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PORTRAIT DE MADAME GUSTAVE COQUIOT

DERAIN

DERAIN (André), né à Ghatou (Seine-et-Oise), le 1 7 juin 1880. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne,

Derain fut un Fauve résolu, devint un cubiste, puis un disciple de Cézanne, puis un attentif fervent de la sculpture nègre, évolua ensuite vers la sculpture gothique, se tourna encore vers Renoir par ses grands dessins, et alla enfin, un beau jour, découvrir à Rome même, Raphaël.

Il peignit d’abord — très sagement — puis peignit rouge et jaune, puis noir; puis, décisivement, en réaction ouverte par lui aussi contre les Impressionnistes et autres luminaristes, affirme aujourd’hui sa volonté de peindre en brunrouge les nus et les portraits qu’il crée, il faut le reconnaître, avec une fécondité et une virtuosité surprenantes.

Il passe pour « le plus fort dans le cénacle — 1 7 ~

CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES

mystérieux où s’ébauchent les réputations de l’avenir ». Il a depuis longtemps déjà des disciples; et on l’oppose volontiers à Picasso et à M. Henri-Matisse, les deux autres cracks de la jeune Peinture.

Mais, déjà, on sent que Picasso flotte souvent dans ces courses à trois. Toutes ses tentatives sont — jusqu’à ce jour — des courses à la cravache. M. Matisse, qui a plus de ressources que Picasso, suit mieux le train, que mène André Derain, parfaitement patient et entraîné sur les longues distances. Les bookmakers donnent volontiers Picasso à quatre contre un, M. Matisse à égalité — et on paye en faveur de Derain. — Oui, nettement — ou à peu près — c’est Derain, lent sur son effort, mais très résistant, qui semble devoir passer le premier le poteau. Lors de sa dernière course — je veux dire : lors de sa dernière exposition, — M . Matisse montra de jolis paysages avec personnages; ce furent de belles foulées, impressionnantes et régulières? mais Derain ne perdit pas le contact, ayant rapporté, lui aussi, de la campagne romaine, des paysages sévères et d’une réelle

DERAIN

noblesse. Répétons-le : c’est Picasso, qui, à notre avis, disparaîtra le premier de la compétition ; en match, Derain et M. Matisse connaîtront peut-être des victoires chacun à son tour; mais, décidément, je crois que le crack brun-rouge établira un jour indiscutablement sa supériorité.

Il peint, à ce jour, avec le même bon résultat : figures, portraits, paysages et natures mortes. Tous les amateurs se jettent sur le premier venu de ses tableaux, même s’il s’agit d’une esquisse jetée par l'artiste et soigneusement retapée par le rentoileur. Ce n’est pas, de la part des amateurs, de l’admiration simple; c’est du fétichisme. Tout ce qui vient de Derain est sacré — et bon pour la spéculation. C’est pourquoi un grand nombre de mercantis de la peinture possèdent de Derain tant d’invraisemblables « pannes ».

Cet état de choses, disons-le, rend Derain très malheureux. Ce peintre pense avec raison qu’on le traite de cette manière avec indignité. Mais, aussi pourquoi — lui, comme les autres peintres — laissa-t-il autrefois sortir de son atelier tant de choses inachevées ou trop imparfaitement détruites par lui-même? Cézanne donnait

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trop de tableaux à brûler ; Derain, naguère, n’en donnait pas assez!

Aujourd’hui, il est vrai, tout semble, chez lui et autour de lui, être rentré dans l’ordre. Seuls, les bons tableaux de Derain ont droit de sortie; et, à ce régime-là, on voit déjà quel haut peintre on peut espérer en Derain.

Oui, à y bien réfléchir, en notant les prouesses des uns et des autres peintres de sa génération (air connu), on voit bien que Derain est « le plus fort ». Cela s’affirme par tous ses tableaux également. En lui, en effet, le paysagiste ne l’emporte pas sur le figuriste — et le nature mortiste (quel affreux barbarisme !) égale le portraitiste. Pour estimer convenablement Derain, il faut même, absolument, posséder quatre de ses tableaux, chacun tenant respectivement de ces quatre genres ci-dessus. Ainsi, ayant bien choisi, on n’aura, au cours des expositions des tableaux de Derain, pas de regret.

Craintifs amateurs, gardez en réserve des tableaux de ce peintre. C’est le crack le plus sûr de la jeune Peinture. Il paiera l’avoine de vos « toquards » !

DESVALLIÈRES

DESVALLIÈRES (George), né à Paris le 14 mars 1861 Expose au Salon des Indépendants, au Salon de la Société Nationale et au Salon d’ Automne.

En outre de ses dons de peintre, on loue M. George Desvallières surtout, je crois, parce qu’il nous donna maintes fois ce qu’on eût aimé trouver en Gustave Moreau : une joaillerie plus exaspérée, une plus vivante représentation de formes, une plus alerte mise en scène d’anecdotes historiques et mythologiques.

Oui, M. Desvallières, c’est un Gustave Moreau qui veut enfin vivre! Aux froides réalisations de son quasi-maître, — on sait que M. Desvallières ne compta point dans l’atelier de Gustave Moreau, mais qu’il visita souvent seulement celui-ci — aux tempérées images de Moreau, M. Desvallières oppose quelque chose de plus

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émouvant, de plus pittoresque et une singulière acuité d’esprit.

Je songe, en effet, par exemple, aux illustrations qu’il composa pour le Rolla, d’Alfred de Musset. Moreau, sans aucun doute, eût donné là une suite de compositions colorées bien agencées, mais inertes. M. Desvallières s’est bien rué lui aussi dans la couleur! mais son œuvre est autrement variée et attachante!

Le Christ enfin, M. Desvallières ne l’a pas vu tel qu’un beau jeune homme, presque féminin, type qu’affectionnait Moreau; car ce dernier, l’a-t-il dessiné et peint, ce bellâtre qui affligeait tellement Huysmans! M. Desvallières s’est plus heureusement souvenu de Mathias Grünewald.

Ce terrible Christ, le Christ des vagabonds, des pauvres hères et de toutes les âmes qui vacillent, M. George Desvallières a montré qu’il était possible de le renouveler, tout en perpétuant sa sauvagerie sanguinaire et son effroyable hostilité. Je ne sais pas si M. George Desvallières est un catholique très pratiquant; mais ce que je sais bien, c’est qu’il devrait être chargé, lui, de la décoration d’une vraie chapelle. Jusqu’à

DESVALLIÈRES

ce jour — je parle de notre temps — il faut bien dire, en effet, qu’elles sont plutôt odieuses les décorations d’églises qui ont été confiées à tort et à travers à des peintres inexistants par des abbés déraisonnables!

Et je me souviens de certains petits tableaux où M. Desvallières avait exhalé toute son âme et mis à nu tout son cœur. C’étaient d’angoissantes peines qui crevaient là, dans des sortes de géhennes ou sur des gibets. Des femmes à genoux, effondrées, exprimaient toute la douleur du monde, sanglotaient les prières lourdes des trépassés. Ça et là, des gouttes de rubis luisaient. Tout notre rachat s’échappait et filtrait le long d’un torse affreux, au poil d’ours; un de ces torses de misère que l’on aperçoit, par un jour blafard, dans le fond d’un puits de mine, dans l’épouvante de la terre!

DUFRENOY

DUFRENOY (Georges-Léon), né à Thiais (Seine), le 20 juin 1870. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’ Automne.

Quand M. Dufrénoy fait une exposition particulière, on ne manque pas d’entendre ces mots : « Voilà le Boldini du paysage! »

Evidemment, on fait allusion à sa peinture coulante, ou plutôt à cette peinture écrasée comme du mastic, et qui irrite quelques-uns de ces visiteurs qui s’entêtent à ne pas considérer à une distance suffisante l’ensemble du tableau.

Pour ces observateurs qui aiment à renifler la peinture, M . Dufrénoy, à dire vrai, est bourru. Et ce qui les agace peut-être encore bien davantage, c’est que les paysages de ce peintre, qu’ils offrent des aspects de Paris, du Midi ou d’Italie, sont toujours traités de cette même façon-là.

DUFRENOY

D'abord, la peinture, pourrait-on faire remarquer à ces observateurs, ne se renifle pas! De même qu’il est impossible de mettre son nez sur tous les détails du site choisi par le peintre, de même on doit raisonnablement contempler à distance l’œuvre inscrite sur la toile; à moins qu’il ne s'agisse, bien entendu, d’une réduction infiniment petite, pour laquelle une loupe est indispensable.

Et cela dit, sans autre assurance que les tableaux de M. Dufrénoy seront à l’avenir mieux regardés par tous, indistinctement , on est bien forcé de convenir qu’un peintre excellent a su choisir, composer et exécuter ces tableaux-là; qu’il les a dotés d’une personnalité véritable ; et que cette peinture écrasée fait quelquefois merveille dans certains tableaux, où les pierres sont mouillées de pluie, où l’atmosphère reste chargée d’eau, sous un ciel bas.

DUFY

DUFY (Raoul), né au Havre, le 3 juin 1877. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne.

Dufy, c’est toute l’espièglerie, toute l’ingénuité, toute la fantaisie. Il est impossible de ne pas être ravi par tout ce qu’il meten oeuvre pour nous plaire. S’il a pu, à certains moments, suivre quelques-uns de ses camarades, il y a belle lurette qu’il va tout seul maintenant, en grand garçon, par toutes les routes les plus capricieuses, qu’elles soient de France ou d’Italie!

Et si jamais on doit employer le mot aristo cratique , c’est bien à son œuvre tout entière qu’on doit désormais l’accoler. Dufy s’est installé— et bien installé dans tellement de motifs jolis que l’on ne sait pas où l’on doit de préférence le rechercher.

DUFY

Les courses, les canotiers, les avenues, les grands parcs, les plages, tout cela est à lui, bien à lui. Il en est le peintre-né, le peintre spirituel, précieux, maniant ses brosses comme autant de sticks à pommes d’or. Il n’est jamais grossier, jamais maladroit; il évolue avec une aisance incomparable parmi tous les accessoires de la vie mondaine; il dessine un pur-sang avec autant a 'aisance qu’un toit de villa; il silhouette un gentleman au pesage, il campe un veston bleu de canotier, il installe tout un chapeau empanaché comme il dessine, d’un pinceau preste, un guéridon chargé de fruits; — et c’est toujours léger, gai, impertinent, fleuri d’une juvénile audace; c’est l’esprit de Paris, qui indique mais n’appuie pas, qui effleure mais n’alourdit rien.

Gageure déconcertante : Dufy, encore, s’attaque-t-il à des architectures, graves colonnes, frontons de style, tout de suite, cela devient d’une noblesse certaine, se dresse comme des pierres féeriques. Vraiment, tout cela, oui, a Pair de naître sous un pinceau d’une habileté extravagante — et exquise. Tout ce qui sort de

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ce pinceau est ainsi enchanté, très vite du domaine du rêve. Bateaux, petites villes, sirènes, coquillages, moissons ou vendanges, tout se présente sous le charme et la magie d'une étourdissante fantaisie. Rien ne gêne ce metteur en scène de choses jolies. Ses tableaux les plus confus d’apparence sont autant de glorifications de paysages du Paradis terrestre. Qu’ils soient mer, plaines ou montagnes, qu’ils portent bateaux, villes ou villas, ils offrent toujours, ces paysages, des aspects édéniques, des moments saisis et fixés de l’enchantement de la Terre.

Quel décorateur transforma mieux les choses que Raoul Dufy? J’ai tout vu -et j’attends tout maintenant de ce sorcier spirituel et charmant. Pourquoi voyage-t-il? et Dieu sait s’il a le goût des voyages! puisque ses doigts et son caprice peuvent tout créer ! Le besoin, par exemple, d’aller en Sicile, puisqu’il va nous offrir une Sicile mille fois plus attirante, mille fois plus inattendue qu’elle ne l’est réellement. Il veut des points de certitude; allons donc! il invente si bien et si à propos que l’on ne croit plus à la beauté, en dehors de ses jolies toiles. Que

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