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LE SAIVGLIER

Dans la mythologie védique, le sanglier est lié surtout à Visnu et à Indra. — En mythologie grecque, il est inutile d'insister sur les légendes bien connues du sanglier d'Erymanthe, dompté par Héraclès, de celui de Calydon, tué par Méléagre, et sur l'histoire d'Adonis qui, dans les bras d'Aphrodite, meurt d'une blessure faite par un sanglier. Mais les déformations verbales de ces différents mythes empêchent de les ramener facilement à leurs origines cultuelles.

Au contraire, les peuples de l'Europe septentrionale présentent quelques survivances d'un culte du sanglier. Tacite, dans un passage de sa Germanie, parle de sangliers-idoles chez les Barbares. Il s'agit des Aestii, qui vivaient sur les rivages de la mer Suévique (Baltique).

^ Il est à remarquer que la çjens Julia est préeisément une des génies Albaines patriciennes incorporées au Sénat par TuUus Hostilius. Or on se rappelle que cette famille avait «jfardé plusieurs survivances du culte du cheval.

* Cf. S. Reinacli, A. X , Bronzes figurés, p. 2")/, sq. ; de Wilte, Mélampos et les Proetides, dans Gazette Arch., 1H79; Gubernatis (de), Mylh. ZooL, trad. fr., t. II, p. I S(j.

« Ils adorent la Mère des Dieux ^ el, comme symbole de ce culte, ils portent des figures de sangliers-. » Tacite veut parler sans doute des enseignes à représentations animales dont il a été question plus haut et qui étaient communes à tous les Barbares. Quant au culte spécial du sanglier, il était en rapport chez les populations germaniques avec celui du dieu Frô^. Si cette divinité, avec la déesse correspondante Frôwa, analogues au Freyr et à la Freyja Scandinaves, eussent été connues des Romains, ils les eussent assimilées probablement à leur couple de Liber et Libéra. Frô avait un sansrlier dont les soies d'or illuminaient la nuit et qui, avec la rapidité d'un cheval, traînait le char du dieu. Dans son culte on trouve le sacrifice du sanglier, et c'est peut-être une survivance de ce rite que l'habitude, longtemps conservée dans une partie de la Suède, de faire cuire certains jours des gâteaux en forme de sanglier, A la guerre on portait des enseignes à figures de sangliers et les casques étaient ornés souvent d'une hure qui servait de talisman magique contre les glaives et les javelots, en mettant les guerriers qui les portaient sous la protection de l'animal sacré'''.

En Gaule, les sangliers-enseignes sont extrêmement nombreux. (( Le fait que les Gaulois et d'autres peuples étrangers à la Gaule ont fait usage de sangliers-enseignes est attesté par les monuments comme par les textes, dit M. S. Reinach, mais à l'époque gallo-romaine, à laquelle nous rapportons ces figures d'animaux (bronzes ligures de la Gaule), il ne peut guère être question d'enseignes militaires. On peut songer cependant à des enseignes employées dans des cérémonies religieuses ou

' Peut-être une forme de Freyja, assimilée par Tacite à la Magna, Mater.

' Tac, Germ., 45 : « Matrem dcum venerantur; insigne superstitionis formas aprorum gestant ; id pro armis omniumque tutela securum deae cultorem etiam inter hostes praostat. »

^ Grimm, D. M., t. I, p. 176-179.

■• Références dans Grimm, t. I, p. 177-178. Toutefois ces rites devaient être très antérieurs à la conception du dieu Frô et remonter à l'âge totémique ; car Frô, dans la mythologie, était un Dieu de la paix, de la joie et de la volupté.

par des corporations'. » Il est possible aussi que les enseignes nationales des Gaulois aient été conservées après la conquête et aient servi longtemps encore dans des cohortes auxiliaires ;

FiG. i5. — Sanjïlier de l'époque de la Tène. (D'après S.Reinach. Bronz.fifjur., n025i.)

FiG. i6. — Sanglier enseijjne.

(Reinacli. n" 267.)

de plus les guerres entre clans ne furent pas complètement supprimées partout par le fait de l'occupation romaine. Enfin le sanglier-enseigne est attesté par la numismatique gauloise; il

apparaît sur les monnaies des Aulerci Eburovices, des Galètes, des Yéliocasses, des Leuci et dans la trouvaille de Jersey.

Parmi les sangliers en bronze cités par M. S.

-^ Reinacli et qui ont pu servir réellement d'enseignes, on peut distinguer deux catégories. Dans Tune « les formes sont très effilées et la crinière droite d'une hauleur démesurée. Ce type de san-

Fio. 17. — Sanfclier-enscignc.

;Rcinach, n" 266 )

1 S. Rcinach, A. X., Bronz. fiy;., p. 25;") ; cf. (même page), la longue note de M. S. Reinach sur le culte du sanglier, avec de nombreuses références, et la carte indicjuant la distribution des monnaies au sanglier en Gaule ; ces monnaies sont surtout fréquentes dans le Bclgium de César, en particulier dans la région du littoral et chez les Bretons ; — sangliers enseignes en bronze, p. Tio-Si, 254-257, 2G8 et 269.

glier se rencontre déjà à Tépoque de La Tène, c'est-à-dire vers le iv*^ siècle avant Jésus-Christ, ou même avant, dans le trésor de Gerend en Hongrie, et il est très fréquent sur les monnaies srauloises. M. Franks considère comme antérieures à la conquête deux figurines analogues de sanglier ^.. » L'autre série

Fi<;. i8. — Enseigne barliare d'un bas-relief romain. (Arc crOranpe.)

comprend des œuvres plus récentes, qui appartiennent franchement à Tépoque gallo-romaine"-.

Dans l'Espagne antique on trouve les mûmes survivances. Le symbole d'un peuple de la Bélique, voisin de Corduba, sur les premières monnaies romaines frappées dans le pays, est au droit la tète de Mars casquée et, au revers, l'image d'un sanglier debout^. DanslaTar-

ragonaise, plusieurs peuplades Fig. 19. — Sanplicr gallo-romain. 1 1- • • (Rcinacli, n" 20.)

ont le sanglier pour insigne.

C'est, dans les médailles d'Ostur, au droit un sanglier mar-

1 S. Rein., op. cil., p. 207.

- Cf. la plupart des fig. de Rein., op. cit., p. 5o-5i, 268, etc. C'est à l'ouvrage de M. S. Reinach que sont empruntées nos figures i5 à 18. 3 Mionn., Suppl., I, p. 23.

chant el, au revers, un gland entre deux rameaux de chêne'; dans celles de Glunia, au revers, souvent un sanglier debout et au droit, dans les monnaies impériales Romaines, à côté de la tête de renipereur, une tête de sanglier ou un sanglier couché en contremarque-. Ces peuples, dont les ancêtres avaient sans doute pour totem le sanglier^ portaient dans les batailles l'image de leur animal sacré, en guise d'enseigne, exactement comme les Aestii dont parle TaciLe, Nous en avons une preuve dans les monnaies frappées au milieu du i^'" siècle avant Jésus- Christ par le magistrat monétaire C. Cœlius Caldus; il rappela sur ses pièces le souvenir de son grand-père, l'homme illustre de la famille, dont il portait exactement le nom. Ce C. Cœlius Caldus avait fait, vers 102 avant Jésus-Christ, la conquête de l'Espagne ultérieure. Ses exploits sont symbolisés par des enseignes militaires, celles des peuples vaincus ; tantôt ce sont des vexilles avec l'inscription Hispania, tantôt des signa surmontés d'une hure de sanglier ou d'un sanglier debout ou d'un sanglier courant. Parfois encore la protome de l'animal symbolique apparaît seule ^.

Chez les Latins il y a très peu de rites où le sanglier apparaisse et les mythes où il intervient sont en général empruntés à la Grèce. Mais, par contre, le porc joue un rôle considérable dans la religion de Rome : or il est très difficile, si on essaie de se placer au point de vue latin, de séparer le porc du sanglier et surtout de les distinguer en matière de rites. La confusion était favorisée par les habitudes mêmes du langage : on appelait Sus indifTéremment Tanimal domestique et l'animal sauvage. Varron ne pense pas qu'on puisse trouver extraordi-

2 Id., p. 79-81.

3 Babclon, Monn. dr la Républ , t. I, p. 870 et 373-374, par exemple n" 7 : C. Coel. Caldus cos. — Tête nue du consul à droite; derrière, une enseigne militaire sur laquelle on lit IIis. ; devant, une hure de sanglier. — N" 8 : id., mais derrière la tête, une enseigne surmontée d'une hure de sanglier et, devant la télé, une autre enseione avec l'inscription Hispania.

naire celte assimilalioii. Il cite dans son Traité de V Agriculture plusieurs espèces de bétail qui vivent à l'état sauvage dans certaines contrées, et il ajoute* : « De suibus nemini ignotum, nisi qui apros non putat sues vocari. » De même Pline, dans ses remèdes tirés des animaux, dit à maintes reprises qu'on peut se servir indilTéremmenl du porc ou du sanglier. Les Romains sans doute n attachaient pas plus d'importance à la distinction entre le cochon domestique et son congénère sauvage, lorsqu'il s'agissait de représentations figurées, surtout à l'époque primitive. Pline, par exemple, raconte que ses concitoyens portaient autrefois sur leurs enseignes des ligures de sangliers (apros)^ mais Festus- nous parle de l'image du porc dans les signa ( porci efjigie.s inlcr iniluliiriii .signa). En réalité, il n'y a pas à s inquiéter de ces apparentes contradictions, parce que cochon et sanglier sont interchangeables, si je puis dire, en matière de culte.

Cette espèce animale donc, sous sa double forme, apparaît dans plusieurs rites romains ; Caton et A'arron, dans leurs Traite.ssur /M r/yz'cw//»/-e, nous ont conservé un certain nombre de ces survivances, dont quelques-unes sans doute remontent très haut dans la période préhistorique. Varron surtout se rendait compte du rôle très important qu'avaient joué les animaux dans les civilisations primitives ; et il insiste sur ce rôle en se plaçant à la fois au point de vue économique et religieux^. (( Jadis, tous les hommes illustres étaient des bergers, comme le montrent, en grec et en latin, et les mots eux-mêmes, et les anciens poètes qui appellent leurs héros tantôt Tcc.A'Japva;, tantôt 7:oÀ'j[j.ï;Ao'j^, tantôt TtoX'j^'ovTaç, qui nous parlent de leurs histoires de brebis à la toison d'or, sans doute à cause de leur grand prix... Si, dans l'antiquité, le bétail n'avait pas été tout à fait en honneur, dans leur description du ciel les astrologues n'auraient pas donné des noms d'animaux aux constel-

* Varr . De Agric , II, i. ^ Fest., au mot Porcus.

•^ Varr., De Agric. II. I.

Umv. kc Lyon. — Re>el . 8

lations... De même, sur terre et sur mer. des noms de régions ne sont-ils pas tirés des animaux ? Tels le nom de la mer Egée emprunté à la chèvre, celui du mont Taurus en Syrie, du mont Canterius chez lesSabins... Enfm ITlalie doit son appellation au veau, comme l'écrit Pison. » Puis A'arron montre que les hommes, dans les noms qu ils se sont donnés à eux mêmes, ont fait des emprunts continuels aux espèces animales. « Combien de noms nous avons pris à Tun et à l'autre bétail, au grand et au petit ! Au petit, c'est Porcins, Ovinius, Caprilius ; au grand, c'est Equitius, Taurins... Et les surnoms de même signification, comme Gapra chez les Annii, Taurus chez les Statilii, Vitulus chez les Pomponii ! Et combien d'autres empruntés aux troupeaux I » Du reste les Romains, qui avaient perdu tout souvenir de cet âge totémique par lequel ils avaient passé sans doute, trouvaient peu relevés ces noms pris aux animaux. Ils étaient bien obligés d'accepter ces appellations venues des ancêtres, mais du moins ils tâchaient quelquefois d'en donner des explications plus nobles. Telle l'interprétation subtile proposée par Tremellius Scrofa (la Vieille-Truie) pour rendre compte de son surnom de famille. « Sache bien, dit ce personnage susceptible, que ma gens n'a point de surnom porcin et que je ne descends pas d'Eumée. C'est mon grandpère qui, le premier, fut appelé Scrofa. » Et il raconte comment cet aïeul, exhortant ses légions à repousser une attaque, leur dit qu'il allait disperser les ennemis comme une vieille truie chasse des porcs. De là son surnom. Faut-il tenir compte de cette pitoyable histoire, inventée sans doute par la vanité des Scrofa, et l'explication générale fournie par Varron n'estelle pas plus vraisemblable ? De fait, le sanglier et le porc ont donné aux Romains un grand nombre de noms et de surnoms. En voici quelques-uns ; le sanglier d'abord : Aprucius, Apellius, Aprarius, Aprius, Apricius, Apriclius, Apronius (noms gentilices); — Aper, Apra, Aprianus, Apridius, Apriculus, Apricius, Aprinus, Aprilla, Apro, Apronianus, Aprunculus, Aprulla, Aprio (surnoms). Le porc fournirait une liste aussi

LKS ENSEIGNES Il9

longue ; contentons-nous de rappeler la célèbre gens Porcia et les surnoms de Verres et Scrofa. En fait de noms de lieux de même origine, on peut citer Suillas, ville d'Ombrie, et les Suillates^

Dans les types monétaires apparaît souvent le symbole du sanglier; on le trouve en Ombrie, dans les monnaies autonomes de la ville de Tuder : la légende est en caractères étrusques rétrogrades et le type est celui de la truie marchant avec, au-dessous d'elle, trois petits marcassins'-. C'est peut-être le souvenir d'une légende distique analogue à celle deLavinium. En Apulie Asculum^, Salapia'' et Arpi ^ ont aussi le sanglier comme animal symbolique ; c'est le seul type animal dans les médailles d'Asculuni ; il alterne dans celles de Salapia avec le cheval et le dauphin ; il est nettement prédominant dans celles d'Arpi, bien qu'on trouve aussi pour cette ville soit le cheval en course, soit même le taureau cornupète. Le plus fréquemment c'est le sanglier courant avec, au-dessus de l'animal, un fer de lance ou un javelot. On retrouve encore le sanglier debout ou courant, ou la protome de sanglier dans les monnaies autonomes latines de Paestum en Lucanie''. Les monnaies grecques, avec le nom plus ancien de Posidonia, n'offrent guère que le type du taureau. En Elrurie, Mionnet attribue à Populonia un tétradrachme où figure au droit un sanglier marchant sur de petits monticules ou plutôt sur de grosses pierres". Les monnaies d'une autre ville étrusque, Gamars, ne présentent comme type animal que le sanglier^. On trouve

1 Pliu.. //. .V., III, I',, i.j.

* Mionn , SuppL, t. I, p. 211 et pi. VII, no 20. 3 /cf., Suppl., t. I, p. 262.

* Id., l, p. i34 ; Suppl. , I, p. 268.

^ Id., 1, p. i3o ; Suppl., I, p. 260 sq.

* Id., Suppl., I, p. 3o8, 3oj).

' Id , Suppl., I, p. 200 et pi.

* Id., I. p. 97, et Suppl., I, p. if)6-ir;7.

enfin la protome de sanglier sur les monnaies de Signia, ville du Lalium \

Reste un type fréquent en Campanie, dans le Samnium, et à Rome dans les monnaies de la République : c'est celui des guerriers, en nombre variable, prêtant serment sur un jeune porc ; mais c'est la représentation pure et simple d'un serment de guerre ou d'un traité et il ne semble point qu'il puisse y avoir là de survivance totémique : nous y reviendrons tout à riieure.

Le sanglier totémique a laissé sa trace, au contraire, dans une légende particulièrement intéressante, qui se rapporte à la fondation d'Albe. C'est la vieille tradition de la laie ou de la truie d'Enée, qui mit bas trente petits sur l'emplacement de Lavinium. Trente ans plus tard, disent les mythographes, Albe fut fondée par les habitants de Lavinium. Dans cette histoire, il y a évidemment deux traditions confondues, relatives lune à Lavinium, l'autre à Albe : le culte du Sanglier ou du Porc était sans doute commun aux deux villes. L'explication des trente ans séparant la fondation des deux cités a été imaginée après coup et tirée des trente marcassins (à moins qu'elle n'ait suggéré ce détail) pour justifier la combinaison des deux récits. A Lavinium, du temps de Varron, on montrait encore sur le Forum l'image en bronze des trente petits pourceaux, et les prêtres faisaient voir aux visiteurs le corps de la mère elle-même, conservé, disaient-ils, dans de la saumure (!)^. Pour Albe-la-Longue, son nom témoigne de son origine. Ne pourrait-on pas y voir une appellation périphrastique, comme on en rencontre fréquemment chez les peuples primitifs, de l'animal totem? Alba Longa serait alors la Longue Blanche, blanche par allusion à la couleur de la bête, et longue à cause de la forme caractéristique de cette espèce, basse sur pattes, et d'une longueur disproportionnée avec sa

* Mionn., Siippl., 1, p. 221.

* Varr., Il, 4.

hauteur. Varron dit qu'un verrat de belle race doit avoir la tête courte et trapue et le corps allongé. Il est à remarquer aussi que les sangliers ou les porcs représentés par les anciens sur les monuments fiojurés sont en oénéral très longs.

On n'était pas d'accord sur les conditions dans lesquelles la laie ou la truie avait présidé à la fondation de la ville ^ Selon les uns, la laie avait été rencontrée sur le rivage de Laurente par les futurs fondateurs de la cité qui, voyant un présage dans l'apparition de cet animal, l'auraient suivie jusqu'à la colline où elle aurait mis bas trente petits. C'est la tradition de Virgile :

Lilloreis ing-ens inventa suh ilicihus sus, Triçfinla capitum [dus enixa,jacebil, Alba, solo recuhans, albi circum uhera na.li. Hic locus urhis eril, rec/uies ea cerla lahorum^ Ex (]uo 1er dénis iirheni redeuntibus annis Ascanius clari condel cognoniinis All)ani.

Selon d'autres, les Troyens auraient eu avec eux, dans leurs navires, parmi d'autres animaux, une truie qui se serait échappée lors du débarquement. Un oracle les aurait engagés à fonder une ville à l'endroit où ils la retrouveraient. « Or elle s'enfuit jusqu'en Campanie et ils la rejoignirent, entourée de sa progéniture-, dans les champs de Laurente. » De quelque façon qu'on interprète ces faits dans le détail, il est impossible de ne pas y voir une forme de cette tradition bien connue : l'animal sacré sert de guide à son peuple. C'est pour la même

* Les diiïérenles versions nous ont été conservées parServius, Aen., III, 390 et VIII, 4:5.

' Le nombre des petits de la truie de Laurente peut suggérer d'autres interprétations encore que celle donnée plus haut. II n'est pas impossible qu'il y ait là une allusion aux trois fois dix centuries de Rome, colonie d'Alhe et de Lavinium. Du reste, sur les monnaies, le nomljre des petits est très variable,, peut-être parce qu'il n'eût pas été facile pour l'artiste de faire figurer une si nombreuse progéniture. Ainsi je trouve dans Cohen le type de la truie avec trois petits (sous Vespasien, p. 281), avec six petits (sous Antonin le Pieux, p. 340), avec onze petits (uL. p. .{gy).

raison qu'on le Iroiive en haut des enseignes militaires chez les Germains au bord de la Baltique, chez les Celtibères en Espagne, et dans les légions de Rome jusqu'à l'époque de Marius.

La truie de la colline ou des champs de Laurente représente dans la tradition latine Rome elle-même, colonie d'Albe. C'est pourquoi on la trouve fréquemment comme symbole numismatique, à l'époque impériale. Sous Yespasien, Titus et et Hadrien, c'est le type de la truie allaitant un certain nombre de petits pourceaux à l'ombre du figuier ruminai ; l'animal est placé sur une sorte de construction en pierre, c'est donc probablement la reproduction d'un monument religieux, peutêtre du groupe en bronze de Lavinium, dont Varron nous a gardé le souvenir^ Sur les monnaies à l'effigie d'Antonin le Pieux, Enée et Ascagne se tiennent à côté de la truie. Le type de la truie d'Enée a été vulgarisé évidemment après l'arrivée au pouvoir des Julii, d'origine Albaine, et qui faisaient remonter jusqu'au héros troyen leur race. Quant aux deniers d'argent du roi Servius TuUius, où figure précisément une truie allaitant des pourceaux sous un arbre, on est d'accord aujourd hui pour y voir l'œuvre d'un habile faussaire-.

Le porc tient une place importante, comme animal sacrificiel, dans les rites de l'agriculture et dans ceux de la guerre. Je ne prétends pas que l'explication de tous les faits de ce genre doive forcément se faire parle totémisme et que des pratiques totémiques, comme le veut R. Smilh, se trouvent à l'origine de tous les sacrifices. Du reste, ce n'est pas le lieu de discuter ici cette question ; l'hypothèse de survivances totémiques est pourtant séduisante, quand il s'agit d'expliquer, par exemple, des rites aussi différents que les suivants : sacrifice annuel d'une truie avant la moisson. — sacrifice d'un porc dans la cérémonie du mariage étrusque, — sacrifice d'un porc pour la conclusion d'un traité d'alliance. Il semble bien que, dans

1 Coll., .V. /., t. I, p. 2S1 et 34c ; l. II. p. iC-j. 340, 341, 366, 3()9. /,o3. * Babolon. Mor.n. l{<'-p., I, p. xvi, xvii.

ces trois cas, on ail affaire à une sorte de communion, avant le commencement d'une entreprise importante, avec l'être sacré (qu'on l'appelle dieu ou totem), ou à une alliance entre les contractants par l'intermédiaire de cet être sacré. Il est évident, d'ailleurs, que dans beaucoup de rites la victime est devenue purement symbolique et n'a plus avec le dieu, s'il s'agit d'un dieu proprement dit, que des rapports secondaires et tout artificiels'. Je le répète donc, je n'ai nullement la prétention de rattacher directement au totémisme tous les faits énumérés, je constate seulement que leur origine totémique n'est pas invraisemblable, étant donnée la forme sous laquelle nous les connaissons.

D'abord vient un sacrifice dont le caractère est nettement expiatoire : les sacrifiants se rachètent en quelque sorte par l'immolation de la victime. C'est la porca prœciclanea, qu'on tue tous les ans avant de couper (ca?dere) la moisson nouvelle. Ce sacrifice est célébré, nous dit Festus, pour purifier la maisonnée^. Caton,dansson Tr.u'/c de rAgriculture, donneles détails du rite : on commence par invoquer, en leur offrant de l'encens et du vin, Jupiter, Janus, Junon, puis on égorge la truie, on fait de nouvelles libations à Jupiter et à Janus, et on consacre enfin à Gérés les entrailles de la victime, avec du vin""*. De même, Festus nous raconte que dans les sacrifices de Cérès fiiTurent comme emblèmes une truie d'or et une truie d'argent'*.

Dans la gens Claudia il y avait un sacrifice du porc, par lequel tous les membres de la gens se débarrassaient de leurs

* Voir sur cette question du sacrifice l'article de Hubert et Maus : Essai sur le sacrifice, dans Année sociolorf., 1897-98, p. 3i sq., et pour les sacrifices agraires en particulier, p. 109 sq.

* « Festus (praecidanea) : ea enim, quod, ut ait L. Cincius, antequam novam frugem praecidant, familiae purgandae causa immolatur, praecidanea dicitur. »

3 Cat., R. B., i34.

■* « Porcam auream et argenteam dici ait Capito Aleius, quae etsi numéro hostiarum non sint, nomen lamen carum haberc; alteram ex auro, alteram ex argento factam adhiberi sacrificio Ceriali. »

ï^ouillures religieuses, dont ils chargeaient pour ainsi dire l'animal offert'. Ce porc émissaire semble bien être le substitut ou le symbole de la gens elle-même. L'influence magique du même animal chargé de détourner le malheur et d'apporter la prospérité dansla maison se retrouve encore dans les rites préliminaires à la cérémonie du mariage chez les anciens Etrusques; ils n'étaient plus en usage d'ailleurs, à ce que nous dit Varron-, que chez les rois et les nobles, et ils consistaient dans le sacrifice d'un porc par les nouveaux mariés. L'auteur ajoute que la même coutume existait chez les habitants du Latium et dans les colonies grecques d'Italie. D'après Pline l'Ancien, le sacrifice proprement dit du porc aurait été abandonné dans les rites du mariage, mais quelque chose s'en était conservé dans l'usage qu'avaient les nouvelles mariées d'oindre quelquefois de graisse de porc^ les poteaux des portes de leur maison. D'autres fois, c'était de graisse de loup qu'elles se servaient, et la variété même de ces coutumes s'expliquerait très bien par des survivances totémiques.

Le caractère d'expiation, si marqué dans le sacrifice par la gens Claudia du porcus Propudianus, apparaît encore dans les rites usités par les anciens Romains avant d'élaguer un bois. On offrait un porc et on prononçait ces paroles. « Que tu sois dieu ou déesse, loi à qui ceci est consacré, permets qu'on fasse l'expiation envers toi avec le porc, avanl de violer le caractère sacré de ce lieu. Soit que je le fasse, soit que quelqu'un le fasse par mon ordre, en raison de cette expiation que ce soit bien fait. (Test avec cette intention qu'en t'immolant ce porc expiatoire je t'adresse de bonnes prières, pour que tu me sois bienveillant et propice, à moi, à ma maison et à mes gens, ainsi qu'à mes enfants. C'est pourquoi, bénéficie de l'offrande

' l'eslus : « Propudi [anus] porcus diclus csl, ut ait Capito Aleius. qui in sacrificio genlis Claudiae. volut piamcnlum et exsolnlio omnis contractae rcligionis csl. »

• VaiT., II, 4.

-î Plin., //. .V., 28, li;. 1

de ce porc expiatoire ^ » Pour défricher un champ, la cérémonie est la même, à quelques variantes près^.

Enfin, le porc était une des trois victimes qu'on immolait dans la lustratio. Le but de cette cérémonie était de purifier, c'est-à-dire de mettre en règle avec les puissances supérieures les objets ou les êtres contenus dans un espace donné autour duquel on promenait les victimes, de façon à fermer le cercle. Par rintermédiaire de ces victimes on établissait une communication entre le monde sacré et le monde profane. Cette espèce d'alliance avec la divinité pouvait se faire soit pour attirer la prospérité sur un champ ou sur un domaine (lustratio ngri), soit pour concilier la faveur divine à une armée nouvellement enrôlée (luslrntio exercitus). La cérémonie, à quelques variantes près, était la même. Les victimes étaient des hostiae lactentes, c'est-à-dire un cochon de lait, un jeune agneau et un petit veau qui n'avaient pas pris d'autre nourriture que le lait maternel. On commençait le sacrifice en offrant du vin à Janus et à Jupiter, mais c'était à Mars seul qu'on immolait les trois animaux. Le texte de la prière donnée parCaton^ pour la lustratio agri est décisif sur ce point. Il va sans dire que (hmsla purification de l'armée, célébrée au Champ-de-Mars, le destinataire du sacrilicc était Mars, à plus forte raison. Nous voici ramenés aux cultes militaires. Le porc n'y apparaît pas seulement à l'occasion de la lustratio. mais aussi lorsqu'on conclut un traité quelconque, soit de paix, soit d'alliance offensive et défensive.

Ce rite est tout à fait clair, si on le considère comme une survivance du totémisme. Le fait de répandre dans un sacrifice le sang de l'animal-totem établit entre les sacrifiants un lien de communion et en quelque sorte de parenté, c'est-à-dire une alliance aussi étroite que possible. Il est vrai que la formule dont on se servait et qui nous a été conservée par Tite-Live^ permettrait d'expliquer aussi ce rite comme une espèce d'en-

» Cat.. /?. /?., 1:59.

- Id., 140.

voûlement conditionnel : l'effet à attendre des paroles prononcées semble fondé sur le principe de l'analogie, si fréquemment appliqué dans toutes les opérations magiques. Voici ces paroles : « Ecoute, Jupiter, écoute, père patrat du peuple albain, écoute aussi, peuple albain... A ces conventions le peuple romain ne faillira pas le premier. S'il y faillit le premier à la suite dune délibération publique, ou par ruse, ou par mauvaise foi, ce jour-là, Jupiter, frappe le peuple romain, comme aujourd'hui moi je vais frapper ce porc, et frappe d'autant plus vigoureusement que tu es plus puissant et plus fort'. » Le porc est ensuite tué d'un coup de silex. L'usage d'une pierre au lieu d'un instrument de métal a été diversement interprété. On a prétendu que l'origine de ce sacrifice remontait à l'époque où les ancêtres des Latins ne connaissaient pas les instruments ou les armes en métal, c'est-à-dire à l'âge de pierre. Mais on dit aussi que la pierre sacrée était le symbole de Jupiter Feretrius ou de Jupiter Lapis^. Ces rites seraient alors extrêmement anciens, puisqu'ils dateraient au moins de l'époque où les Latins adoraient une pierre sacrée qui, plus tard, devint une des formes de Jupiter.

Le sacrifice du porc dans les alliances ou les traités sert fréquemment de type monétaire. Les premiers niimmi aurei^ frappés en 2iy avant Jésus-Christ, pendant que les légions romaines luttaient en Campanie contre Hannibal, portent au droit la tête de Janus et au revers deux guerriers, un Romain et un Campanien, qui prêtent serment sur un porc tenu sur les genoux d'un pontife. Sur des monnaies autonomes de Capoue avec légende en caractères osques, on trouve un type analogue : deux guerriers debout tiennent une truie de la main gauche tandis que, de la droite, ils étendent leur glaive au-

1 Liv., I, 24; cf. IX, 5.

' Serv., Aen., VIII, ^41 « ... cum anlc gladiis [porca] configcretur, a felialibus inventiim ut silice feriretur ea causa quod anliqui Jovis signum lapidem silicem pulavcriint esso ... falso autemait [Vort;ilius] porca, nam ad hoc jjjenus sacrificii porcus adhibebalur. »

LES FNSniGNES 127

dessus de l'animal'. Les monnaies delà République, frappées par des magistrats monétaires appartenant soit à la gens Antistia, soit à la gens ^^elllria, présentent aussi de nombreuses variantes de ce type. Les pièces de G. Antistius Vêtus, en 16 avant Jésus-Christ, présentent au revers deux pontifes voilés, debout, sacrifiant un jeune porc sur un autel allumé, avec cette légende : « Foedus populi Romani cum Gabinis. » G'est une allusion au traité que Rome aurait conclu avec Gabies sous les Tarquins, après l'assassinat par Sextus Tarquin de Antistius Petro, un des ancêtres de la gens Anlislia^. — Les deniers de Tib, Veturius, vers la fin du 11' siècle avant Jésus- Christ, portent au revers deux guerriers cuirassés, l'un barbu, l'autre imberbe, tenant une lance de la main gauche et, de la droite, une épée nue dirigée vers un jeune porc que tient dans ses bras le sacerdos fetialis agenouillé^. Cette scène, d'après M. Babelon, rappellerait u le serment d'amitié que se prêtèrent mutuellement les Campaniens et les Romains, lorsque le consul T. ^ eturius Calvinus eut fait accorder aux premiers en 334 avant Jésus-Christ le droit de cité*. »

Enfin, pendant la guerre sociale, au commencement du i" siècle, les Italiens confédérés adoptèrent ce type, qui mettait bien en relief le caractère religieux de l'alliance qu'ils avaient conclue. Par exemple huit soldats, représentant les huit peuples (Picentins, A'eslins, Marses, Marucins, Péligniens Samnites, Lucaniens, Apuliens), touchent avec une baguette une truie soutenue par un homme à genoux adossé à une enseigne militaire -".

' Mionn., SiippL, I, p. 235.

2 Cf. Babelon, .V. II., I, p. ilo-iôa.

3 Id., II, p 5;}5.

* Le sani^^lier courant qui fif^ure au revers de certaines monnaies de la gens Volteia est probablement d'origine greccpie. Ces pièces ont au droit la tête d'Hercule coiffé de la dépouille du lion. Le sanglier, qui correspond, est sans doute celui d'Erymanthe [Bab , H, p. 305 sq.]

'• Mionn.. Suppl., I, p. 228 ; Cf. I, p. 108 ; le nombre des soldats est d'ailleurs variable.

Un animal aussi précieux que le porc dans les rapports de l'homme avec la divinité ne pouvait pas manquer de fournir à la médecine magique de nombreux remèdes. La graisse de porc ou de sanglier, soit fraîche, soit rance, employée seule ou mêlée à d'autres matières, est une panacée dont Pline énumère les avantages en un long chapitre. Elle est souveraine contre les brûlures, les luxations, les convulsions, la pneumonie, les courbatures, la phtisie, l'alopécie, contre la goutte, la gale, la scrofule, les ulcères, furoncles, crevasses, callosités et l'avortement ^

Le fiel, l'urine et la fiente tiennent le second rang parmi les remèdes que fournit le sanglier ou son congénère domestique. Le fiel de sanglier ou de porc, avec parties égales d'huile de ricin et d'huile rosat, guérit les affections de l'oreille ; employé chaud, il atténue les scrofules ; en boisson, il calme les douleurs de la rate ; on l'appUque, mêlé à de la graisse, sur les engelures et les crevasses ; on recommande un emplâtre de fiel sur les articulations foulées; avec de la résine et de la céruse, il est souverain contre les ulcères serpigineux, et. en onctions sur les parties génitales, il a des propriétés aphrodisiaques remarquables^.

Pline recommande contre les maladies de l'oreille l'urine de sanglier, conservée dans un vase de verre, — contre les calculs et les maladies de la vessie, la même urine ou la vessie de l'animal, prises en aliment, — contre Fépilepsie, l'urine de sanglier dans du vinaigre ; — pour l'hydropisie, on absorbe, par petites doses, toute l'urine contenue dans la vessie d'un sanglier; elle est plus efficace, si on l'a laissée se dessécher dans la vessie. De même, la vessie de sanglier, mangée rôtie, guérit l'incontinence d'urine, tandis qu'une vessie de cochon, mise sur le pubis, facilite l'émission do l'urine^.

La lienle du porc sauvage ou domestique est fréquemment

1 Plin., //. N., XXVIII. '^■J.

3 1(1., XXVIII, /,8, 51, r)7, Cyi, 74, 8o.

3 1(1.. XXVIII, /,8, 6o, (ili, 08, Go.

utilisée. Lorsqu'elle est vieille, sa cendre mêlée à du vin calme les douleurs lombaires, arrête la dysenterie, guérit certaines affections des parties génitales et aussi les ulcères serpigineux ; les excréments de sanglier ou de cochon, appliqués frais et ôtés le troisième jour, sont excellents pour les cors, les crevasses et les luxations ; on applique sur les contusions et les meurtrissures de la fiente de sanglier ramassée au printemps et séchée ; bue dans du vinaigre, elle calme les douleurs internes résultant dune chute et on rapporte que Néron en buvait comme remède préventif, lorsqu'il se disposait à conduire un char. Le même remède résout chez les femmes les gonllemenls de la matrice.

Les ophtalmies sèches se guérissent en frottant les yeux avec de la moelle de porc ; la même substance, prise à l'intérieur, produit un effet aphrodisiaque'. Les testicules de sanglier, avalés dans de Teau, ou les testicules de porc, séchés et broyés dans du lait de truie, sont elhcaces contre l'épilepsie. Les rognons piles sont bons pour l'ophtalmie, le sang ou la cervelle pour les maladies des parties génitales-. Le foie de sanglier, pris frais sans sel dans du vin, ou le foie de porc rôti arrêtent la diarrhée. Le même viscère guérit aussi les maladies des organes génitaux et les petits calculs ou corps blancs semblables à des pierres qu'on trouve dans le foie de quelques sangliers, piles et pris dans du vin, expulsent les calculs biliaires"^.

Le poumon sert de topique contre les engelures, les crevasses, les cors. Mangé sous forme de rôti, il garantit de l'ivresse, à condition quon l'absorbe à jeun et le jour même où l'on compte boire avec excès*. Des remèdes sont encore fournis par la cendre des pieds de sanglier ou de porc, par la cendre des soies, par la cendre des mâchoires^.

' Plin., //. A'., XXXVII, So 2 Id., XXXVII, 63, 6o.

^ Id., XXXVII, 58, 6o.

* Id., 62, 80.

Beaucoup de ces remèdes sont fondés sur des analogies magiques : le semblable agit sur le semblable. Ainsi l'absorption ou le contact d'un organe ou partie d'organe exerce une influence salutaire sur les organes correspondants d'un être humain malade, à condition naturellement que l'animal utilisé soit en rapport magique ou religieux avec l'homme. Aussi, pour faire évacuer les calculs, on se sert de calculs de sanglier, ou on absorbe de l" urine ou de la vessie de porc ; comme l'organe règle la fonction, la vessie du même animal guérit indifféremment la rétention ou l'incontinence ; de même, la cendre des excréments arrête la dysenterie ; pour soigner les maladies des organes sexuels de l'homme, la graisse de sanglier ou de porc était excellente, mais les anciens médecins, dit Pline, estimaient surtout la graisse des reins '. La truie apparaît souvent, dans les rites de l'agriculture, comme le symbole de la fécondité à cause du grand nombre de ses petits ; aussi le lait de truie passait-il pour faciliter les accouchements et pour faire venir le lait aux nourrices qui en manquent^.

Enfin les remèdes étaient tirés de préférence pour les hommes des animaux mâles et pour les femmes des femelles. Pline dit expressément que pour les maladies de vessie on mange de la vessie de sanglier, mais qu'on prend de la vessie de laie, s'il s'agit d'une femme. La graisse d'une jeune truie qui n'a pas encore porté était un cosmétique très apprécié des vierges italiennes de l'ancien temps ^.

D'autre part, c'est bien de la nature même de l'animal que dépend, dans le plus grand nombre des cas, l'efficacité du remède, car la même maladie est guérie par des organes ou résidus très divers, pourvu qu'ils soient tirés de tel animal. Dans le cas du sanglier par exemple^ l'urine, le liel ou le sperme sont également bons pour les maux d'oreilles; le fiel, le poumon, la fiente ou la graisse pour les crevasses, les engelures et les

' Plin , //. X., XXXVII, 37.

cors. Par contre, le même organe ou résidu sert pour loule espèce de maladies. Il sufiit, pour s'en assurer, de se reporter à ce qui a été dit plus haut de la graisse, du liel, de Turine, de la fiente de porc ou de sanglier.

Chaque animal a donc une valeur magique propre ; et primitivement les remèdes qu'on en tirait ne pouvaient sans doute être efficaces que chez des hommes ayant avec lui des rapports religieux précis, des hommes de môme sang par exemple, quand il s'agit d'un totem Plus tard ces remèdes se sont généralisés de clan à clan et sont tombés peu à peu dans le domaine commun ; on n'en comprenait plus le sens, mais la tradition en avait perpétué l'emploi et surtout l'avait étendu à tous les hommes d'une cité ou d'un pays.

Dans la mythologie postérieure le sanglier ou le porc se sont trouvés rapprochés de certains dieux; ces relations, comme on l'a déjà vu, peuvent être de genres très divers ; il semble qu'elles se bornent, pour ce qui nous occupe, à une simple consécration de victime. On rencontre le porc dans les rites agricoles en rapport avec Cérès ou Tellus ; dans les rites guerriers, avec Mars ou Jupiter. Il n'est pas impossible que la truie féconde ait été assimilée originairement à la terre fertile ; mais c'est là une pure hypothèse qu'aucun fait certain ne justifie. Il se peut aussi que la truie, pleine ou non, ait été attribuée comme victime à la terre gonflée de ses fruits, à la suite d'un raisonnement symbolique et nullement parce qu'il y avait identité originelle entre l'animal et la divinité. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'à Rome le porc joue un rôle important dans les rites de Cérès et de Tellus ' : la déesse Tellus était honorée par le sacrifice dune truie pleine- ; — la levée de terre entre deux sillons, pleine de blé qui germe, s'appelle porca dans la langue des laboureurs latins ; — des images de truies, en or et en argent,

1 Du reste on pourrait dire la même chose de la vache, et surtout de la vache pleine, ou de la vache avec son petit; cf. Dar. et Sagl., Cér^s, p. 10^7.

2 Festus, (. plena sue Telluri sacrificahatur. ■■

iiguraienl dans les sacrifices de Cérès ; — on immolait tous les ans à cette déesse, avant de faire la moisson du champ, la porca prnecidanea. Tels sont les faits proprement romains.

On sait que dans le culte de la Déméter grecque le porc joue aussi un assez grand rôle et qu'il est la victime par excellence*. Son sang est d'une efficacité particulière dans les rites de la purification, et c'est peut-être pour cette raison que le même animal précède la Déméter portant deux flambeaux auxquels s'attache aussi l'idée de purification. Donc les Romains ont emprunté à la mythologie grecque le type des monnaies où parait Gérés avec les deux torches, précédée d'un porc ^.

Le rapport du porc avec Mars ou Jupiter est encore plus vague que celui qui le lie à la terre divinisée. Le porc est tout simplement la victime qu'on immole à Jupiter au moment de la conclusion d'un traité, et à Mars dans les rites de purification, en même temps, du reste, que deux autres animaux, dont il est difficile en ce cas de le séparer.

Enfin on a dit que le sanglier était le symbole de Quirinus : je ne connais aucun fait précis qui justifie cette hypothèse et jusqu'à nouvel ordre je ne crois pas qu'on puisse s'y arrêter.

En résumé, le porc apparaît comme victime dans un certain nombre de sacrifices, particulièrement dans les rites de la purification ; on l'offre ainsi à Gérés, à Tellus, à Mars, à Jupiter. Mais, pas plus que son congénère le sanglier, il n'est l'animal sacré ou symbolique d'aucune divinité. Il est donc inutile ou tout au moins prématuré d'essayer de rattacher à un dieu le suidé, porc selon Festus, sanglier d'après Pline l'Ancien, qui surmontait certaines enseignes des légions avant le ii^' siècle. Il ne faut pas chercher non plus à expliquer le porc-enseigne par le porc-victime des traités, comme semble le faire Festus. <( L'image du porc, dit-il, occupait la cinquième place parmi les signa mililaria, parce qu'à la fin de la guerre les partis entre

' Dar. etSagl.; art. CÉiits, p. 1068.

^ liabel., II, p. 4y2 et 54i (gens Titia et gens Vibia).

lesquels la paix était conclue, avaient Thabitude de cimenter le traité par le sacrifice d'une truie'... » En réalité, le porc immolé par les féciaux dans certaines circonstances et le sanglier des signa légionnaires étaient deux survivances de même origine probablement, mais nullement liées l'une à l'autre par une relation de cause à effet. Ce qu'on peut retenir du texte de Festus, c'est que, pour une raison encore obscure, l'enseigne du sanglier ou du porc était la dernière dans la hiérarchie des enseignes à figures animales.

'I. LE Ml NOTA U RE

L'enseigne du Minolaure est, parmi les cinq signa mentionnés par Pline, la seule où l'emblème ne soit pas un animal proprement dit. Le Minotaure est, en général, défini : un monstre qui sur un corps d'homme porte une tête de taureau. Est-ce bien une image de ce genre qui était fixée à la hampe de certains signa romains? Et quelle était sa signification? Les anciens ne nous ont laissé à ce sujet que des renseignements tout à fait vagues ou visiblement erronés. Le texte de Pline renferme une simple allusion, sans aucun détail précis; Festus et Végèce sont ensuite les seuls, à ma connaissance du moins, qui aient parlé du minotaure-enseigne. Tous deux trouvent dans le symbolisme, si fort à la mode parmi les commentateurs romains, l'explication de notre signum. <( Parmi les enseignes militaires, dit Festus, il y a l'image du Minotaure, parce que les conseils des chefs ne doivent pas être moins secrets que ne fut le domicile de ce monstre, le labyrinthe^. »

La même interprétation, sous une forme peu différente, est donnée par Végèce qui vécut plus d'un siècle après Festus^.

* Festus, <> porci effigies. »

- Id., '( Minotauri effigies inter signa militaria est, quod non minus occulta esse debent consilia ducum, quana fuit domicilium ojus Labyrintluis. »

^ Veg., III, G « Ob hoc veteres Minotauri signum in legionibus habuerunt,

UMv.'t)r Lyon. — Rt->ei.. 9

Ces commentaires fantaisistes suffisent pour montrer qu'on ne savait déjà plus, à Tépoque impériale, ce qu'avait signifié jadis l'enseigne du Minotaure, supprimée dans les armées romaines dès le temps de Marins. A défaut de la tradition antique, la grammaire et l'archéologie fourniront quelques indices.

Le mot d'abord nous renseigne dans une certaine mesure sur la nature essentielle du concept qu'il exprime. Plusieurs hypothèses sémantiques sont possibles.

M'.vGTa'joo^ peut être un faux composé, formé de deux mots primitivement séparés et réunis insensiblement par la prononciation sous le même accent ; il signifierait alors proprement Minos sous forme de taureau^.

Il est plus probablement un composé véritable appartenant à la classe des composés copulatifs, produits par la juxtaposition appositive de deux termes. Or on sait que dans les langues anciennes c'est toujours-, à l'inverse du français, le deuxième terme qui est le plus important au point de vue du sens et qui régit le premier. Le sens du composé MivoTa'jpoç est donc facile à établir par la comparaison avec des formations analogues : Ta'jpoTtâoOîvoç signifie chez Lycophron^ la vierge transformée en génisse, lô ; — àvôpw7:ooaia.cov désigne chez Euripide^ un dieu qui a été originairement un homme; — l'homme métamorphosé temporairement en loup s'appelle en grec X'jxâvOpcoTTOç ; — Hérodote^ nomme àvopoa-çty^ le sphinx d'Egypte qui n'avait de l'homme que la tête. Des animaux réels ont été désignés par des composés formés de la mêm.e

ut, quemadmodum ille in inlimo et secretissimo Labyrinlho abdilus perhihetur, ita ducis consilium semper esset occullum. »

' Cf. îniîOTTÔ-ajioç, 'îrt-raypo;, pôaypo;, ÏTînôxafjiuo;.

- Sauf dans les composés qui revêtent l'une des deux forn.cs suivantes : ôîiT'.oaiixwv, sEpr/.apTto;. et dont l'explication présente d'ailleurs de sérieuses difficultés.

^ Lycoph., 1292.

* Eurip., lili. ,971.

■5 Ilcrodot., II, ij."..

manière : par exemple i-ûTràpotov* (= iTTûoirâpo^ov) et en tous cas i'ûTroui'Jpti.YjH, nom d'une espèce de fourmi que sa grande taille a fait appeler la fourmi-cheval.

L'imagination des Grecs a créé aussi des monstres analogues au Minotaure, mais constitués par la réunion de deux ou plusieurs animaux et dont les noms expriment la nature : le cerfbouc (TpayrAaçoç), le coq-cheval (i-rrTïaÀsxTpucov) ", le bouctaureau (l^o'JTpaYo;), le taureau -cheval (iinroTaupoç), le cerfbouc-cheval (îTîTûOTpayéXaç/Oç). Ainsi Mtvoxaupoç signifie le taureau quest Minos ou qui est Ali nos.

D'autre part, il arrive naturellement que le premier terme d'un composé grec, en apposition déterminativc ou qualitative avec le second, prend la valeur d'un véritable adjectif; ainsi Esope appelle J^o'jVc^po; un faon déjà grand, mot à mot un faonbœuf; '^o'jT.y.i^ chez Euripide et chez Aristophane signifie un gros garçon, nous disons de même en français d'un homme de forte corpulence que c'est un bœuf. Athéna est surnommée quelquefois^ la déesse virile (àvopoOia) et les poètes appellent y.vopG-ai; ' un enfant qui a des sentiments au-dessus de son âge.

11 se peut donc que M'.voTa'Jso; signifie lé taureau qui est en rapport avec Minos (taurus Minoius),et c'est au même sens encore qu'on aboutirait en considérant McvoTausoc comme un composé de dépendance et en traduisant : le taureau de Minos (taurus Minois).

En résumé^ d'après les données de la grammaire, Minotaure

' ArisU., H. A., II. I. lo; celte forme n'est pas absolument sùre, il est vrai, mais l'autre exemple cité est certain. ^At.tAw.vi pourrait être aussi un faux composé : '•■~r.'j- "Tiapôto;, le cheval à peau de panthère, c'est-à-dire la girafe-

- M. Lechat [Au Mus<'-o de l'Acrop. d'Athènes, igo'i, p. 4^3 sq.] a montré que, contrairement à l'opinion exprimée par Roscher Lex , Ilippalectnjon , l'hippalectryon était généralement représenté avec un corps de cofj et seulement une protome de cheval; c'est donc le concept du coq qui domine, et il y a une double raison, grammaticale et archéologique, pour traduire le mot composé iT:iTa),£7.TpJa)v par rnrf-cheval plutôt que par rkeral-coq.

» Anth., XV, 22.

•* Aesch., Sept., 5.'}3; Soph., Fragm. 55 1.

136 CtJLTES MILITA IRES DE ROME

signifie soit Miiios sous forme de taureau, soit le taureau qui est Minos, soit le taureau qui appartient à Minos; par conséquent, s'il est vrai que le moL permelLe quelquefois d'atteindre ridée qu'il revêt, ce qui domine dans la conception de ce monstre, c'est l'animal, le taureau, plutôt que l'homme.

Les renseignements fournis par la mythologie concordent avec cette hypothèse tirée de la linguistique ; une brève énumération des légendes relatives au taureau crétois suffira pour mettre en lumière cette analogie. Minos est né d'Europe et de Zeus, qui s'est manifesté sous la forme d'un taureau. Le Minotaure est le fils de Pasiphaë, qui, possédée d'un amour contre nature, s'est unie au taureau divin envoyé par Poséidon ; ce taureau est dompté par le héros Iléraklès et apporté vivant à Eurystée ; on le retrouve ravageant le territoire de Marathon, et il est tué par Thésée ; ce même Thésée est vainqueur du Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Toutes ces histoires ne sont que les variantes plus ou moins déguisées d'un mythe unique. Le taureau Zeus qui enlève Europe et le taureau divin qui ravage la Crète, le fils du premier, Minos, époux de Pasiphaë, et le Minotaure, fils du second, sont un seul et même personnage mythique, animal dans un cas, mi-homme mianimal dans un autre, homme tout à fait sous sa troisième forme. Europe a pour mère Telephaessa, dont le nom n'est qu'une variante du sien, et son lils Minos a pour femme Pasiphaë, qui a le même sens étymologiquement. Ainsi, dans trois générations mythiques successives, la femme du taureau porte un nom de signification analogue et c'est une présomption de plus pour l'identification de Zeus-taureau, de Minos et du Minotaure '.

Cette légende a été interprétée très diversement : les uns y ont vu un mythe d'origine orientale et ont comparé Europe sur le taureau aux nombreuses représentations assyriennes des déesses debout sur un animal ; on a expliqué dans ce cas

' Cf. Decharmc, [>. 6i6 sq. ; l^oschcr, Minotauros, col. 2993 scj.

les mots Minos et Europe par des étymologies sémitiques^ et on a rapproché le tribut de victimes humaines payé par les Athéniens au Minotaure des sacrifices humains offerts en Phénicie à Baal Moloch.

L'école philologique explique le mythe soit par un développement verbal sur la libation largement étendue, emportée par la flamme comparée à un taureau, soit par l'histoire d'une vache lunaire amoureuse ou aimée du Soleil-Taureau. Par le totémisme on pourrait aussi rendre compte de ces légendes et dire qu'un clan crétois s'était donné pour ancêtres un taureau et une femme. Il est possible enfin qu'il y ait une part de vérité dans toutes ces explications et que le mylhe classique renferme un mélange d'élémenls totémiques, phéniciens et symboliques. D'ailleurs, il n'entre pas dans notre sujet de faire une telle enquête ; ce qui nous importe, c'est que le taureau divin ou sacré, quelle que soit sa signification, se présente sous des formes diverses, depuis l'animal jusqu'à l'homme, en passant par le monstre.

Enfin, puisqu'il s'agit d'une représentation matérielle dans le cas des enseignes romaines, il sera intéressant de rechercher sous quels aspects les artistes ont figuré k' minotaure. Pour représenter un monstre tenant à la fois du taureau et de l'homme, on peut imaginer et l'art en effet a réalisé des combinaisons multiples.

Les monuments de la Ghaldée et de l'Assyrie fournissent de nomljreux échantillons de ce type mythologique. Parmi les légendes chaldéennes, il en est peu qui aient inspiré les artistes plus souvent que les exploits d'Isdubar aidé de son fidèle auxiliaire Hea-Bani. Or celui-ci est précisément une sorte de minotaure. Il a le buste d'un homme, une tète intelligente et tout humaine, mais ornée d'une paire de cornes et d'oreilles pointues, et son corps se termine en croupe de taureau. Il semble très difficile, au point de vue esthétique, de souder un arrière-

^ Brown, Semitic. Iii/l. in Ilellen. Mylh., 1898, p. i32.

CULTES MILITA ir.ES DE ROME

Lrain de quadrupède à un buste d'être humain : les artistes mésopotamiens s'en sont tirés d'une façon remarquable, et la figure qu'ils ont créée n'a rien de particulièrement gauche ou difforme. Ils ont même conçu toute une race d'êtres ainsi constitués et, sur d'assez nombreux cylindres, on trouve des groupes de monstres de cette espèce ^

On racontait aussi qu'Isdubar, avec l'appui de Hea-Bani, avait triomphé d'un taureau céleste envoyé contre lui par Anu ;

ce dieu voulait venger sa fdle Istar , dont Tamour avait été méprisé par Isdubar. Or les artistes de Ghaldée donnent au monstre divin le corps d'un bœuf et la tête d'un homme : sur de nombreux cylindres est figurée la lutte du héros contre le taureau à face humaine^. On peut les met-

FiG. 20. — Taureau chaldéen à tète humaine, tre en regard dcS moUU- ;DaprCsHeuzey. C.,^d<'.s..^c/^,W.,no..o.) ^^^^^ ^^^^^^ moiiuaies et

peintures de vases, où est représenté Thésée, vainqueur de l'homme à tête de taureau. Il y a simplement interversion dans la combinaison des éléments constitutifs du monstre. Le type du taureau chaldéen à tête humaine nous a été conservé aussi jDar des statuettes en stéatite noire, assez difficiles à dater, mais qu' « il n'y aurait aucune invraisemblance à faire remonter jusqu'à l'époque de Dounghi ou même au delà^ ». La tête d'homme, <( tournée de côté, est surmontée du bonnet

^ A moins qu'il ne faille voir là simplement un motif ornemental, car les représentations sur pierres gravées sont souvent d'une fantaisie très grande et personnelle à l'artiste. Cf. Menant, Ci/Urflr. de In ChnhI., p. G-j. p. 84 sf].

2 Menant, p. gS sq,

2 Ileuzcy, Catal. des aiiliq. chaldéen. du Louvre, lyoa, n" 121), p. 2G7 s(| : n° 126, p. 285 sq.; n° 190, p. 340 sq.

plaL à quatre paires de cornes, coiffure réservée ordinairement aux dieux de la Chaldée... Le corps du taureau couché reste enfermé dans un contour absolument traditionnel... Il faut admirer la ligne puissante du dos, l'ampleur du poitrail, la croupe qui s'aplatit de tout son poids sur le sol, la queue passant sous la cuisse droite pour se relever en cercle sur le flanc de la bête '. »

Cet être fantastique est le prototype des grands taureaux assyriens placés aux portes des palais de Xinive et aux-

FiG. 21. — Taureau chaldéen à Icte humaine. ^Ileuzey, n» 12G).

quels un art plus compliqué a ajouté une double paire d'ailes^. Enfin les bas-reliefs assyriens fournissent encore un type très-différent où se trouvent mêlés l'homme et le taureau : c'est le génie muni d'ailes, qui n'a conservé du taureau que les cornes plantées sur un front humaine

Revenons au Minotaure crétois. Les artistes grecs l'ont

1 Ileuzey, ibid., p. 270.

■^ « Les Grecs au contraire, qui ont tiré de la même origine leur Akhélôos pour en faire l'image de l'impétuosité des eaux, ont connu surtout et imité la forme aptère du prototype chaldéen. » [Id., p. 271].

3 Layard, Monum. of Xiniv.. t. I. pi. 9; pour les taureaux ailés à tête humaine, id , pi. 3, 4, 42.

presque toujours imaginé avec un corps humain surmonté d'une tête de taureau : c'est ainsi qu'il apparaît sur de nombreuses monnaies Cretoises de Gnosse et sur les vases peints. On a fleuré aussi le Minotaure avec le buste d'un homme soudé au corps d'un taureau ; mais ce type est toujours resté exceptionnel. Roscher le considère, je ne sais trop pourquoi, comme récent ; pourtant il est indéniable qu'à une époque reculée, les Grecs ont conçu des monstres à corps de bœuf et à tête humaine, je n'en veux pour preuve que les représentations dWkhélôos et ce passage d'Empédocle conservé par Elien^

IIoAAa a.£V y.u.ZiT.zi'jiùT.y. y.y.\ yu-z^h-iovy. o'jcG-Oat, So'JVtvyi,

y.vozzr.zcozy, Ta g È'uzaAiv tiy.vy-.ikkvM àvocoo'jyj ^y/rAzy^y. lit' i i I I r i

u.iu.r'aivy. 'zr, uSiv y.r. àvooojv, Tr oà v'JvatxoouYJ fiia^zoXz y.'jY.t,u.£va ^^"jiziç.

Pourquoi la figure d'homme à tête de taureau est-elle devenue traditionnelle en Grèce pour le Minotaure? Pourquoi, au contraire, le type analogue à celui des centaures ne s'est-il pas généralisé? Je ne crois pas qu'on doive expliquer ce fait par des considérations esthétiques ; il me semble même que le Minotaure est moins harmonieux que le taureau avec la tête et le buste humains, et qu'il n'est pas moins fruste que le taureau à face d'homme sous la figure duquel on représente d'ordinaire Akhélôos et certains dieux fluviaux. Est-ce à la suite d'influences égyptiennes que s'est généralisé en Crète le type où prédomine le corps humain ? On sait que cette combinaison, avec la tête seule de l'animal, est de beaucoup la plus fréquente dans l'art égyptien : Isis-Hathor par exemple est une déesse à tête de vache. Au contraire, la face humaine adaptée à un corps d'animal est relativement rare. Ce n'est pas qu'on ne la rencontre: on peut citer le sphinx, et aussi l'oiseau à

* Voir une cornaline gravée pul)liée par S, Reinach, Pierres r/ravées, pi. 5(5 (cf. Gori, Musriini Florent., t. II, pi. 35, i). A propos de cotte pierre, M. Reinach renvoie à Stcphnni, Theseus und Minotnuros, p. Gi.

•^ Ael., XVI, 2(,.

tête humaine qui figure Tàme du mort, les scarabées à têle d'homme, les serpents à visages humains qu'on rencontre dans les tombes thébaines^

Ce qu'on peut retenir de tout ce qui précède, c'est d'abord que le Minotaure est essentiellement un taureau, soit au point de vue étymologique, soit au point de vue légendaire, c'est ensuite que l'art grec l'a représenté à peu près uniquement sous l'aspect d'un homme k tête de bœuf. D'où une tendance dans la littérature et la mythologie postérieures à se le figurer ainsi. Mais cette conception n'est pas nécessairement la seule. On a vu que, même en Grèce, la combinaison inverse a été réalisée par des artistes. 11 n'est donc nullement invraisemblable Il priori que le

FiG. 22. — Minnlaure italique [monnaies Cc'inipnniennes île Xeapulis, a^n-andies deux lui^ et demie . (Cabinet des Médailles, n'^'fîf).";, 706 et 756.)

minotaure des signa Romains ait été un bœut" à face humaine phitot qu'un homme à tète de taureau, Cette hypothèse n'est en contradiction ni avec le sens propre

du mot minotaure^ ni avec les divers aspects du mythe minotaurien, ni à la rigueur avec les données archéologiques. Même elle s'accorde merveilleusement avec ce que nous apprennent les documents figurés de l'Italie. La numismatique en particulier nous renseigne d'une façon précise sur la conception qu'on avait en Italie du monstre mi-homme, mi-taureau. Tout d'abord, le type banal des monnaies Cretoises y est inconnu. Par contre on y trouve très fréquemment le bœuf à face humaine, ainsi que le taureau ordinaire. Neuf cités ita-

• Perrot, Egypl., {>. J8.

i-'i-^ CULTES MILITAIKES DE ROME

liques offrent sur leurs monnaies l'image du taureau et douze celle du bœuf à face humaine ; une seule fois on rencontre ensemble les deux types \ dans les monnaies autonomes de Sybaris". Le type du taureau se trouve plutôt chez les populations sabelliques du sud, les Apuliens, les Lucaniens et les Bruttiens, et dans des cités qui, presque toutes, sont d'origine grecque : Arpi. Rubi et Salapia en Apulie, — Paestum (anciennement Posidonia;, Buxentum, Heraclea, Sybaris (postérieurement Thurium), enLucanie, — Pandosia dans le Bruttium^; — on ne le rencontre qu'isolément et par exception en Campanie. sur une monnaie autonome de Capoue, qui porte au revers un bœuf debout, avec une légende osque.

1 Encore Mionnet ne cite-l-ii qu'un seul exemple du bœuf à face humaine; SuppL, I, p. 3 19.

2 A Sybaris sV-tail conservée une curieuse légende d'aspect totémique, rapportée par Elien (VI, 42)- Ln berger amoureux d'une chèvre eut commerce avec elle; mais quand le bouc s'en aperçut, il tua l'homme. Les habitants élevèrent au berger une tombe monumentale et appelèrent de son nom le fleuve du pays. Or de la chèvre naquit un rejeton, qui était un bouc à face humaine. Il fut divinisé, dit la légende, et on le considérait comme un esprit des forêts et des vallons boisés (Qsbv Oatov -zi xat vauxîov.)

^ Arpi. — Taureau marchant ou cornupète : Mionnet, SuppL, I, p. 2G1. Rubi. — Tête de bœuf; SuppL, I, p. 2GG. Salaria. — Tète de bœuf, p. 267.

Posidonia, puis Paestum.

Posidonia : Bœuf marchant ou bœuf cornupète. Mionn.. I, p. i63 sq.;

SuppL. I, p. 807 sq.

Paestum : Le symbole du bœuf, si commun dans les monnaies au nom de Posidonia, n'apparait qu'exceptionnellement dans celles de Paestum.

Blxentim ou Pvxcs. — Bœuf marchant do droite à gauche et se retournant,

I, p. i5i; SuppL, I, p. 2y4 sq.

Heuaclea. — Taureau cornupète, I, p. 102, SviîARis, puis TiiuRiLM, puis Copia.

Sybaris : Bœuf marchant et se retournant ; SuppL, I, p. Sig. Thurium : Bœuf debout, regardant derrière lui; SuppL. I, 32o. — Bœuf marchant ou i)nndissanl, ou tète de bœuf, ou protome de taureau cornupète ; SuppL, I, p. 32 1 sc[. Pandosia. — Bœuf debout. I, p. 197.

Capua. — Bœuf debout (un seul [ype); Suppl , I, p. 235.

Des douze villes qui présentent le symbole du bœuf à tête humaine, les plus nombreuses sont des cités grecques ; les autres, qui renfermaient, comme Gapoue, Mole ou Teanum, une population purement sabellique fpeut-être avec quelques éléments étrusques), avaient adopté de bonne heure, dès le IV siècle, les mœurs et les institutions grecques. Leur répartition géographique nous renseigne d'une manière précise sur

FiG. 23. — Minotaurc italique monnaies Fig. 24. — Minotaure italique [monnaies campaniennes de Neapolis. agrandies campaniennes de Ncapolis. agrandies deux lois et demie] (Cabinet des Mé- deux fois et demie, (Cabinet des Médailles. n"s G95. 706 et 706). dailles. n»" Gg.î, 706 et 756).

Taire occupée par le Minotaure italique. En Lucanie, c'est la ville de Sybaris, avec sa colonie de Laos. Cette dernière, où les Lucaniens s'étaient fortement établis au iv'' siècle, reste d'ailleurs purement grecque sous la domination sabellique. — En Apulie, c'est Ilyrium. — Les neuf autres cités sont groupées toutes soit dans la Campanie proprement dite, soit dans cette portion du territoire campanicn qui fut de bonne heure annexé au Latium, soit dans la partie occidentale du Samnium, tout près de la Campanie. Voici les noms de ces villes: Gumes, Xeapolis, Noies. Cales, Teanum (de Campanie). Suessa, Cubulterium, Aesernia et Murgantia. La terre Campanienne est donc l'habitat proprement dit du Minotaure Ita-

lien et il semble que, des villes de la côte, ce symbole grec se soit propagé peu à peu vers le nord, du côté du Latium, par Cales et Suessa, et vers le nord-est, par Aesernia et Murgantia, du côté du Samnium^

Dans les monnaies romaines on retrouve les deux types, avec leurs multiples variantes, du taureau et du Minotaure, empruntés tous deux aux cités gréco-sabelliques. Dans la série des premières pièces dites romano-campaniennes apparaît le taureau à face humaine marchant ou couronné par la Victoire^. Sous Auguste, le magistrat monétaire M. Durmius reproduit le même symbole, sans doute parce que la gens Durmia est originaire de Campanie, comme le prouvent précisément les nombreux emblèmes campaniens ornant ses monnaies^.

Dans la deuxième série romano-campanienne, je note fréquemment au revers soit un taureau bondissant, soit un bœuf

1 Licanil:. — Sybaris. Bœuf à face humaine, c'est-à-dire Minotaure debout et se retournant. Mionnet; Suppl., I, p. 3 19. Laûs. Même type (on n'a pas, de Laiis, d'autres médailles que celles de ce type, avec quelques variantes insignifiantes), I, p. iio. Apui.in. — Hijrium. Minotaure marchant, ou cornupète ; I, p. i3i; Suppl. , I,

p. 2(35 et iGG.

Campami: et Samnium. — Aesernia. Minotaure couronné par la Victoire. I, p. 107; Suppl., I, p. 224.

Cales. Minotaure marchant (avec attributs divers), ou couronné par la

Victoire. I, p. I II sq.; Suppl., l, p. 233 sq. Cuhullerium. Minotaure couronné par la Victoire. Suppl., I, p. 237. ('unies. Même type; I, p. 11 5.

Mur(janlia. Minotaure marchant. I, p. 108.

Xeapolis. Même type. I, p. 119; Suppl., I, p. 241. Protome de Minotaure agenouillé, 1, p. 120; Suppl., I, p. 240, 248. Minotaure couronné par la Victoire, I, p. n8; Supi>l., I, p. 241 sq, Minotaure cornupète, I, p. 1 15.

Xola. ^linotaure marchant ou couronné par la Victoire, I, p. 122;

Suppl., I, p. 25 1.

Suessa. Même type, 1, p, 124; Suppl., I, p, 255. Teanum. Même type, I, p. 12G; Suppl., I, p. 256. - Babelon, t. I, p. 14 et i5.

3 hl., l. I, p. 471; t. II, p. 73. Cf. Cohen, t. I, p. 79.

debout se ballant les flancs de sa queue ^ Le taureau bondissant se retrouve sur les pièces des monétaires de la gens Tlioria ; peut-être n'y a-t-il là du reste, comme le veut M. Babelon, qu'un simple calembour étymologique, bien digne d'un ancien, sur Thorius, taurus et 0o6zio^. Eckcl a proposé, par une bypoihèse assez séduisante, d'attribuer à T. Statilius Taurus les nombreuses pièces au taureau Gornupète, non datées, des environs de l'ère chrétienne. La gens Statilia est originaire de Lucanie, la région précisément où se rencontrent le plus fréquemment les monnaies autonomes au type du taureau.

Ce qu'il faut retenir surtout de ce qui précède, c'est la présence de pièces au taureau à face humaine dans la série romano-campanienne la plus ancienne. On en place d'ordinaire l'émission entre les années 342 et 817 avant Jésus-Christ, au moment des premières guerres contre les Samnites. Quels sont alors les rapports de Rome avec les cités campaniennes? Il n'est pas indispensable sans doute de reprendre les choses de très haut et de parler par exemple des services rendus au temps de Porsenna par les habitants de Cumes, qui probal)lement aidèrent les Latins à repousser le joug des Etrusques du Nord, tandis qu'ils luttaient pour leur propre compte en Campanie contre des ennemis de même race. Il suffira d'indiquer les principaux faits qui ont eu lieu au iv* siècle: en 343, Capouc, la ville la plus importante du pays, se donne aux Romains; moins de dix ans plus tard, ceux-ci sont déjà solidement implantés en Campanie et par leur citadelle de Cales surveillent Capoue et Teanum (334 1. 1'^'^ ^26, ils lient à leur fortune, par un habile traité d'alliance, la cité de Neapolis, comme ils s'attacheront Xola, en 3i3, à tout jamais. Enfin en 3 18, on agrège à la cité romaine une portion du territoire campanien, au moment de la formation des deux tribus Falerina et Ufentina. La seconde est latine^, mais la première est campa-

^ Bab., l, p. \G sq. et ig.

* Liv., IX, 20; elle était formée dune partie du pays de Privernum, à partir du fleuve Ufens.

146 CULTES MlirTAlRES DE ROME

nienne^ Ainsi dès celte époque des hommes de Campanie sont incorporés dans les armées romaines et il nesl pas extraordinaire qu'on ait donné aux légionsunsignum destiné spécialement à rélément campanien. Des cités campaniennes n' étaient-elles pas d'ailleurs, depuis un certain nombre d'années, les alliées et les auxiliaires de Rome contre de nouveaux et redoutables adversaires, les Samnites? Quant à l'enseigne campanienne, elle était tout indiquée, elle devait porter la même image que présentent un peu partout les médailles autonomes ou romaines frappées dans le pays, le taureau à face humaine, qui est la forme du Minotaure italique. Je n'essaierai pas de préciser exactement la date à laquelle ce signum fut ajouté aux autres. J'estime seulement qu il doit être de beaucoup le dernier venu, qu'il a été admis sans doute au plus tôt dans les dernières années du iv'' siècle, postérieurement à la frappe des monnaies romano-campaniennes qui en ont favorisé peut-être l'adoption. Celles-ci n'étaient que le signe d'une alliance avec des villes campaniennes; mais le bœuf à tête humaine placé au bout d'une hampe et porté en avant des files légionnaires à côté de laigle et du loup, du sanglier et du cheval, marquait l'incorporation à la cité romaine de clans campaniens, ou, si ce mot paraît hasardeux, de petits Etats campaniens. D'autre part, il ne me semble guère possible de faire descendre la création de l'enseigne du Minotaure plus bas que les premières années du ni^ siècle. Elle fut peut-être transportée des cohortes d'auxiliaires dans les rangs mêmes de la légion, à cette époque héroïque oîi Rome eut à lutter contre la coalition des Etrusques, des Ombriens, des Samnites et des Gaulois. Le justitium avait été proclamé et on fit des levées extraordinaires : on enrôla non seulement les hommes libres et les jeunes gens, mais on forma, dit Titc-Live, des cohortes de vieillards et des centuries d'affranchis-. Cette même année, on venait d'envoyer deux

* Liv., IX, •>(). " Falerina tiibiis rustica, in Campania posita, dicta est al) agro Falerno. »

LES ENSEIGNF.S 147

colonies en territoire campanien, l'une vers rembouchure cin Liris, à laquelle on donna le nom de Minturnes^, l'autre dans les gorges de Vescia et que les Romains appelèrent Sinuesse. Mais on avait trouvé très difficilement des colons à inscrire, chacun étant persuadé qu'on créait là des colonies militaires beaucoup plutôt qu'agricoles et qu'il faudrait y avoir constamment les armes à la main . En 295 donc, les deux consuls partirent avec quatre légions, une nombreuse cavalerie romaine, mille cavaliers campaniens d'élite et une armée d'alliés et de Latins, plus forte que l'armée romaine^. Dans la bataille qu'ils livrèrent à Sentinum, ce furent les turmes campaniennes qui, par une charge désespérée, décidèrent de la victoire ^. L'année suivante, dans le Samnium, le camp de M. Alilius Regulus est attaqué par les Samnilcs et envahi tout d'abord à la faveur du brouillard. Aussitôt le consul lance contre eux, par la via principalis, ses manipules de légionnaires. Mais pendant que la lutte s'engage à l'intérieur même du camp, il faut faire garder solidement le prétoire qui, en cas de défaite, servira de dernier refuge aux Romains. Quelles troupes le consul choisit-il pour ce poste d'honneur et de confiance? Deux cohortes d'alliés, l'une de Lucaniens, l'autre de Suessans, c'est-à-dire de campaniens.

L'importance des contingents campaniens dans les armées romaines a été mise en lumière par Mommsen ^. « Au v* siècle, après les extensions de territoire réalisées en Etrurie, dans le Latium et dans la Campanie, les citoyens propres à la

guerre étaient au nombre de 270.000 en chiffre rond Ces

évaluations englobent et les vrais citovens Romains et les citoyens sans suffrage, les Coerites, les Capouans par exemple Au dire de Tite-Live (xxin, 5 , Gapoue seule pouvait lever 3o.ooo fantassins et 4-ooo cavaliers. Si cette indica-

' Quelle estlétymologic de Minturnae?Je n'ose pas proposer Minolaurinac?

* Liv., X, 27.

■• Momm . Hisl. Rom., trad. fr., t. Il, p. a-}."), note.

lion a été réellemeiiL ])iiisée dans les listes du cens romain, on peut admettre qu'en tout /// classe des citoyens simplement passifs pouvait fournir 50.000 soldats, campaniens pour la plupart. »

En résumé, le Minotaure en tant que signum des légions romaines ne saurait êlre une importation directe de la Grèce; d'ailleurs on ne rencontre pas en Italie d'autre monstre mibœuf, mi-homme, que le taureau campanien à tête humaine, et la grammaire et l'archéologie nous autorisent à appeler ce taureau un Mino taure ; il est donc fort probable qu'il devint, aux environs de l'an 3oo, lors de l'incorporation aux légions romaines de contingents campaniens, un des cinq signa à représentations animales. Par sa forme du reste, qui était surtout taurine, il s'harmonisait très bien avec les autres animaux des enseignes.

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