RUINES A TAORMINE
DUFY
n’a-t-il pas fait de la rue Lepic, de la côte d’Ingerville, de Sainte-Adresse, de Marseille, du Bois de Boulogne, des canotiers à Joinville, de Saint-Paul-du-Var, de la Calle, de Vence, de Saint-Cloud ou de Nogent?... Ses vues de Vence! Vous vous souvenez de tous ces aspects de petite ville méditerranéenne gîtée dans la montagne. Ah! les précieux tapis des toits, les routes, les monts, les arbres, comme autant d’écrins pour les petits cubes des maisons!... Et la gaie, l’ardente couleur de tout cela, une féerie de tons bleus, rouges, verts, une vive offrande de pierres précieuses...
Oui, attendons tout à l’heure actuelle de Raoul Dufy. Laissons-le nous présenter, sur la même toile, des steamers fumants, des bateaux à voile, des sirènes, des coquillages, des aiguièresmêmes et de splendides natures mortes, ce sera toujours pour notre enchantement. Accordons plein crédit à cette fantaisie qui ne veut que nous réjouir et réaliser tous nos rêves les plus chimériques!...
ENSOR
Ses eaux-fortes.
ENSOR (James), né à Ostende (Belgique), en 1860. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d 'Automne.
A une exposition de la Plume , il y a bien des années, James Ensor présentait, à côté de planches régulières et sages, les curieux concepts d’un esprit hanté de bouffonnerie; et les deux aspects dédoublaient de manière à peu près nette l’artiste, que violentaient à la fois l’auguste souvenir des paysagistes hollandais et la frénétique et copieuse bizarrerie des Goya et des Gillray, des George Cruikshank et des Jérôme Bosch.
Mais si, d’abord, les deux séries de planches apparaissaient également belles, on était bientôt
ENSOR
forcé de reconnaître pourtant que l’Ensor fantastique et déréglé seul importait. Tout de suite, en effet, si j’excepte, bien entendu, d’innocentes « charges » qui n’avaient vraiment pour but que d’étonner les candides âmes que sournoisement, elles attiraient, je demande si la planche la plus lumineuse de ses Classiques peut, en vérité, rivaliser d’intérêt avec l’étonnante Entrée du Christ à Bruxelles, en 1889, ou avec l’interprétation spontanément si joyeuse et si dramatique de Hop-Frogl
Ah! certes, mieux que nos minutieux et dénués graveurs, celui-là sait donner toutes sensations de lumière et de mouvement; il ne trace pas sur le cuivre un patient et stupéfiant quadrillé de lignes et de points; il est plein d’entrain et d’audace; et je cherche vainement qui peut bien lui damer le pion pour la libre curiosité de la morsure! mais, j’avoue ne pas goûter, comme ses Fantastiques , les planches où de parfaits paysages de villes, où des sites graves sont représentés avec une splendeur pourtant radieuse de lumière et de vie.
C’est que l’artiste ne s’affirme pas ici original
CUBISTES , FUTURISTES ET PASSÉISTES
et singulier. Si les mémoires les plus débiles ont retenu la Grande vue de Mariakerke , le Coup de vent , les Barques échouées , le Bassin à Ostende, etc., elles se souviennent qu’Ensor n’a pas griffé ces planches de sa personnelle estampille. Ce sont bien des ciels compliqués de nuages lourds ou de belles déchirures d’écharpes, des ossatures parfaites d’arbres, de la belle lumière blonde de Turner, d’éclatants noirs et combien de nuances! C’est adroit et savant et d’un charme certain; mais on ne peut vraiment considérer ces eaux-fortes, au métier si sûr et si abondant, que comme les haltes ou les repos, pour mieux dire, d’un artiste écœuré et las d’exprimer enfin les monstres qui hantent les rues et les parcs, les maisons et les palais.
Combien différentes et plus prestigieuses étaient par contre les autres planches qu’il nous montrait. Par elles, Ensor se révélait jovial et féroce, alliant l’entraînement de l’humour anglais à l’abondante fantaisie d’un Téniers
ENSOR
exacerbé. C’était bizarre et neuf; je garde le souvenir d’une cuisine spéciale dégustée là pour la première fois. Ensor avait bien dévalisé, pour composer ses mets, les étals de peintres amusants; mais letourdemain, lasaveur étaientbien à lui. Qui ne se souvient par exemple, devant telles de ses planches, des masques de Callot? Mais combien Ensor anime les Saltabadils et les Alcofribas qui, dans l’œuvre du maître lorrain, restent de sommaires vignettes! Puis quel sens du grouillement! Ensor, merveilleux truchement de foules! Nul n’excelle, comme lui à vivifier des agglomérats d’individus au repos ou en marche. Et quelle raillerie abondante, violente, joyeuse et triste, funèbre et enjouée! Prodigue et bien portant, compte-t-il, celui-là, les trésors d’humour qu’il nous jette à la face? Ah! sans doute, il nous dit bien qu’il n’est pas dupe, que rien ne compte des institutions, lois et autres actes de l’homme; mais, vraiment, qui oserait, à moins d’être un résolu Tartufe, lui reprocher d’avoir bafoué par le contour et la couleur l’ignominie humaine, en tant qu’individu et en tant que collectivité?
L'Entrée du Chf'ist à Bruxelles , en 188 g, le Mardi gras, me paraît très complètement exprimer cette façon de voir. Que ceux qui ne connaissent pas cette merveilleuse eau-forte, rehaussée d’aquarelle, imaginent une grande descente de Courtille du fond d’un faubourg, qu’éclaire un ciel jaune; qu’ils imaginent la plus folle et la plus hilarante variété qui soit d’horribles trognes, juchées sur des défroques amentables d’arsouilles; qu’ils imaginent une débandade de bonnes, de juges, de cochers, de portefaix et le Christ sur un âne, derrière les rigides rangs de miliciens grotesques et empanachés de bonnets à poils; qu’ils se disent que tous ces hideux « chie-en-lit » n’ont eu garde d’oublier leurs bannières aux inscriptions comiques; qu’ils conçoivent, s’ils le peuvent, ce qu’une réelle verve peut donner en étonnement et en admiration; qu’ils croient à une gravure échafaudée de façon un peu naïve et lavée de tons transparents très clairs, comme il
ENSOR
s’en fit durant quelques années, dans la maison Pellerin, à Epinal; — et ils auront, en marche, une foule qu’allègrent de fracassantes musiques, une foule qui trognonne, qui se gonfle et qui rougeoie et qui beugle et qui exulte, dans la joie du désir enfin réalisé des dimanches de liesse et des jours fous!
La planche intitulée Hop-Frog n’est pas moins épanouie. La foule est, cette fois, au repos. C’est une superbe symphonie en jaune, en rouge et en bleu, qui se déploie sous une nef qui monte jusqu’aux astres. Il est vain, par exemple, de rêver une plus délirante représentation du drame. La foule bariolée, regarde, les yeux béats, brûler les orangs. L’un d’eux est déjà tombé à terre, et ses pieds se recroquevillent et réjouissent le rang de face des spectateurs costumés en Turcs, en magistrats, en princes de l’Orient; tandis que le leste et subtil Hop-Frog, grimpé sur le lustre humain qui arde, songe à Tripetta vengée et jubile. Du parquet au faîte chargé de foule de la haute nef, les masques considèrent, frénétiquement, le spectacle. Il est, en vérité, f olâtre et funèbre.
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tragique et comique, d’une variété drolatique de pifs et de trognes, de gras et de maigres, de géants et de courtes bottes! Mais ce qu’il faut voir et retenir, c’est l’intense vie dispensée à tous ces personnages, c’est la bouffonnerie aiguë qui tord toutes les bouches ouvertes en croissants de lune! Et combien Ensor est à l’aise dans le groupement, dans les hiérarchies! Il connaît, ce clairvoyant, toutes les ressources des masques, ce qu’ils ajoutent de hideur ou de bouffonnerie à la face humaine ; et il exprime, sans chopper, les majestés des lions tombés dans la débine et le simple groin.
Deux autres planches de même ordre disaient encore l’adresse d’Ensor à disposer des foules en vue d’un acte déterminé. Je veux nommer la Bataille des éperons d' or et le Triomphe romain : Il a, dans la première, déculotté, comme Doré, des chevaliers dont le derrière est, sans répit, bardé de flèches; mais l’incohérente mêlée, la vive phalange équestre et pédestre, érigeant des têtes saugrenues, que Doré ne sut jamais peindre! La bataille a lieu dans une plaine bordée à l’horizon de petits moulins et de clochers.
ENSOR
Les gnons et les horions, les enfilades et les estafilades bossèlent des têtes, piquent des anus, étripentdes ventres; et l’on est contraint de regarder toute ligne et tout point de la planche qu’Ensor a su faire gais et vivants.
Dans le Triomphe romain , il est loisible d’admirer encore — joie toujours renouvelée chez Ensor — l'entente des sites et des architectures. On peut, pour le même ordre d’étonnement, souhaiter à une illustration de la Tentation de saint Antoine , de Gustave Flaubert, cette planche : La prise dune ville étrange — si solennelle et si souveraine, avec ses portiques fous d’Ellora! Mais quelle planche, mieux que celle de la Luxure , eût dilaté le rire tonitruant du maître inoublié?
C’est cette petite eau-forte en couleurs que je choisis comme annonciatrice d’un Ensor hanté de démons et de foetus, de monstres et de sabbats.
Celui-ci a reçu et reçoit encore de solides
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bourrades. Toutes les fois qu’il se risque à montrer le bout de l’oreille, il lui en cuit. Les bons Belges — mémoires fidèles! — rappellent, de concert et avec quel entrain! les Barques échouées, le Moulin de Mariakerke , qu’exécuta un renommé graveur, alors fort sage. Cette antienne est chantée, on peut le croire, quotidiennement. Alors, vraiment, faut-il outre mesure s’étonner, si Ensor jette quelquefois sur leurs bedaines gonflées de faro des Squelettes ou les Insectes singuliers ?
Mais la Luxure n’est pas, pour qui se souvient, une réponse à la stupidité des foules. C’est une œuvre unique dont la place dans les grands musées de l’avenir est assurée.
Dans une chambre tendue de vert, un vert vénéneux et froid, sur un lit à colonnes historiées, trois êtres sont couchés : une femme nue, un homme et la Mort sous les traits d’un vieux notaire chauve, ivrogne et salace. La femme gît, pesant sur le lit de tout son ventre énorme, aérostat gonflé des semences de tout un peuple; et, tassé tout auprès, l’amant, à trogne rose de séminariste luxurieux, lui suce la nuque, que le
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vieux tabellion considère en bavant, pendant que des fœtus ailés mijotent, comme dans de l'alcool, dans la massive atmosphère de la chambre.
Cette très curieuse exposition organisée par feu Léon Deschamps, nous fit voir ensuite un Ensor qu'amusaient les jeux de massacre des foires, les pantins et les guignols populaires. J’avoue ne pas comprendre encore aujourd’hui les mines dégoûtées qu’eurent alors certaines gens devant ces choses. C’est peut-être excessif, comme ils disent; mais c’est pour moi excessivement amusant. Je ne connais rien de plus cocasse et de plus outré dans la bouffonnerie que le Combat des pouilleux Désir et Rissolé. C’est une scène funambulesque de chie-en-lit et de pantins aux prises dans un coin d’auberge, où des gens bien allongés sur le ventre, vomissent. Et à cet extrême confin du burlesque, ce sont d’exactes et inouïes physionomies de goinfres ou d’ivrognes placides. C'est vraiment inattendu et drôle. Et des couleurs barbares
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avivent encore, pour le surplus, de traits rouges, jaunes, bleus ou verts, les faces, la rampe de l’escalier, où des gens effarés se posent. C’est le dessin incomplet, déformé, ainsi voulu, les articulations cassées des membres qui retombent alors comme des loques. Les trognes sont taillées dans du bois dur, et apparemment, l’on ne put mieux soigner les formes. On pense alors — et l’on s’égaye — à un jeu de massacre qui en est venu aux mains, mêlant, sans pudeur pour le passant, les épouvantements et les hideurs les plus caractéristiques.
Les Bons Juges sont du même acabit. Cette fois, le jeu de massacre attend le jet des boules. L’humour féroce d’Ensor a exprimé d’affreuses faces surchargées de loupes, de verrues et de boutons velus, que je renonce à décrire. Sur le tapis vert, les pièces à conviction s’étalent. Dans le coin, à droite, un profil de gendarme magnifie l’ivrognerie fainéante et lubrique; et au-dessus des chefs sans nom des juges, voici les pieds du Christ qui dépassent, des pieds larges, aux orteils mous.
ENSOR
Esprit superbement curieux et actif, Ensor, a été l’hôte, on le voit, de bien des domaines. Nous avons pris en effet, comme seul motif de ces pages son inoubliable exposition à la Plume\ et nous avons montré l’artiste sollicité par l’universalité de la vie. Mais comme peintre, il est — on le sait — avec les plus rares. Enviable destinée!
Certes nul artiste n’est plus brutalement persuasif. Vous gardez la mémoire de ses œuvres comme si elles étaient gravées, elles aussi, à l’eau-forte sv\r votre cerveau. Il est impossible de ne pas revoir à tout propos dans la rue, en présence de juges ou de chefs de bureau, ses faces hideuses, cruelles, si horrifiquement animées. Et nous chérissons alors Ensor de plus en plus, parce qu’il nous venge ainsi chaque jour de tous les sordides goujats qu’un sort funeste installe sur de médiocres pavois.
EPSTEIN
EPSTEIN (Henri), né à Lodz (Pologne), le 20 juin 1892. Expose au Salon des Indépendants et au Salon d’ Automne.
J’ai passé trois pleins étés avec ce peintre dans mon logis d’Auvergne. Je lui ai fourni comme modèles tous les animaux des champs, les hommes, les femmes et les bêtes. Il a créé par eux d’incomparables dessins, les plus « exacts », les plus caractéristiques que je connaisse.
Ses illustrations de mes Vagabondages ( Ollendorff, éditeur) forment un ensemble qui ne sera jamais dépassé — et que, pour le moment, aucun dessinateur ne pourrait même égaler. Il a dessiné des chèvres, des vaches, des ânes, des poules, des chats, des chiens, des paysans et des bergères auprès desquels pâtissent toutes
EPS TE IN
les illustrations des peintres de ce temps; et si l’imbécile pudibonderie des gens ne s’alarmait pas des beaux dessins très vivants — alors qu’elle accepte les nauséabondes productions théâtrales
— j’aurais publié d’extraordinaires dessins, autrement réalistes, autrement puissants que les estampes libertines trop vantées de Rowlandson et laissant très aisément sur place toutes les frêles chevauchées de tout le dix-huitième siècle.
Quelle fumante saveur! S’il y a véritable viol
— et fornication superbe! — c’est bien, en effet, dans ces extravagants dessins aquarellés dont Epstein rapportait toute une moisson, au retour de ses campagnes d’Auvergne. Et que de dessins, que d’esquisses peintes aussi dans toute la gravité biblique de certaines heures, telle que se présente, par exemple, à la chute du jour, la traversée de la rivière par les vaches, avec, les précédant, majestueux et fanfaron, un âne, — ce Prince noir!... Mais M. Lhermitte,il est vrai, est bien plus connu que le peintre Epstein, et M. Constant Troyon, aussi, n’est-ce pas, chers amateurs, « brutes hyperboréennes des
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anciens jours, éternels Esquimaux porte-écailles », comme vous appelle, je crois, Baudelaire, notre divin maître?
Mais Epstein peut attendre, et il attend. Demain, on recherchera ses dessins et ses peintures si bien composées, si parfaitement équilibrées. On fera fête à son œuvre qui contient déjà plus de beauté, de force et de grâce que tous les tableaux réunis des tristes ganaches que le gouvernement si éclairé de Factuelle République encourage, protège, subventionne et honore!