ET LES BATAILLES
Les enseignes ne sont tirées de Taerarium dans les premiers siècles de Rome et ensuite du temple du prétoire que lorsque la légion tout entière se déplace ; elles sont toujours portées par les signifères ; ce serait aller contre le respect dû aux dieux de les charger sur un chariot ou sur une bête de somme. Caligula^ qui se rendit coupable de tous les sacrilèges, se déplaça parfois si vite en campagne, que les cohortes prétoriennes furent forcées de placer leurs signa sur des mulets et de suivre ainsi l'empereur ; Suétone ne manque pas de signaler ce fait anormal* .
* Hérod, IV, 8.
* Id., V, 23.
^ Tac, Ann,, I, 89.
* Suet., Calig.y 43.
LES £NS£1GNES ^1
Les évolutions des signa d'après les sonneries des cornicines et leur rôle dans la tactique romaine ne rentre point dans le cadre du présent travail; d'ailleurs, M. von Domaszewski s'en est occupé longuement ^ Grâce à leur caractère sacré, les enseignes étaient un signe de ralliement tout indiqué; les abandonner était pour un soldat romain un véritable sacrilège ; c'était aussi le plus dur reproche qu'on pût faire à une armée vaincue ; après la déroute de deux légions romaines dans le pays des Volsques. en 283 avant Jésus-Christ, le consul Appius Claudius s'emporte contre ses troupes qui ont trahi la discipline et déserté les signa*. Quand Paetus, assiégé par les Parthes, se résout à implorer le secours de son rival Gorbulon, il lui écrit de se hâter de venir « pour défendre les enseignes, les aigles et le reste de ce qui s'appelait sa malheureuse armée' ».
Les signa sont les jalons de la ligne de bataille, leur recul ou leur marche en avant indique de quel côté se dessine la victoire, le flottement dans leurs mouvements décèle un combat acharné et indécis. Tite-Live raconte, par exemple, que dans la campagne de 822 contre les Sammites, les Romains et leurs adversaires luttent d'abord pied à pied « de telle sorte que les enseignes ne se portent point en avant, ni ne se retirent en arrière », puis la ligne samnite plie et le désordre se met dans les signa ennemis, tandis que s'avancent les enseignes romaines*. Aussi dans la langue militaire les mouvements des signa servent à exprimer les mouvements mêmes des troupes^;
' Domasz., F.,p. i-ia.
' Liv., Il, 59; a invcclus haud faiso in proditorem exercitum militaris di&ciplinae, desertorem signorura. »
' Tac, Ann., XV, 1 1.
* Liv., VIIÏ, 38, 3y; cf, Liv., X, 5; « Dictator signa ferri jubel Rapta
exlemplo signa armaque et vix ab impctu et cursu tenebantur Urgent
itaque alii alios hortanturque signiferos utocius eant. »
^ Cf, Domasz.y F., p. 5-6 ; voici les termes les plus fréquemment employés :
Signa tollere ou eonvellere ou movere, se mettre en marche;
Signa ferre ou e/ferre ou prof erre, marcher ;
202 CULTES mLlTAIRES DE ROME
quant à la place exacte des étendards dans Tacies, elle a été fort discutée et ce n'est point ici le lieu d'élucider cette question. Les dispositions ont dû varier selon les époques; il est probable que pendant longtemps les signa occupèrent la seconde ligne \ d'où le nom donné aux antesignani. Mais il s'agit ici des enseignes de la légion et non des enseignes manipulaires : celles-ci accompagnaient chaque détachement à son poste respectif. Dans les cas d'extrême danger seulement on concentrait les enseignes en une même place et les soldats se réunissaient autour d'elles^.
Quand la lutte était indécise et que les légions semblaient près de plier, il arrivait parfois que des centurions, un tribun militaire ou le général en personne prenaient une enseigne des mains d'un signifère et la portaient en avant; c'était alors comme si les dieux mêmes de l'armée se fussent manifestés aux soldats pour leur inspirer du courage'. Mais un recul ou une
Signa conntituere^ faire balte ;
Signa in ferre , marcher à lennemi ;
Signa conferre^ engager le combat;
Signa convertere^ faire demi- tour ;
Signa referre^ se retirer en arrière ;
Signa transferre, se transporter d*un point à un autre;
Signa promovere, se porter en avant;
Signa rétro recipere^ porter en arrière sa ligne de bataille ;
Signa ad laevam ferre, faire une conversion à gauche;
Signa armaque expedire, se préparer au combat ;
Signa subsequi^iilrc k son rang, etc.
* Liv., XXII, 5; « nec utpro signis antesignani, post signa alia pugnaret acies.... »
/(/., XXIV, i5 A primo antesignani Poenorum, deinde signa pcrturbala. postremo tota impulsa acies. »
Cf. Domasz. F., p. 8 sq.
* Textes réunis par Domasz., F, p. 4.
^ Liv., X, 36, c centuriones ab signiferis rapta signa inferre. »
/(/., XXVII, i4« <« C Decimus Flavus, tribunus militum, signo arrepto
primi hastati, manipulum ejus signi se sequi jubet. » Id.y III, 70, « ibi Agrippa, aeta te viribusquc fcrox, cum omni parte pugnae
melius rem geri quam apud se vidcret, arrepla signa ab signiferis ipse inferre
quaedam jacere ctiani iu confertos hosles coepit »
hésitation dans la marche de l'enseigne était un signe fâcheux pour la troupe qui suivait et qui pensait alors que les dieux donnaient eux-mêmes le signal de la retraite ; aussi certains généraux, romains n'hésitèrent-ils pas à tuer de leur propre main un signifère refusant de se porter en avant ^ Il semblait parfois que les enseignes ne voulaient pas se laisser emporter vers le champ de bataille où Ton allait subir une défaite, et les présages ainsi donnés par les divinités militaires étaient parmi les plus funestes. Plusieurs consuls eurent à se repentir de les avoir négligés. Au moment où Flaminius, à Trasimène, s'apprêtait à marcher contre Ilannibal, on lui annonça qu'un signifère, malgré tous ses efforts, ne pouvait enlever du sol son signum, mais le consul lui fit dire « de bêcher pour ôter l'enseigne, si pour l'arracher la peur a paralysé son bras^! » L'historien ajoute que les officiers furent encore plus effrayés de ce prodige que les soldats. Des présages du même genre annoncèrent le désastre de Crassus: quand l'armée se disposait à franchir l'Euphrate, un aquilifère ne put ôter de terre son aigle et, pour y arriver, plusieurs hommes durent réunir leurs forces ; d'autre part, sur le pont de bateaux, un vexille qui portait le nom de Crassus fut arraché des mains du porteenseigne par la violence du vent et précipité dans le fleuve ^. Enfin, sous le principat de Claude, Furius Camillus Scribonianus, légat de Dalmatie, se révolta contre l'empereur, mais à l'instant où les légions qu'il avait soulevées allaient rejoindre le nouveau prince, on ne put ni préparer les aigles, ni arracher du sol les signa. Ce présage suffit, tant il avait de puissance sur l'esprit des soldats, pour faire rentrer dans le devoir les troupes rebelles, et la guerre civile qui se tramait fut terminée en un jour^.
, Le caractère sacré des enseignes avait inspiré aux Romains
* Liv., IV, 47.