XXX, II
» Ifl., XXIX, 3S. et XXX, ii.
LES ENSEKJNES 161
de l'aigle forme avec le miel un collyre bon pour la vue trouble, les laies et la cataracte^ Une plume de vautour, mise sous les pieds d'une femme en gésine, facilite l'accouchement^. Il n'est pas jusqu'à la fiente de ces oiseaux qui n'ait été utilisée de manières diverses. Les déjections du faucon, mêlées à du miel, servent de collyre; absorbées dans du vin, elles passent pour rendre les femmes fécondes^.
On remarquera que la même maladie est guérie indill'éremment par un certain nombre de remèdes qui n'ont entre eux qu'un seul rapport : ils sont tirés d un oiseau de proie. Une légende raconte que l'aigle éprouve la légitimité de ses aiglons en leur faisant contempler le soleil : il précipite hors du nid conjugal, comme adultérins, ceux dont les yeux se détournent, et il élève ceux qui regardent l'astre fixement; aussi, par une application de la loi d'analogie, fréquente en matière de superstition, tout ce qui vient de l'aigle et de ses congénères est bon pour les yeux: les ophtalmies, l'obscurcissement ou la faiblesse de la vue, la cataracte sont guéries par le fiel d'aigle ou, à son défaut, le fiel de coq blanc, le foie de vautour ou de milan, la chair de faucon ou la cendre de la fiente du même oiseau*.
Tous ces remèdes, pour des raisons déjà exposées, appartiennent à la médecine sacrée et projjablement totémique ; le caractère religieux est très visible dans quelques-uns, par exemple dans ceux qui consistent à porter en amulette une patte ou quelque organe d'oiseau : contre l'épilepsie, c'est le cœur d'un petit de vautour enfermé dans un sac en peau du même animal ; pour la fièvre quarte il faut avoir sur soi dans un linge attaché avec un fil rouge la poussière dans laquelle un faucon s'est roulé: on a vu l'effet d'une plume de vautour mise sous les pieds d'une femme en couches ; la pierre aétite trouvée dans l'aire d'un aigle, préserve le fœtus encore enfermé
1 Plin., //. A'.. XXIX. 38.
= Id., XXX, 44.
3 Id., XXX, 44.
"* Plin., loc. cit., cf. Plac. Med., l'S, i et 2; Colum., 9, 14, 7.
dans le ventre de sa mère contre toute manœuvre abortive ; enfin les hommes sont sûrs d'éprouver un puissant effet aphrodisiaque en portant sur eux la partie droite d'un poumon de vautour, attachée avec un morceau de peau de grue*. Souvent certaines précautions, d'un caractère nettement magique, assurent l'efficacité du remède. Ainsi^ pour l'épilepsie, il faut n>anger la chair d'un vautour tué après que l'animal s'est repu d'un cadavre humain, ou absorber du foie de vautour pendant une période de trois fois sept jours.
Les présages fournis par les oiseaux de proie sont à Rome parmi les plus importants. Il paraît assez difficile de les classer avec quelque méthode. Si on considère successivement les signes donnés parles différentes espèces, vautour, aigle, accipitre, on fait intervenir, comme j'ai essayé de le montrer plus haut, des distinctions dont l'antiquité ne se souciait guère. De faire une classification chronologique, même approximative, il ne saurait être question, lorsqu'il s'agit de faits de ce genre. On pourrait encore répartir les présages en un certain nombre de catégories, selon qu'ils se rapportent à des particuliers ou à la communauté des citoyens, selon qu'ils se produisent dans la paix ou dans la guerre, selon qu'ils rentrent dans la banalité des faits qui peuvent quotidiennement se produire ou qu'au contraire ils présentent un caractère exceptionnel et particulièrement mystérieux. Toutes ces classifications seraient plus justifiées que les précédentes, mais aucune d'elles n'est sans inconvénients. Un présage qui concerne un particulier s'adresse presque toujours en même temps au groupe social dont il fait partie; de même une barrière serait difficile à établir dans bien des cas entre les présages civils et militaires, normaux et exceptionnels. Je distribuerai donc les faits que j'utilise en un certain nombre de groupes, simplement pour la commodité de l'exposition et sans prétendre que ces groupes correspondent le moins du monde à des distinctions pratiques.
« Plin., //. A'., XXX, 28, 3o, 44, 49; Ael., I, .'?5.
LES ENSEIGNES i63
Les rapaces, dont il est question ici, appartiennent tous, au point de vue augurai, à la catégorie des pi\iepefes, c'est-à-dire des oiseaux qui donnent des présages par leur vol, par opposition aux oscines dont on observe le chant ^.
On peut même dire que les rapaces diurnes sont les seuls oiseaux dont le vol, avec les diverses circonstances qui l'accompagnent, ait une signification religieuse chez les Romains. Festus à deux reprises énumère les alites ou prnepeles, qui sont la buse, le sanqualis, l'aigle, Y immissulus cl le vautour^. La buse (huleo) est un oiseau du genre faucon (falco biifeo des naturalistes). Le snnqiiali.s^ est, d'après la tradition antique, d'ailleurs obscure sur ce point, soit l'ossifrage, sorte d'aigle de mer (falco halinletus ou fnlco ossifrac/us), soit le petit de l'ossifrage. h'aqiiila est sans doute le petit aigle noir, le melanaetos des Grecs, l'espèce Valeria des Latins. h'immissulus^, connu seulement par l'art augurai, serait soit l'aiglon dont la queue n'a pas encore blanchi, soit le petit du vautour. Ainsi le sanqualis est une espèce de faucon ou un petit aigle, l'immissule un petit aigle ou un petit vautour. Les cinq oiseaux énumérés par Festus représentent donc bien les trois sortes de rapaces. accipitres, aigles, vautours, reliées
* Festus : « oscines aves Ap. Claudianus... esse ait, quae orc canenles faciant auspicium. ut corvus, cornix, noctua,.... alites ou pracpetes Ç!)^ (juae alis ac volatu, ut buteo, sanqualis, aquila, immissulus, vulturius..... lpicus?| Marlius Fcroniusque et parra et in oscinibus et in alitibus habentur. — Scrv., Aen., III, 3Gi. Praepeles sunt quae secundo auspicio anle eum volant (jui auspicatur. Aves autcm aut oscines sunt aut pracpetes : oscines, quae ore futura pracdicunt. praepetes quae volatu aug^urium significant; sed praepetes aut superiora tenent et praepetes vocantur,aut inferiora et dicuntur inferae. »
- C/'. passage précéd. cité de Festus; ailleurs Tordre est un peu dilTérent : « Alites volatu auspicia facientes istae putabantur : buteo, sanqualis, immissulus, aquila, vulturius. »
3 Plin., //. A'.. X, 8. Cf. Festus: « Sanqualis avis appellalur quae in commentariis auguralibus ossifraga dicitur, quia in Sangi dei tutcla est..... »
■* Plin., X, 8. Cf. Festus : « Immissulus, avis genus, quem alii regulum, alii ossifragam dicunt. Immissulus aies ex gcnerc aquilarum est, sed minor virium (juam aquilae; (juae volucris roro... adparet. » •
164 CULTES MILITA[{;ES de ROME
entre elles par deux espèces intermédiaires, si Ton peut dire. Du reste, comme le dit Pline, « les oiseaux sanqualis et inimissulus sont l'objet de grandes discussions parmi les augures Romains... On a même prétendu qu'on n'en avait point vu à Rome depuis Taugure Mucius. Pour moi, je pense (ce qui est plus vraisemblable) que notre insouciance en toutes choses nous a empêchés de les reconnaître^ «. L'art augurai distinguait du reste de nombreuses espèces de rapaces et attribuait sans doute à chacune des vertus particulières. Ainsi Pline nous apprend que le huteo avait à Rome la prééminence dans les augures; par contre, Yaccipiter aegithus était le plus favorable pour les mariages et les bestiaux^. En somme les anciens, observateurs forcément superficiels du vol d'oiseaux souvent lointains, distinguaient essentiellement deux catégories de rapaces : ceux qui se montraient isolés ou par couples, se nourrissaient de proie vivante et^ selon leur taille, comprenaient deux classes, les accipitres ou faucons et les aigles proprement dits, — et ceux qui vivaient et volaient en bandes plus ou moins nombreuses et s'abattaient sur les cadavres ou sur les charognes (vautours). Les subdivisions secondaires, faites sans doute à un point de vue jiurement augurai, demeurent trop obscures pour offrir de l'intérêt, et les anciens euxmêmes semblent n'en avoir plus tenu compte à l'époque historique.
La catégorie la plus intéressante est celle des présages qu'on pourrait appeler Ktistiques, c'est-à-dire qui ont rapport à la fondation d'une ville sous les auspices de tel ou tel animal sacré. Capoue fut fondée, selon la légende, par un Etrusque nommé Faucon, probablement le chef d'un clan du Faucon ; cette tradition est facile à reconnaître sous les deux formes que lui ont données les écrivains latins. Voici sans doute la plus
^ IMin., //. A'., X, <S. Eli somme, ces oiseaux, difliciles à identifier même pour les Romains, n'étaicnl cités qu'à tilic de cuiiosilé. 2 Plin., X, y.
ancienne, et la plus voisine des origines totémiques : la ville tirerait son nom d'un certain Faucon, qui aurait eu les pouces des pieds recourbés à la manière des oiseaux de proie ; les Etrusques appelaient Capys un homme ainsi conformé. Sous son autre aspect, la légende a été adaptée aux habitudes augurales romaines : le fondateur prenant les auspices aurait vu simplement un faucon ; or faucon se dit en étrusque Capys d'où Capua^.
Ce furent aussi des oiseaux de proie qui donnèrent des auspices favorables lors de la fondation de Uome. Cette tradition est bien connue : llomulus et llémus s'en remettent aux divinités locales- pour savoir qui régnera sur la ville nouvelle : six vautours apparaissent d'abord à Rémus, puis son frère en voit douze. La légende était restée si présente à l'imagination populaire qu'on la transporta tout naturellement après sept siècles, en l'année 4 3 avant Jésus-Christ, de Uomulus à Auguste. Comme celui-ci se rendait aux Comices, il vit six vautours, puis, nommé consul, il se rendit aux rostres et en vit six autres : ces auspices, pareils à ceux de Uomulus, signifiaient qu'il allait fonder à nouveau la ville ^. De fait, on discuta au Sénat la question de savoir si on décernerait au Consul le titre deRomulus^.
Enfin, en i8i, quand Rome envoya une colonie latine en Istrie pour tenir en respect les Gaulois transalpins, l'emplace ment une fois choisi, un aigle s'envola ; de là le nom de la ville nouvelle^, Aquileia.
On a vu tout à l'heure qu'un faucon, homme ou oiseau, avait présidé aux destinées de Capoue. A l'origine de l'histoire dune des principales familles romaines, on trouve le même
* Scrv., Aen., X, i45. Je laisse de côté d'autres explications peu intéressantes, qu'on trouvera réunies dans le même passage de Servius.
- Liv., I, 6; « dii quorum tutelae ea loca essent. » 3 Jul. Obseq., 129.
* Florus, IV, fine.
^ Julian., Or. 11 de (/est. Conslanl.
U.MV. DE LyO.N. — Rlî.NEL. 11
oiseau de proie. Un accipitre de l'espèce huieo était venu se poser, dit la légende, sur le navire que montait Tancêtre éponyme : d'où son surnom. Dans tous ces exemples les rapaces exercent une influence favorable et apparaissent comme les protecteurs de la race à laquelle ils sont sans doute primitivement apparentés. Quelquefois ils sont considérés au contraire comme donnant des signes de mauvais augure. Parmi les nombreux prodiges qu'on expie tous les ans à Rome au moment où s'ouvre l'année religieuse, figurent souvent des apparitions funestes d'oiseaux de proie. Il n'y a rien là qui doive étonner. Certaines peuplades sauvages regardent comme un signe néfaste l'apparition inattendue de l'animal totem au milieu du clan, et cette croyance s'explique assez facilement si l'animal est une bête sauvage qui généralement fuit l'homme. C'est pour cette raison sans doute que les Romains s'eftrayaient tant de voir un loup traverser Rome ou entrer dans un camp occupé par les légions. C'est pourquoi encore on signale comme des prodiges des faits simplement anormaux, tels que les suivants : en 209 avant Jésus-Christ, à Privernum, un vautour, pendant que le forum était plein de monde, s'abattit dans une boutique ; Tannée suivante, à Céré, un vautour vint se réfugier dans le temple de Jupiter^ De même, en f)3, un milan fut pris à Rome dans le temple d'Apollon^. D'habitude on expie ces signes funestes, conjointement avec d'autres, par des supplications et par l'offrande de victimes majeures. Quelquefois l'apparition de l'oiseau se complique d'un acte extraordinaire ou tout au moins anormal auquel il se livre. Ainsi, en 177, dans le pays de Crustuminum, un faucon sanqualis brise à coups de bec une pierre sacrée^ et ce fait est expié spécialement sur le lieu même par un jour de supplications. Autres présages funestes : en 166, il y eut des élections troublées; or,
» Liv., XXVII, II et 23.
2 Jul. Obseq., 112.
3 Liv,, XLI, i3.
pendant que le Sénat siégeait au Capitole, un milan laissa tomber au milieu de l'assemblée une belette qu'il avait enlevée dans la cella de Jupiter ^ En io4, des vautours furent tués sur une tour par le feu du ciel. En 95, des vautours qui se disputaient un chien mort furent déchirés et dévorés par d'autres rapaces de même espèce-.
C'était une croyance répandue chez les Latins que les milans, malgré leur voracité, n'enlevaient jamais aucune viande consacrée aux morts ou aux dieux. Quand le fait se produisait par hasard, c'était un funeste présage pour le groupe social qui offrait le sacrifice^. C'est aussi un mauvais signe de voir le milan, ordinairement Carnivore, manger des glands ou des fruits ^
M, Frazer cite l'exemple de quelques tribus de Samoa qui considèrent l'apparition du totem dans la maison ou dans son voisinage comme un signe de mort^; le totem semble alors venir chercher son parent''. C'est à d'obscures croyances de cette espèce que se rattachent peut-être des faits qui, certes, n'ont plus rien de totémique, mais qui sont comme des survivances lointaines d'un passé presque complètement disparu. Ainsi Didius Lélius, lieutenant de Pompée, était assis près de son général, quand un faucon, qui planait sur le camp, fondit tout à coup sur sa tête : peu de jours après, il fut tué dans une reconnaissance". Peut être y a-t-illà tout simplement un fait de symbolisme élémentaire : le faucon indique que Didius Lélius est une proie, une victime (pour la mort). Ce qui est rétrospectivement totémique, c'est plutôt le fait que le faucon donne des indications quelconques. C'est, de même, par une sorte d'ana-
' Jul. Obseq., 71.
- Id., io3 et 1 10.
^ Plin., X. 12.
* Id., 21.
5 Cette apparition devait être, d'ailleurs, un fait exceptionnel; car il s'agit des clans du Crabe terrestre et de l'Anguille. ® Fraz., Totem, p. 3.").
' Jul. Obseq., 119.
logie symbolique, qu'on peut rendre compte d'un présage rapporté par Suétone. La mort et l'apothéose d'Auguste furent annoncées par un pronostic évident: pendant qu'il accomplissait une cérémonie au Champ-de-Mars,un aigle vola longtemps autour de lui, puis alla se percher sur le monument funèbre d' Agrippa; le nom de celui-ci était gravé sur la pierre, et l'oiseau se posa près de la première lettre A, par laquelle commence aussi Augustus^
Du reste, les oiseaux de proie donnent plus souvent des présages heureux que des signes funestes. Un aigle prédit à Tarquin l'Ancien, au moment où il entrait sur le territoire de Rome, sa grandeur future. « Sabattant lentement, soutenu par ses ailes éployées, il enlève sa coiffure; puis, planant au-dessus du char avec de grands cris, il la lui replace de nouveau sur la tête, comme chargé de cette mission par les dieux; ensuite, il s'élève dans les airs. Cet augure, dit-on, fut reçu avec joie par Tanaquil, femme experte comme toutes les Etrusques dans l'explication des prodiges célestes-. »
Il semble que, parmi les premiers Césars, presque tous aient voulu renouveler à leur profit, avec diverses variantes, la légende de Tarquin et de Tanaquil. Auguste donne l'exemple à ses successeurs : selon la tradition rapportée par Pline et par Suétone ^, un aigle laissa tomber un jour sur les genoux de Livie, alors fiancée à Auguste, une poule blanche qui portait dans son bec un rameau de laurier. On éleva la poule et sa progéniture; on planta le brin de laurier qui devint un arbre, et ce furent comme des fétiches pour la maison impériale jusqu'à la mort de Néron, avec qui la race d'Auguste s'éteignit, juste au moment où venaient de mourir les dernières poules blanches et de se flétrir les derniers rejetons du laurier. Suétone raconte encore un autre présage : Auguste se promenait dans
' Sud., Au;/ . 97.
2 Liv., I, ;'.i.
■■i Pliii., //. A'., XV, ;5i). — Sud , Galba, i,
un bois, près de Rome, lorsqu'un aigle lui enleva brusquement du pain qu'il tenait dans sa main, s'envola à perte de vue, puis, redescendant doucement du ciel, le lui rendit. L'adaptation de la légende tarquinienne est, ici, plus sensible encore que dans le récit précédent. Du reste les présages d'empire, donnés par l'aigle, se multiplièrent à partir d'Auguste et il n'est, pour ainsi dire, pas de prince qui n'ait eu le sien. C'était une façon toute romaine de se dire le protégé de Jupiter. Ainsi un aigle se percbe, à Rhodes, sur le faîte de la maison de Tibère, peu avant son rappel'. La première fois que Claude, consul sous Caligula, parut au Forum avec les faisceaux, un aigle qui volait devant lui se percha sur son épaule droite-. Comme l'aïeul de Galba sacrifiait, un aigle lui arracha des mains les viscères qu'il présentait aux dieux et les porta sur un chêne chargé de glands : les aruspices prédirent alors l'empire à sa famille, mais dans un temps éloigné^.
Les dilférentes espèces de présages, qui viennent d'être successivement passées en revue, se retrouvent toutes dans les cultes militaires. Qu'on leur attribue ou non le caractère totémique à l'origine, il est indéniable que les oiseaux de proie ont avec les armées des affinités nombreuses, ne fût-ce qu'au point de vue symbolique. Pourvus d'un bec puissant et de serres redoutables, ils se nourrissent de rapines ; tous, sauf les vautours, n'attaquent que la proie vivante; toujours en quête d'une bête à déchiqueter, ils vivent pour et par la guerre; ils surgissent brusquement comme des brigands qu'ils sont, semblent sans cesse chercher ou poursuivre quelque chose et se livrent à des évolutions qui ressemblent à des manœuvres, jusqu'au moment oîi ils fondent soudainement sur leur proie; puis ils s'envolent à grands coups d'ailes et disparaissent, emportant comme un butin quelque bête palpitante jusque dans leur aire,
i Suet., Tib., 14.
- Id., Claud., 7.
3 Id., Galb., 4.
forteresse qu'ils se sont bâtie au creux de quelque roche inaccessible. Les Eques, les Herniques et les Romains ne furentils pas longtemps, eux aussi, des tribus de rapaces pillards, toujours prêts à fondre sur les peuplades voisines, à ravager les campagnes, à prendre d'assaut les villes, à se ruer sur les partis armésqui s'opposaientà leurs dévastations, puis à s'enfuir pour mettre en sûreté, dans quelque oppidum, le butin rassemblé.
Les anciens, frappés du caractère belliqueux de l'aigle, avaient exagéré son courage et son mépris du danger. Les serpents, dont certaines espèces d'aigles font volontiers leur nourriture, s'étaient transformés en dragons dans l'imagination populaire, et les humbles bestioles, les belettes, les lapins et les volatiles de basse-cour, avaient été remplacés par des chèvres ou des moutons, gibier que l'aigle chasse rarement, et même par des cerfs ou des bœufs*, auxquels il ne saurait s'attaquer. Elien raconte gravement comment les aigles font lâchasse aux taureaux et parviennent à triompher de leurs énormes adversaires. La formation de cette légende de l'aigle a été facilitée, sans aucun doute, par des croyances religieuses antérieures, et il faut en chercher l'origine dans cette obscure conscience qu'avaient les primitifs d'avoir des parents et des ancêtres dans la nature entière.
Dans ce bouleversement des champs et des bêtes que causent le passage et les manœuvres d'une armée, il arrivait couramment que quelque couple d'aigles ou de faucons, dérangé dans ses habitudes, vînt planer curieusement au-dessus de la troupe humaine, et cet événement très naturel était interprété aussitôt comme un signe céleste. Chez tous les peuples et à toutes les époques, de telles coïncidences, purement fortuites, ont été considérées comme des manifestations de la volonté divine. Au lieu de constater que des aigles planaient souvent dans l'horizon
* Combats de l'aigle avec le cerf et le dragon (Plin., X, ">) ; avec le taureau et le dragon (Ael., II, 26 et lig).
d'un camp on d'un champ de bataille, les Romains prirent l'habitude de dire que des aigles mystérieux, envoyés par Jupiter, venaient encourager leurs légions et leur annoncer la victoire prochaine. Pline remarque que presque jamais une légion romaine n'eut ses campements d'hiver dans un endroit où ne se trouvât point un couple d'aigles*. De plus, les rapaces qui se nourrissent de charogne devaient suivre à la piste indistinctement toutes les bandes de pillards et les armées qui n'en étaient que le grossissement, car ils étaient sûrs de trouver dans leur sillage des débris de toute espèce et des cadavres à déchiqueter. L'aruspice Umbricius, cité par Pline, prétendait que les vautours noirs arrivaient trois jours d'avance dans les lieux où il devait y avoir des cadavres. Kn 4^, l'année de la bataille de Philippes, d'innombrables vols de vautours suivirent les armées de Brutus et de Gassius, et ce signe fut considéré comme un désastreux présage : les deux chefs, du reste, moururent dans l'année^.
D'autre part les vautours, mangeurs d'immondices, rendaient de réels services pour la purification des campagnes et des villes. C'est pourquoi, si leur présence en grand nombre à la suite d'une armée avant la bataille était d'un mauvais aucfure, par contre leur absence, lorsqu'il y avait abondance de cadavres, était considérée aussi comme funeste. En 174 avant Jésus-Christ, Rome fut décimée par la peste. On voyait dans les rues, dit Tile-Live^, des monceaux de cadavres d'esclaves sans sépulture, car les pompes funèbres ne pouvaient même pas assurer l'ensevelissement des hommes libres. Or ni cette année, ni la précédente, malgré une énorme destruction de bestiaux et d'hommes, on ne vit un seul vautour, et ceci passa pour un très mauvais signe.
Lorsqu'il fut de mode d'helléniser les dieux et les cultes romains, on trouva facilement un mythe grec pour justifier le
*■ Plin., X, 5.
2 Jul. Obseq., i3o.
3 Liv., XLI, 21.
rôle sacré que jouait l'aigle dans les légions de Rome. Jupiter avait voulu que son peuple préféré marchât sous les auspices de Taigle en raison des services auguraux (ceci n'a plus rien de grec) que lui avait rendus cet oiseau lors de sa lutte soit contre Saturne, soit contre les géants. On sait que, dans le mythe grec de la gigantomachie, les animaux jouent un grand rôle : plusieurs dieux dans cette lutte se manifestent sous une forme animale. Mais ce n'est pas le lieu de discuter ici cette question; constatons simplement l'intervention de l'aigle, telle que les Romains l'ont conçue : l'aigle accompagna Jupiter de son vol augurai, lorsque le dieu marcha contre les géants ^
D'après une autre tradition, conservée par Servius^, l'aigle pendant la bataille apportait à Zeus les traits de la foudre. Une légende analogue est rééditée à propos de la guerre que Jupiter soutint contre son père. L'évhémérisme contribue ici à rapprocher et à confondre les institutions divines et humaines. « Jupiter et Saturne étaient d'anciens rois. Jupiter eut avec son père Saturne une contestation territoriale, d'oii sortit une guerre. Jupiter marchant au combat eut l'augure d'un aigle. Cet auspice lui ayant donné la victoire, on forgea ce conte que dans la bataille l'oiseau lui avait apporté des traits. C'est aussi de cet heureux augure que vint l'habitude de mettre des aigles sur les enseignes pour accompagner les soldats^. »
On ne s'étonnera pas, après ce récit, de voir certains présages figurer en bonne place dans le texte de Tacite. Le jour oii Fabius Valens marcha à la rencontre des légions d'Otlion, un heureux augure le réjouit lui et son armée. « Un aigle, glissant lentement dans les airs, vola en tète de la colonne, comme pour lui montrer la route. Pendant longtemps retentirent les cris de joie des soldats et l'oiseau s'en montra si peu ell'rayé
» (( Aquilam ci in auspiciiim advolasso », selon l'expression de Lactanco, Insl., I, 1 1, 64.
- Serv., Aen., IX, 56i. L'aigle est appelé par Virgile « armiger Jovis, quia dicitur aquila in bello Giganlum Jovi arma ministrassc. »
3 Serv., Aen., IX, 5Gi ; cf. VIII, 3 19.
qu'on ne douta point, à la suite de ce présage, d'un grand et heureux succès^ »
De même, au moment où Germanicus, dans le pays des Chérusques, s'apprête à livrer bataille à Arminius et aux autres chefs germains établis à l'entrée d'un bois de haute futaie, huit aigles, « le plus beau des augures », dit Tacite, prirent leur vol aux yeux des Romains et entrèrent dans la forêt. Aussitôt Germanicus crie à ses soldats <( de marcher, de suivre les oiseaux romains, ces véritables dieux des légions^ ».
Certains présages sont plus compliqués : parfois, il se passe en l'air de véritables drames sacrés, dans lesquels l'aigle est l'acteur principal et où interviennent aussi d'autres oiseaux. Ces signes envoyés par les dieux sont la réalisation anticipée et symbolique d'actions humaines imminentes. Avant le commencement de la bataille de Bédriac, deux aigles, dit-on, s'étaient battus en présence des deux armées ; puis, l'un d'eux une fois vaincu, un troisième oiseau était venu à tire d'aile du côté où le soleil se lève et avait chassé le vainqueur^. C'était d'un symbolisme très clair : en vain Vitellius triomphera d"Othon;Vespasien, chef des légions de l'Orient, surviendra pour lui arracher l'Kmpire. — Un peu plus d'un siècle auparavant, il s'était produit déjà un prodige analogue. Les troupes des triumvirs étant rassemblées à Bologne, un aigle, perché sur la tente d'Octave, avait jeté à terre deux corbeaux qui le harcelaient. Tous les assistants en avaient conclu que la concorde ne régnerait pas longtemps entre les trois chefs et qu'Octave serait finalement vainqueur^. Julius Obsequens rapporte un autre prodige analogue. Au point du jour, un aigle vint se poser sur le haut de la tente d'Octave ; puis, des oiseaux plus petits voletant autour de lui, il s'envola et on le perdit de vue. De même Octave devait échapper aux menées de ses col-
1 Tac, fli-it., I, 62
* Tac, Ann., II, 17.
' Suet., Vespas., 5.
* Suet., Aug , 96.
lègues'. Nous avons peut-être là une version différente du même prodige que rapporte, en l'embellissant, Suétone. — Avant la bataille de Philippes deux aigles, partis des deux camps opposés, fondirent Tun sur l'autre et se livrèrent un combat acharné, à la suite duquel l'oiseau qui représentait Brutus s'enfuit couvert de blessures^. En 90 après Jésus-Christ, lorsque L. Antonius, gouverneur de la Germanie supérieure, fomenta la guerre civile contre Domitien, les lieutenants de celui-ci vainquirent le rebelle sur les bords du Rhin, à une énorme distance de Rome. Or l'empereur, le jour même de la bataille, fut informé de la victoire, car un aigle superbe, s'abattant à Rome sur sa statue, l'enveloppa de ses ailes, tout en poussant des cris de triomphe^. Si réellement un oiseau de proie se percha en piaillant ce jour-là sur une statue de Domitien, il n'est pas étonnant qu'on ait sur ce fait créé une légende ; on avait comme modèle une tradition analogue et bien connue sur la bataille du lac Régille. Le soir même, deux cavaliers avaient abreuvé à la fontaine Juturne leurs chevaux blancs couverts de sueur, et avaient annoncé une grande victoire du peuple romain: c'étaient les Dioscures qui venaient de prendre part au combat et qui s'en retournaient vers le pays mystérieux des dieux.
De tous ces faits se dégage une conclusion intéressante : l'aigle ne conduit pas seulement les légions sous la forme d'une image de métal, plus ou moins symbolique, fixée au bout d'une hampe, il accompagne réellement, en chair et en os, peut-on dire, les armées. Les soldats savent que l'aigle qui plane au-dessus du camp ou qui déchire quelque proie sur les branches de l'arbre voisin est de même nature que celui qui repose dans le prétoire parmi les autres signa et les dominant tous, ou qu'on porte sur le front de la légion quand elle marche à l'ennemi. Ils n'ont plus conscience sans doute des
* Jul. Obseq., 129.
2 Valer. Max., IV, 5.
3 Suet. Domil., 6.
liens étroits qui unissaient jadis ces oiseaux de proie ou leurs congénères à certains de leurs lointains ancêtres, et la parenté totémique n'est plus pour eux qu'une obscure survivance, diversement interprétée aux ditTérents âges. Aussi les uns virent dans les aigles auguraux des oiseaux sacrés, les autres des messagers du destin, d'autres les représentants symboliques de Jupiter Très-Puissant et Très-Grand, le dieu principal de la triade capitoline. Mais tous, avec les instincts animistes transmis par leurs ancêtres, faisaient circuler la vie divine, dont la nature est remplie, des rapaces emplumés qui volaient dans les airs, aux aigles d'or ou d'argent qui ornaient les enseignes '.Une dernière légende servira d'illustration à cette croyance. En l'année 46, avant la bataille de Thapsus, Gneius Pompeius, un des fils de Pompée, eut une vision : il lui sembla que les aigles de dix légions laissaient tomber les foudres qu'elles tenaient dans leurs serres, et, s'arracbant de dessus les enseignes, s'envolaient vers le camp de César. En effet, les débris des forces pompéiennes furent vaincues ù Thapsus, et le jeune homme qui avait fait ce rêve fut tué dans la poursuite*.
* On a vu plus haut le parti qu'Auguste avait tiré de plusieurs présages empruntés au vol des aigles. Il encouragea aussi le culte que les soldats avaient pour l'aigle de l'enseigne et Suétone cite de lui le trait suivant : voyant au milieu de la mêlée l'aquilifère de sa légion grièvement blessé, il prit l'aigle sur ses épaules et, après lavoir longtemps portée, la ramena au camp. Suet, Aug., 10; cf. Flor., IV, 4-
2 Dio. Cass., XLIII ; Jul. Obseq., ia6. Voici ce dernier texte : « Uecem legionum aquilae, Cn. Pompeii filio, quae fulmina tenebant, visae dimitlere et in sublime avolare : ipse adolescens Pompeius victus et fugiens occisus. » J'adopte la conjecture de SchefTer : decern legionum aquilae, au lieu du texte des mss. : decimae legionis aquilae. Cette leçon est impossible, en effet, puisqu'il y avait une seule aigle par légion. D'autre part, si on lisait : decimae legionis aquila .., visa ... <>, on se trouverait en contradiction avec le texte de Dion : oî ôï oi\ ktzo\ twv arpa-rouÉouv. Du reste on s'explique très bien l'erreur par létourderie d'un copiste transcrivant Xleg.(= decimae legionis ou decem legionum). — Texte de Dion : oi 5ï or, àe-oi tû>v arpaTorÉôcov aOioï Ta; tô lîTï'p-jya; ffîîffavTî; xai toù; xîsajvov:, oO; Èv toî; ttot'cv ojùtôjv t'.vÈ; -/pyToO; k'sspov, £Xoa).6vT£;' Exeîvo) xt'h xxxôv avTixfj; èv£>7x/)iiT0v, xai aO-o'i npo; tôv Kai'dapa àTteTtÉTOvro.
La question de savoir avec quel dieu anthropomorphe l'aigle a été mis en rapport est facile à résoudre : il est devenu, à Rome comme en Grèce, Toiseau de Jupiter. Mais si cette destination mythologique de l'aigle a rejeté dans l'omhre tous ses autres aspects, il n'en est pas moins intéressant de rechercher si les rapaces n'ont pas été assimilés ou consacrés à d'autres dieux encore.
On a vu déjà que les peuples du Nord avaient établi des rapports mythiques entre les oiseaux de proie et les vents, en accord sur ce point avec un certain nombre de peuplades sauvages anciennes ou modernes. Il serait assez extraordinaire qu'on ne trouvât point de traces de cette conception chez les Romains, si étroitement apparentés aux populations septentrionales de l'Europe. De fait certaines survivances permettent d'affirmer que les habitants du Latium ont primitivement imaginé les vents sous la forme d'oiseaux de proie.
Les anciens ont classé les vents de façons très différentes selon les époques et ont distingué soit quatre vents soufflant des quatre points cardinaux, soit huit, soit douze, soit même vingt-quatre. Mais ces divisions sont artificielles et d'importation grecque. Il suffit, pour s'en convaincre, de mettre en regard les appellations grecques et romaines :
( Aparctias. — Septentrio. N.-N.-O.
I BoRÉAs. — Aquilo. X.-\.-E.
^ Apeliotes. — Siihsolanus. E.-X.-E.
l EiRos. — Volturnus. E.-S.-E.
^ XoTOs. — Ausier. S.-S.-E.
/ LiBA. — Africiis. S.-S.-O
\ Zepiiyros. — Favonius. O.-N.-O.
I Argestes. — (Jorii.'! ou Caurus. O.-S. 0.
Septenlrio est un équivalent dWparc/ias (qui vient de la constellation de l'Ourse, les sept bœufs en latin, c'est-à-dire du Nord) ; Suhsolnnus et Africiis traduisent simplement Apeliotes et Liba ; Auster est un mot grec ; Corus, terme obscur, probablement d'origine étrangère, désigne du reste un vent
mal connu, inventé sans cloute pour des raisons de correspondance géométrique. Le caractère tout arlificiel de ce vent est facilement saisissable en grec, 'Apyéa-Trj^ est chez Homère une épitlîète du Notos ' ; le mot est devenu ensuite Tappellation d'un vent secondaire, exactement comme d'anciennes épiihètes finissent en mythologie par devenir des dieux nou-
veaux. D'ailleurs on ne s'entend guère sur la direction d'où souffle l'Argestes, C'est un vent d'est, selon Hésiode, du nordouest selon Aristole'-.
Restent l'Aquilo, le Volturnus et le Favonius qui, tous trois, portent des noms d'aspect bien latin. Au point de vue météorologique, ils sont faciles à définir. Le plus important est l'Aquilo, dont personne ne conteste Torigine septentrionale. Le mot désigne toute une série de vents, analogues à ceux que
' Hom., //., XI, 3o6 par exemple.
Hésiod , Théog., 379. — Arist., Météor , II, 6, 12.
les Grecs appelaient Etésiens*. «Ce sont des courants atmosphériques attirés du nord vers le continent africain par les puissants foyers d'appel des sables de l'Egypte et du Sahara. Pendant presque tout Tété, les masses aériennes qui reposent sur l'Europe méridionale sont ainsi entraînées du côté de l'Afrique, et même dans les contrées tempérées à vents variables, comme l'Italie, la Provence et l'Espagne, on constate que les courants prédominants sont ceux du nord^. »
Aux Aquilonsseptentrionaux correspond dans la direction à peu près inverse le méridional Vulturne, Vitruve dit que ce vent souffle entre l'est et le midi, mais plutôt vers le midi^. En outre de ces deux grands courants atmosphériques, les habitants de Rome, vivant à 25 kilomètres de la mer, ressentaient nettement les faibles souffles produits quotidiennement dans le voisinage des côtes par les différences de température entre la terre et l'eau. Aux époques où ne régnaient pas en maîtres l'impétueux Aquilon, assembleur de nuages, ou le Vulturne, plus sec mais non moins violent '^, la brise de mer, humide et fertilisante, soufflait doucement et répandait la joie sur les champs et sur les hommes.
Et reserala viget genilahilis aura Favoni.
Mais pour agréable que fût le Eavonius, il n'avait dans la circulation atmosphérique qu'un rôle très effacé, à cause de son caractère local et de la facilité avec laquelle il était absorbé dans les grands courants du nord et du sud.
On peut donc affirmer, sans aller à l'encontre des données fournies par la science, que les primitifs habitants du Latium connaissaient surtout deux vents, l'Aquilon et le Vulturne''.
' Plin., //. .Y, II, /,7 « ... Ac[uilones antecedunt, quos Prodromes appellant ... iidcm Aquilones constantius perflant, ... quos Etesias appellant. » « E. Reclus, la Terre, t. II, p. iioS. » Vitr., I, 6.
* Plin., II, 47.
^ Les plus anciens Grecs avaient eu, sans doulc, la même conception (Strah.,
Les Romains modernes se contentent, du resle, de distinguer aussi entre la tramontane, qui correspond à l'Aquilon, et le siroco, équivalent au Vulturne ou à l'Auster ou à TAfricus, comme on voudra. Le guide Baedecker, pour choisir un texte impartial en la question, et pratique, ne cite point d'autre vent, lorsqu'il traite du climat de Rome. « La tramontane, c'està-dire le vent du nord, dont le nom se donne aussi à celui du N.-N.-E., domine et souille surtout de la fin d'octobre au mois de décembre, mais il devient ensuite moins fréquent et cesse presque tout à fait vers les mois d avril ou de mai... Le vent opposé, le siroco, par lequel on désigne aussi ordinairement ceux du S.-E. et du S.-O., se fait surtout sentir en octobre et en avril '... »
Or les noms que portaient chez les anciens Latins la tramontane et le siroco, sont tout à fait caraclérisques; Aquilo et Vulturnus sont deux doublets d'c?yf/i7/i et de vullur ou vulturius. Si les anciens habitants du Latium ont appelé le vent du nord Faigle et le vent du midi le vautour, c'est apparemment qu'ils concevaient un rapport, probablement religieux, entre le vent et l'oiseau de proie: c'est peut-être qu'ils se figuraient, comme leurs parenlsdu nord, que lesgrands courants atmosphériques étaient dus à l'agitation desailes de quelque oiseau céleste. Le culte dont les vents étaient l'objet dans le Latium primitit pourrait nous éclairer là- dessus; malheureusement nous n'avons sur ce sujet que des données très vagues^. Tout ce que nouspou-
I, 2, 2i); cf. pour les Latins, Isiil. Sèv. (Ori(j.^ XIII, 1 1) ; « ex omnibus aulem ventis duo cardinales sunt, Seplentrio et Auster. »
' haeàccVev, Italie centrale. iH8.'5, p. xxiii.
- Fêtes des Volturnalia, existence d'un ilamen Volturnalis (Varr., 1. I, G, 3). On a pensé que ce dieu Volturnus était non point le vent du Midi, mais le fleuve Apulien. A notre avis, c'est précisément parce que le siroco régnait en mailre dans les plaines de l'Apulie qu'un fleuve, plusieurs villes, et une mer en ont pris le nom de Volturne, — Voir Preller, t. I, p. 32(j-33i, pour le culte des vents à l'époque classique. — On sait qu'en Grèce les Ilarpyies avaient été primitivement, chez Hésiode par exemple, les génies impétueux de la tempête ; or dans les plus anciennes représentations figurées, elles apparaissent
i80 CULTES MILITAIRES DE ROME
VOUS dire avec quelque certitude, c'est que les oiseaux de proie étaient en rapport avec les vents dans les croyances religieuses des Romains et que FAquilon-aigle et le ^^olturne-vaulour sont parmi les plus anciens dieux des tribus latines.
Il est temps d'en venir aux autres dieux qu'on trouve en relation avec les rapaces. Citons pour mémoire la consécration à Mars du faucon', d'après Servius^. Elle n'a rien de sûr, car le commentateur de Virgile n'en parle lui-même qu'avec les plus grandes réserves.
Par contre, un autre dieu de vieille souche latine est en rapport étroit avec le faucon ou l'aigle : c'est Semo Sancus ou Dius Fidius, divinité à la fois sabellique, ombrienne et romaine, qui est une des formes les plus anciennes de Jupiter italique. Il a donné son nom à l'oiseau sanqualis, dont on a signalé plus haut l'importance augurale, mais sur l'identité duquel les Romains eux-mêmes n'étaient plus d'accord à 1 époque impériale. C'est, en tout cas, un oiseau de proie diurne, peut-être le falco ossifraffus, que d'ailleurs les anciens rangeaient parmi les aigles et non parmi les accipitres. Le dieu Sancus avait son temple sur le Quirinal, la colline Sabine, et il est possible, probable même que le culte de l'aigle, sous la forme d'un totem sabin, ait été connu sur les bords du Tibre dès l'origine de la cité romaine. Mais l'oiseau de Sancus a été négligé peu à peu par les augures au profit de celui de Jupiter, de même que le dieu qu'il représentait a cédé la place à son voisin du Capitole^.
C'est en effet avec Jupiter que l'aigle est mis surtout en rap-
commc des oiseaux de proie à tèle humaine. — Par analogie, sans doule, avec CCS conceptions, on appela postérieurement (^lielidonia (c'est-à-dire vent de rilirondelle), le Favonius, précurseur du jjrintemps (Plin., II, 47; cf. Lucr., V, 73."), pennatus Zephj-rus).
' Le même oiseau avait été attribué par les Grecs à Apollon et par les Egyptiens à Horus.
- Serv., Aen., XI, 721 : « Accipiter sacer; — sacer ideo, quia Marti est consecratus accipiter ».
•' Pour Sancus et l'oiseau Sanqualis, cf. Preller, II, p. 271 sq., et Wissowa, p. 120.
port dans rantiquité, et quand le dieu Capilolin est devenu la divinité suprême du Panthéon de Rome, l'aigle, du môme coup, a été considéré comme l'oiseau romain par excellence. L'étude des origines joviennes de Toiseau ou plutôt des origines aquiliennes du dieu nous entraînerait trop loin. Il nous suffira de constater les faits suivants :
Jupiter était adoré, sous des appellations plus ou moins diilerenles, par tous les peuples italiques. Le clan latin et le clan sabin de la Rome primitive avaient chacun son Jupiter, mais le culte de ce dieu s'est développé surtout à partir de l'époque des Tarquins, c'est-à-dire sous l'intluence étrusque, qui a intronisé à Rome Jupiter Optimus Maximus, destiné à devenir la grande divinité protectrice de l'Etat romain. Or, sous cette forme étrusque, c'est encore l'aigle qui est le symbole du dieu ; il était devenu, à cause dcThégémonie de Jupiter, l'emblème de la puissance et de la royauté, et des villes étrusques, vaincues par Tarquin l'Ancien, lui envoyèrent les ornements royaux, parmi lesquels figurait un sceptre portant un aigle ^
Le faîte du temple de Jupiter Capilolin était surmonté d'aigles en bois qui, en même temps que des ornements architecturaux, étaient certainement des symboles sacrés; c'étaient peut-être les mêmes, religieusement conservés à travers les siècles, qui brûlèrent dans l'incendie du Capitole à l'époque de A'itellius"-.
La fortune augurale et militaire de l'aigle a donc suivi exactement les progrès du dieu étrusque devenu romain et confondu avec ses parèdres du Latium et de la Sabine.
Quand la mode fut venue d'assimiler les dieux de Rome à
» Dion. Ilalic, III, 6i. ^
- A moins qu'on ne les ait pas sauvés lors du premier grand incendie du Capitole, sous le consulat de L. Scipio et de C. Norbanus. En tout cas on les avait rcslilués sous leur forme antique, c'est-à-dire en bois. [Tac, Ilisl.,
U.MV. un Lyo.n. — Runel. 12
ceux de la Grèce, la légende de l'aigle en fut encore renforcée, carie Zeus hellénique apparaissait aussi accompagné de l'oiseau de proie :
Chez les Etrusques Jupiter était surtout le maître du tonnerre et les éclairs étaient les attributs principaux de sa puissance ; c'est sous cet aspect que les Romains rendaient un culte à Jupiter avec les noms ou épithètes de Fulgur, Fulgurator. Fulminator, Tonans, et, soit que la conception fût commune aux deux peuples, soit qu'on Teût empruntée aux Grecs, l'aigle est alors chargé de porteries traits de Jupiter :
Volucrumque polens et fulminis haeres^ Geslurus siimmo lela trisulca Jovu.
Aussi l'aigle est appelé couramment par les poètes latins Jouis nrmiger, armigera Jouis volucris, ou praepes arniiger ou encore praepes aclunca Jouis^ aies fulva Jouis^ ou Jouis pinnata satelles^.
On pourrait illustrer avec les seuls documents numismatiques l'histoire du culte de Faigle en Italie.
En Etrurie, on le trouve comme symbole sur les monnaies autonomes de Faleria, qui peut-être tire son nom d'une espèce d'aigle^. L'aigle y apparaît soit seul, les ailes éployées, ou placé dans une couronne, soit tenant un foudre, soit déchirant un serpent ou dévorant un lièvre^. Des médailles incertaines d'Italie, que Mionnet attribue avec quelque raison à Graviscae, ville étrusque®, portent un ou deux aigles sur un foudre.
' Soph., Frarjm. 8i5; cf. Bacchjl., V, ly-Si.
^ Claud., De terl. Cons. Ilonoi'., i3 sq.
•^ Référ. dans Thés. lat. (Teiibn.), col. iJjo-Sji, article Aquila.
•* Le petit aigle noir ([i.E).Dt/aîTo; des Grecs) s'appelait chez les Latins Valeria; ce nom est peut-être à rapprocher de Faleria, ville d'Etruric, de Falerio ( — onis), ville du Picenuni, et de Falcrii, ville des Kalisques, peuple Etrusque (Liv., V, 27).
•' Mionn., t. I, p. 98-100.
*• Id., p. 100, et SuppL, I, p. 355.
En Ombrie, des monnaies de Tuder, avec légende en caractères étrusques, montrent l'aigle tenant entre ses serres divers symboles, entre autres un croissant'.
Dans le Samnium , Aesernia présente au revers de ses médailles, tantôt l'aigle éployé tenant un serpent dans ses serres, tantôt l'image de Jupiter debout dans un bige et lançant la foudre-. Larinum a la tète de Jupiter au droit et, au revers, l'aigle éployé sur un foudre^.
En Gampanie, Atella offre le quadrige de Jupiter alternant avec le foudre ailé, symbole analogue à celui du disque ailé qui dans lesmonuments assyriens semble être la transformation de l'aigle des bas-reliefs archaïques. A Capoue, un grand nombre de pièces portent au droit la tête de Jupiter et au revers, soit le quadrige du dieu, soit une victoire, soit un aigle éployé sur un foudre, soit simplement un foudre '.
En Apulie, en Galabre, en Lucanie et dans le Bruttium, on retrouve des symboles et des représentations analogues"*.
Venons à Home. Parmi les premiers nummi aurei frappés par les Romains, vers aiy avant Jésus-Christ, pendant les
' Rappelons (|ue le premier jour des ides, où la lune est [)leine,est consacré à Jupiter.
2 Mionn., I, 107; Suppl., I, p. 223 sq.
3 Mionn., Suppl., I, p. 229.
* Ici., Sup])l., t. I, p. 23i, 234 sq. Apulie. — Caetium. Dr. : tète de Pallas.
R. : aigle debout sur un foudre.