‹ Cultes militaires de RomeChapitre 13 sur 61 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

Le cheval est un précieux auxiliaire pour l'homme en temps de guerre ; il sert de monture aux chefs et aux plus nobles ou aux plus riches d'entre les hommes du clan^; les guerriers Scythes racontaient mille faits glorieux de leurs chevaux ; chez les Sybarites, toute la cavalerie exécutait avant le combat une espèce de danse sacrée, au son des instruments. Les chevaux, nous dit Pline, sentent venir la bataille, ils sont excités par les

1 Dion. Ilalic, I, 33.

2 Id., II, 3i.

3 Serv., Aen., VIII, 635 ; « deus consiliorum sccrelorum ».

'' Dans certains contes populaires, le héros trouve aussi des talismans cachés dans rorcillc du cheval.

'" Pendant longtemps l'Etat romain fournit un cheval en temps de guerre (equus i)ublicus) à une certaine classe do citoyens.

appels de la tuba et ils s'affligent de la mort de leurs maîtres ^ Le cheval de guerre (equus bellalor^ equiis bellicus), a été célébré souvent par les poètes latins, et il est assez naturel qu'on l'ait consacré à Mars. Les auteurs modernes le citent toujours comme un des animaux de ce dieu, avec le loup et le pic. Seulement ce rapport, d'ailleurs tout artificiel, n'a-t-il été établi que par la mythologie postérieure? Ou bien repose-t-il sur une confusion ancienne des rites du dieu guerrier et de ceux du dieu-cheval? C'est ce qu'il est difficile de dire. Le Mars primitif semble avoir été le dieu de la lance, qui fut son premier symbole; il marche à la tête de l'infanterie légionnaire, et, quand il se sert de chevaux, c'est pour les atteler à son char, à la façon des divinités grecques-. Ce trait est un signe certain de l'importation du détail mythique, qui est tout littéraire et ne se trouve lié à aucun rite. D'autre part c'était au Champ-de-Mars que se faisait le sacrifice du cheval, dont il a été question plus haut, et on célébrait tous les ans des Equirria en l'honneur de Mars.

En somme nous serions tenté de croire que les rites du cheval en rapport avec la guerre n'ont à l'origine rien de commun avec le culte de Mars, que ce sont là des phénomènes religieux d'âge très différent et que les premiers sont des survivances artificiellement rattachées par un peuple guerrier à la légende du dieu guerrier par excellence.

On a vu précédemment que le loup totémique, commun à un certain nombre de vieux clans italiens, avait appartenu entre autres à la plus importante des tribus de la Rome primitive, peut-être celle des Ramnes, si on admet que ceux-ci ont donné leur nom à la Ville.

Faute d'une légende aussi caractéristique que celle de la

1 Plin., VIII, G4.

2 Virg., Acn., XIII, 332; Sanguineus Mavors ... furentes bella movens immitlit equos... ; Georrj., III, 91 ; Martis equi bijuges ; llor., OJ., III, 3, iC; « Quirinus Martis equis Acheronta fugit. »

Louve Romaine, on ne saurait guère déterminer avec la même exactitude auquel des clans archaïques se rattachait particulièrement le culte du cheval. Tout au pluspeuL-on émettre sur cette question une hypothèse spécieuse. Le fait des rapports du cheval avec Mars, même s'il était solidement établi pour la période tout à fait antique, ne donnerait pas d'indication précise, car le dieu Mars, comme le cheval totémique du reste, était commun à beaucoup de peuplades. Le sacrifice d'Octobre fournit des renseignements plus utiles. Les habitants de Suburre et ceux de la Voie Sacrée se disputaient la tête du cheval, qui devait être un gage de prospérité pour leurs quartiers respectifs. Or Suburre était situé entre l'Esquilin et le Caelius ; quant à la Voie Sacrée, elle allait du Capitole précisément au quartier de Suburre, en longeant le Forum, puis le mont Palatin. Il y a toute apparence que c'étaient les gens du sommet de la Voie Sacrée, touchant au mont Caelius, et par là même voisins des Suburrans, qui se battaient avec ceux-ci pour la possession du fétiche lîippique. Il semble donc que la bataille devait avoir lieu aux environs du mont Caelius. D'autre part, où accrochaiton le trophée une fois conquis? Aux parois de la Regia ou à la tourMamilia. De quel parti dépendait respectivement chacun de ces endroits? Le texte de Festus ne l'indique pas avec certitude ^ Mais nous savons que la tour de Mamilia se trouvait dans le quartier de Suburre^, ce qui tranche la difficulté. Quant à la Regia dont il est question ici, c'est celle qu'on désignait ainsi sans autre qualification, et qui servait de demeure au Roi des Sacrifices^, et non pas la Regia Numae, habitée par le Pontife Maxime. La seconde était à l'extrémité sud-ouest du Forum, près de la partie médiane de la Voie Sacrée, mais plus près du Capitole que du Caelius, l'autre Regia au contraire était à l'extrême pointe occidentale de l'Esquilin, en face du

' m peut renvoyer, en efTet, soit à rol)jet le plus rapproché Sacravienses. soit au nom cité le premier Suhurrnnenses. ^ Festus : Mamilia turris.

■' L'ancien palais de Tarcjuin, selon la tradilion romaine.

LES ENSEIGNES lit

Caelius et occupait à peu près remplacemenl de Fëglise moderne de San Pietro in vincoli. Ainsi tout se passe dans le même quartier, à peu près entre le Caelius et TEsquilin. Mais le sacrifice lui-même, dira-t-on? Festus affirme qu'il a lieu au Champ-de-Mars. Or le Ghamp-de-Mars est précisément à l'autre extrémité de Rome, très loin de Suburre. Seulement il y avait aussi un Champ-de-Mars sur le Caelius, à peu près au milieu de la colline, sur l'emplacement de l'église actuelle desSS. Quatro Coronati in Campo Marzo. On y célébrait les Equirries, le 27 février, quand le grand Champ-de- Mars était inondé par le Tibre. Cette éventualité pouvait se produire quelquefois aussi au mois d'octobre, lors du sacrifice du cheval. Il y a même de grandes chances pour que cette cérémonie, à l'origine, ait eu lieu précisément au Champ-de- Mars du mont Caelius. Autrement on ne s'expliquerait guère la dispute entre les habitants du Caelius et les gens de la Voie Sacrée, à moins qu'on ne suppose qu'ils n'aient traversé toute la ville pour aller se battre sur les bords du Tibre, de l'autre côté du Capilole. Ces rivalités de quartier étaient du reste de l'histoire ancienne : il est probable qu'elles avaient disparu de bonne heure dans la promiscuité de la fourmilière romaine ^ Et du moment que le sacrifice du cheval avait cessé d'être une fête locale, on avait pu le transporter sans inconvénient de ce quartier perdu qu'était le Caelius au grand Champ-de-Mars. C'était même le rehausser et lui donner plus d'éclat. Ainsi s'expliquent tous les détails du récit de Festus.

En résumé ce rite très curieux était anciennement localisé sur le mont Caelius et dans les environs. Or l'histoire légendaire raconte que le mont Caelius fut ajouté à la Ville au moment de la destruction d'Albe, lorsque Tullus Hostilius en transporta à Rome toute la population'-. Il est donc permis de

* Festus emploie le présent en racontant divers rites qui accompagnent le sacriGce de lEquus Oclober, et l'imparfait lorsqu'il parle de la bataille pour la possession de la tête du cheval.

- Liv., I, io.

supposer que les Albains apportèrent à Rome le culte du cheval et célébrèrent pour la première fois le sacrifice d'octobre dans le quartier qu'on leur avait assigné comme demeure'. La bataille pour la possession de la tête de la victime avaitelle lieu entre clans albains, ou entre une partie de la populace albaine et des voisins plus anciennement établis, se réunissant à elle pour la célébration de rites communs? C'est ce que je n'essaierai pas d'éclaircir, faute de documents. Je retiens seulement qu'une partie au moins des clans albains dans la primitive légion romaine devaient suivre l'enseigne du Cheval, à laquelle finit par nous ramener celte trop longue monographie des cultes hippiques.

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