I. DÉIFICATION ABSTRAITE D£S SIGNA LE GENIUS SIGNORUM
Ce n'est pas le lieu de discuter ici Torigine et la signification propre du genius chez les Romains ^ On pourrait le définir, il me semble, Tessence divine d'un être ou d'un phénomène^. Les dieux ont leur Genius comme les hommes : le génie d'un dieu en est la manifestation absolue en dehors des formes contingentes qu'il peut revêtir en certains lieux et dans certaines circonstances, c'est l'esprit même du Dieu, mais avec un peu du sens concret que les sauvages mettent dans l'Esprit ; le génie est quelque chose de moins matériel qu^un fétiche, mais de plus concret que le numen^ par exemple.
Le Génie, dieu individuel, est pourtant d'essence générale et abstraite : il peut donc représenter des réunions d'êtres ou d'objets et il sert à personnifier, au point de vue religieux, les collectivités. Il y avait, par exemple un Genius Larum^ un Genius popu H Homani, un Genius exercilus, un Genius senalus. Dans les cultes militaires se sont même développés un certain nombre de génies, celui de l'armée en son ensemble, du camp, de la légion, celui de chaque troupe particulière, cohorte, aile^, enfin celui des signa. C'est de ce dernier seul quenouâ
*■ Voir Negrioli, dei Genii preuo i Homani , Bologne, 1900, p. 7 et p. 18 sq.
' Cf. la déGnition de Servius, Georg., I, 3oi : Genium dicebant antlqui naturalem deum uniuscujusque locivel rei vel hominis. Diaprés M. Ilild(art. Genius dans Dar. et SagK, p. 1488) « le genius a fait partie avec les Lares, le» Pénates et les Mânes des plus anciennes divinités du Latium. Souvent confondu avec ces esprits d^essence latine et romaine, il semble désigner un genre dont ils sont les espèces, la notion générale dont ils détaillent les aspects divers... Il est la force qui engendre au point de départ et qui conserve dan» leur individualité propre jusqn'à leur destruction et Têtre de Tbomme etle& êtres de raison que Thomme s*est forgés à sa propre image. »
3 Ces divers génies rentrent dans la catégorie des dii mililareB ; M. von Domaszewski en a fait une étude spéciale et est arrivé aux conclusions suivantes (Domasz., i?., p. 96 sq.) : la véritable place pour vénérer le génie d'un
nous occuperons : il est TEsprit des Enseignes, au sens fétichiste et vague du mot, il exprime leur déification, et au fond il n'a pas une valeur sensiblement différente de celle du mot signa employé au pluriel. La preuve en est fournie par les deux inscriptions suivantes, trouvées toutes deux près de la ville anglaise de Riechester sur remplacement d'un ancien camp romain :
G (enio) D (omini) n (ostri) et signorvm
coH (orlis) I VARDVLL (orum) et n (umeri)
EXPLORATOR \um) BREM (enieusium)
GORD (ianorum)^
GENio ET siGNis COH (ortis) I F (idac) VARDVLL (orvm) G (ivium) r (omanorum) ^ Les deux formules ffenio signorum et genio et signis sont équivalentes; genio signorum n'est en quelque sorte qu'une périphrase de signis. L'inscription suivante est également caractéristique :
corps de troupes quelconque est le sanctuaire des signa ; mais son esprit emplit tout le camp ou au moins la partie du camp habitée par ce corps de troupes; car il n*est pas un dieu local, mais vit en chaque soldat appartenant au corps. U est donc honoré également dans le sanctuaire de la place d'exercice, dans les scholae^ dans le sanctuaire du tabularium principiSf etc. M. von Domasz. passe successivement en revue les génies des différents corps : Genius legionis (p. 98), Genius centuriae (p. io3); la légion ne connaît pas de génie particulier à la cohorte, de même qu'à la cohorte manquent le commandant et les principales, car la cohorte, au point de vue de la légion, n*est pas une division administrative, mais, comme le manipule,une formation lactique. Par analogie les cohortes prétoriennes et urbaines et les cohortes des Vigiles n'ont pas non plus de Genius cohortis. Ce n'est qu'au commencement du 111** siècle, alors que s'obscurcit la religion nationale, qu'on parle d'un Genius cohort. Praetor. ; car l'Esprit des cohortes prétoriennes n'est que le Génie de l'empereur lui-même. — Genius turmae (p. 107); Genius stationis; les Génies des corps auxiliaires (alae, cohortis, numeri), le Genius des principales, le Genius scholae, le Genius praetorii, le Genius horrei, le Genius castrorum peregrinorum, -etc.
« C. I. £., VII, io3o.
« C. /. Z., VII, io3i.
Umv. de Lvo?(. — Remel. 20
3l0 CULTES MILITAIRES DE ROME
DIS MILITARIBVS
GENIO VIRTVTI AQUILAE SANCTAE
siGNisQVE LEO (ionis) I iTAL (icac)*
La première ligne de cette inscription (dis mililaribus) est gravée en gros caractères sur la partie basse du rebord supérieur de Tautel, le reste est en caractères plus petits : on peut donc admettre que dis militaribus est une dédicace générale et que les dieux militaires dont il est question sont énumérés dans les lignes suivantes. Le premier de ces dieux c'est le Génie même de la Première légion Italica, et cette notion toute abstraite est immédiatement précisée par le mot suivant virluti; la caractéristique de Tesprit d'une légion, n^est-ce point la valeur militaire ? Mais ces conceptions sont exprimées par des symboles plus concrets encore, qui sont divins euK aussi, TAigle sacrée et les Signa, auxquels on rend un culte. En commençant par la fin la lecture de cette inscription, on y trouverait en résumé toute l'évolution historique de la Religion militaire : les soldats adorèrent d'abord des enseignes variées, aux représentations toutes matérielles ; peu à peu tout le culte se concentra sur Taigle, dont la signification devint de plus en plus symbolique ; en même temps se développaient à côté des dieux- enseignes des divinités plus abstraites, parmi lesquelles la Valeur est une des plus antiques, et des mieux appropriées à son objet; puis on finit par vénérer, sous sa forme la plus générale, Tespritmême de la légion, dont les signa étaient les symboles matériels et la Valeur un attribut particulier*.
En résumé,si Ton veut, conformément aux lois de Tanimisme. localiser quelque part, en une forme sensible, Tesprit ou le génie d'un corps de troupes, cohorte auxiliaire « centurie ou
* C. I. L., III, 6224(994 ap. J.-C).
^ On peut concevoir aussi que dU milUûribus désigne un certain nombre et dieux particulièrement honorés dans les camps, Mars, Janus, Quirinus, Virtoria, Bellona, et d*autres analogues, qui sont les dieux militaires en générai, et qu'ensuite viennent les divinités propres à la première légion Italîca, son Genius, sa Virtus, son Aigle et ses Signa.
légion, c'est à ses signa qu'on pense tout d'abord, et, défait, le signum et le genius furent, dans l'imagination des soldats, l'expression d'une même idée religieuse, ici avec une représentation plus matérielle, là sous une forme plus abstraite. A mesure que s'obscurcit la signification religieuse des signa, se développe le culte des génies militaires. Les deux conceptions répondent au même besoin, et pour les soldais de l'empire le Genius d'une légion ou d'une centurie représentait la force mystérieuse et divine animant ces groupes, au même titre que, pour les lointains ancêtres^ Timage de l'animal totémique porté au sommet d'une perche incarnait l'esprit du clan/À partir du lu* siècle surtout, la croyance aux divers génies militaires se substitue en partie dans l'imagination des foules armées à Tado* ration des enseignes. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter les documents épigraphiques : on y verra le peu de place que tiennent les signa dans le culte non officiel et« si je puis dire, populaire des camps, et la fréquence, au contraire, des monuments élevés aux génies militaires par la dévotion des soldats^
* Voici quelques exemples:
Genius exercUus;C» I. L., VI, a34.
Geniuê legionU; C, I, L., VII, io3 (Genio legionis II Augustae in honorem militum dedicatum [aa4 ap. J.*C]); VIII, aSij (Geuio leg. III Augustae); II, 5o83 (Genio legionis VII Geminae); III, 995 (Genio legionis XIII Geminae), toia, 1646 (même légion).
Genius centnriae ; C. / L., VI, 208 (Genio centuriae Coh. X... in qua militavit... voto suscepto animo libens aram sua pecunia posuit..,) [i3o ap. J.-C.]; 207 à 924 (dix-sept inscriptions avec allusion au Genius centuriae; les trois suivantes offrent un intérêt particulier : n^ 222 ; un édicule en marbre et airain avec la statue du Genius, qui avait été ruiné par le temps, est reconstruit à frais communs par des soldats [date de Térection : tu ap. J.-C, de la restauration : i5G ap. J.-C,]; n* an ; aediculum et genium centuriae dono dederunt [suivent un grand nombre de noms ; date : ii3 ap. J.-C.]; n^ 217; Genius centuriae avec base en marbre, dont un soldat de la XII* cohorte urbaine a ordonné Térection par son testament; date: tSa ap. J.-C. : — VII, 1C6; genio sancto centuriae; VIII, a53i ; — IX, 5573; — XIV, ia54; — III, iot5, 34aa, 3457, 4^^?» 44oo*
Genius cohortis; il s'agit, comme on l'a vu plus haut, de cohortes auxiliaires et non de cohortes légionnaires. C L. /., III, $935 (Genio Coh. III Britan-
SiH CULTES MILITAIRES DE ROME
2. LES SIGNA ATTRIBUTS D£ CERTAINES DIVINITÉS OU DE CERTAINES FIGURES SYSf BOLIQUES.
On comprendra facilement, d'après ce qui précède, que les enseignes soient devenues les attributs de certains dieux, surtout de ces divinités abstraites qui se sont multipliées à partir de Tépoque chrétienne dans le panthéon romain.