BAIGNEUSES
VALADON
Salonniers, sont seuls des repos, des motifs de détente nerveuse. Alors, à ce moment, Suzanne Valadon consent à sourire devant la forme et l’éclat d’une corolle. On la voit peindre alors — non pas plus amoureusement — mais plus doucement, peut-être ; elle caresse et re-caresse chaque pétale; elle détaille du bout du pinceau la gracile arabesque si vite perdue; et tandis qu’elle remue sur sa palette, en un coin frais, la jolie pâte colorée, on. l’entend parfois se répéter à elle-même une gentille flatterie à l'égard de la fleur. Oui, repos, détente nerveuse... et, à ce moment-là seulement, elle veut bien vous tolérer près d’elle, l’agressive menue femme-peintre qui eut, à d’autres heures, à défendre tout son génie contre la blague et la niaiserie sans borne des amateurs !...
VALLOTTON
VALLOTTON (Félix), né à Lausanne (Suisse), le 28 décembre 1 865. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.
M. Félix Vallotton a été tout de suite connu par ses « portraits » et par ses « intérieurs », gravés sur bois avec une sincérité absolue et avec une simplicité persuasive.
Chacun de nous conserve certains de ces boislà. Le premier portrait que Huysmans me donna, ce fut une de ces gravures si expressives et si fidèles. Il l’avait placé dans un petit cadre, provenant de la collection d’un abbé; et il aimait ce portrait, qui lui rappelait le temps où, disait-il, « il marinait dans son auge ».
Félix Vallotton, peintre, a une très enviable place!
Ses paysages sont graves et solidement peints.
VALLOTTON
Et quelle diversité de sujets! Du Nord au Midi, de la Normandie à la Provence, d’Arques-la- Bataille à Marseille, M. Vallotton a représenté des centaines de sites, avec le même souci d’éterniser ses sensations, par un dessin impérieusement sec, par une harmonie générale qui a l’air d’être volontairement réduite à quelques tons.
Ses plus beaux paysages ont des aspects de paysages historiques. Quelquefois des petites figures les animent, mais elles n’ajoutent rien au style froid du site. M. Félix Vallotton est né à Lausanne; ses paysages révèlent son origine.
Mais, certes, elle est bien plus sensible encore dans ses figures !
Par elles, il est rébarbatif, moins sensuel que M. Ingres, mais fortement amoureux pourtant de la même passionnante précision.
M. Vallotton a peint des centaines de grandes figures et de portraits. Son talent s’est épris de la forme, s’est inscrit dans ces « volumes » pleins, dans ces masses savoureusement équilibrées du corps humain. Ce peintre ne veut pas nous séduire d’une autre manière, il dédaigne l'artifice, la ruse; mieux même, il ignore les
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
moyens qu’utilisent tant de ses confrères. Ses nus sont d’un modelé sévère; la sensualité en est fortement cachée; elle ne se livre qu’après une longue pénétration; le premier contact ne la découvre pas. La couleur générale, elle aussi, est volontairement assourdie; elle ne veut pas « raccrocher »; elle ne veut pas plaire; elle veut faire penser. Cependant, l’art de M. Vallotton n’est pas un art de prédicateur; il veut seulement être considéré avec réflexion, avec une lente gourmandise. Il ne s’adresse pas aux esprits superficiels, que l’on captive si aisément avec des rouges, des bleus et des jaunes; il s’adresse aux sages.
C’est un art protestant, peut-être; mais c’est surtout un art protestant qui a cessé d’être bourru et revêche au contact de Paris et des autres pays enviables que M. Félix Vallotton a visités.
VAN DONGEN
VAN DONGEN (Kees), né à Delfshaven (Hollande), le 26 janvier 1877. Expose au Salon des Indépendants) au Salon de la Société Nationale et au Salon d’Automne.
Pendant longtemps les grandes chamelles de Paris, notoires filles publiques ou actrices rentées, ou Sud-Américaines ou New-Yorkaises, de la vie suprême, eurent en La Gandara et en Boldini leurs peintres rêvés. Pendant longtemps ces deux peintres essayèrent de fixer sur de la toile les fluidités et les langueurs de leurs spleenétiques modèles. Gela ressemblait parfois à des écoulements de mal blanc pour un instant figés — ou bien encore à ces magmas de pus qui se forment dans les gibiers trop faisandés. Et ces vomissures essayaient de se tenir droites ou coulaient dans des poses languissamment manié-
rées. C’était mal dessiné, c’était mal peint; c’était Paris exhibant sa décomposition dans ses robes de fêtes et dans ses bas de soie.
Aujourd’hui, les publiques chamelles ont tout de même un autre trucheman en Van Dongen. Celui-là au moins est un vrai peintre, pourvu de dons magnifiques; et je n’y suis pour rien si la Providence, mystérieuse en ses desseins, a choisi précisément un Hollandais pour être le seul peintre des jeunes et vieilles pouliches des haras cossus des deux hémisphères. A coup sûr, la bizarre fantaisie qui domine Van Dongen et qui lui fournit toutes les audaces, m’étonne autant que vous-même; mais je ne puis pas ne pas être ravi quand je contemple tant de fragiles levrettes dont le ventre et le reste ne peuvent assurément être d’aucun secours pour un homme nanti de ses naturelles armes.
Mais si ces insexuées, longues, longues, amenuisées comme du verre filé, offrent de faibles rades et d’anémiques cratères, convenez que Van Dongen a su les transformer pour nous en somptueuses fleurs, en hallucinantes orchidées, en bouquets de haut apparat.
VAN DONGEN
Photo OllendorfF