulier, d’un dessin toujours magnifique, mais d’une couleur abricot, qui fut le glorieux commencement de toute une magnifique série. Grâce à M. Zborowski, Modigliani vécut alors, somme toute, tel qu’il devait vivre, dans la totale insouciance de son génie.
Je me flatte ici, sans modestie, d'avoir moimême aussi poussé et traîné les amateurs auprès de ces nus si souverainement beaux et si inédits. Ce n’était pas tâche facile ; et je ne voudrais pas encore écrire maintenant que les hautes proues-
CUBISTES, FUTURISTES ET PASSÉISTES
ses de cet art pictural si neuf sont comprises par ces gens-là que Ton rassemble sous ce mot usé : L’Elite , ou groupement, ainsi que chacun le sait, de ces prétentieux nigauds que les éclats des ventes publiques alarment.
Souvent, il m’arrive de les regarder, ces dessins, ces portraits d’enfants, de jeunes filles ou d’amis immortalisés par la pointe de ce crayon enchanté; souvent, je conduis des gens auprès de ces nus candides; et, alors, à ce moment-là, je ne me soucie plus des éloges adressés à notre ami disparu, mon cher Zborowski ; je me laisse jeter hors de moi par tant de charme et par tant de puissance au service de la grâce. Je laisse dire toutes les sottises ; je laisse dire que Modigliani « représenta, en somme, toujours la même femme » ; car je sais bien, avec vous, mon ami, que cette œuvre-là est non seulement d’une fécondité entière, mais encore d’une variété infinie.
J’en arrive parfois à penser que le dessin de Lautrec lui-même, ce dessin si aigu, si agressif, et que j’adore tellement, le dessin de ses lithographies, bien entendu, est lourd, pris et repris,
MODIGLIANI
Collection Gustave Coquiot Photo Ollendorff
MODIGLIANI
quand il est confronté avec le dessin de Modigliani. C’est — permettez-moi cette absurde comparaison sur le dos des connaisseurs — comme un coup de stick à côté du sifflement d’une cravache. Le dessin de Lautrec injurie; le dessin de Modigliani déchire et zèbre d’une ligne cuisante et rouge l’épiderme.
Sans doute — car quelle maladie est comparable à l’alcool ! — il y a dans l’œuvre du peintre italien bien des faiblesses, bien des toiles pas venues à terme, bien des enfantements inachevés; mais cela existe aussi chez les plus forts, même chez les plus tempérants; et cela, à bien dire, n’a aucune importance. Tant pis pour ceux qui ne possèdent pas un dessin magnifique ou une toile glorieuse ! Nous avons eu, tous, le temps d’exercer notre goût. Modigliani a vécu parmi nous tous, avec nous tous; et son grand cœur généreux nous permettait de fixer notre passion. Vous-même, Zborowski, vous n’avez jamais caché les trésors offerts à notre curiosité par ce haut peintre ; il ne tenait donc qu’à nous tous de choisir — et de bien choisir ! Quand on voyait un beau dessin de Modigliani, il rayon-
nait; quand ii s’agissait d’une rare toile de Modigliani, elle apparaissait dans toute la candeur ingénue et dans toute la magnificence de sa création... Au jour prématuré de sa mort, nous fûmes, quelques-uns, à ressentir une profonde douleur. Connaissons-nous, nous-même, la splendide moisson de demain que nous avons perdue?...
MOREAU
MOREAU (Luc-Albert), né à Paris, le 9 décembre 1882. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.
C’est un peintre d’une rare puissance. Il est impossible de ne pas sentir ce que M. Luc- Albert Moreau apporte de force dans un « sujet » souvent sommaire. Deux de ses toiles, entre beaucoup d’autres, sont ainsi très significatives : La Femme qui se poudre et le Boxeur.
Ces deux tableaux sont aussi admirables par le dessin que par la couleur générale. Il est très naturel qu’ils paraissent un peu lourds d’abord; car nous avons devant nous, en les regardant, trente ans d’impressionnisme et de néo-impressionnisme; mais si l’on échappe à cette emprise d’un apport pictural certain, on est bien contraint de reconnaître que les bleus,
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
les rouges et les verts et les jaunes d’abord un peu sourds dans les tableaux de M. Luc-Albert Moreau se montrent d’une richesse et d’un éclat singuliers quand on veut bien considérer ces toiles avec tout le respect qu’elles méritent.
Enfin, quelle noblesse simple elles contiennent! Ah! elles ont reçu, ces toiles, une parfaite éducation! Elles ne sont ni tapageuses ni théâtrales. Elles ont l’immobilité de bon ton des grandes époques de la sculpture; oui, ce sont un peu des blocs, à leur manière; et elles ne veulent point passionner par l’abus de l’anecdote. Rappelez-vous la robustesse massive du Boxeur , attendant dans son coin, placidement, l'air figé, l’ordre de reprendre le combat; tandis qu’un soigneur se penche, lui, sur les cordes. Rappelez-vous la Femme qui se poudre, cette solide carrure de femme attentive à un soin de coquetterie nécessaire. On peut les avoir chez soi ces tableaux, les regarder toujours; on ne se fatiguera jamais de les voir aussi calmes et aussi graves.
Et, pour en recevoir toute la sensation de beauté, il n’est nul besoin de s’en prendre,
imé
MOREAU
Photo Galerie Marseille