G. de Beaumout, Histoire de Charles VU, t. V, p
la procédure rapporte en français : « Adieu, François, mon ami, je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience et connaissance et soyez certain que, pourvu que vous ayez bonne patience et espérance en Dieu, nous nous entreverrons en la grande joie du Paradis ».
« Étranges paroles! » dit Michelet. Oui, bien étranges! Gilles vient de s'accuser de crimes horribles, inexpiables, de ceux qui, suivant la croyance du temps, ouvraient à deux battants les portes de l'Enfer; et c'est avec les paroles d'un martyr innocent, sûr de la félicité d'outre-tombe, qu'il prend congé de son ami florentin !
Il n'y a que deux explications possibles. Ou bien Gilles, maltraité dans sa prison, confondu par la trahison de ses serviteurs, était devenu fou; ou tous ses aveux lui ont été extorqués par d'horribles menaces et ses adieux à Prelati sont le seul témoignage qu'il ait pu crier de son innocence \
Le 25 octobre, le jugement fut rendu. Au nom de l'évêque et de l'inquisiteur, Gilles fut déclaré coupable d'apostasie hérétique et d'invocation des démons. Au nom de l'évêque seul, il fut déclaré coupable de crimes contre nature, de sacrilège et de violation des immunités de l'Église. Aucune des deux sentences n'indiquait de châtiment. Gela semblait inutile, puisqu'une instruction parallèle se poursuivait contre lui au tribunal de Nantes depuis le 18 septembre, sous la présidence de ce même Pierre de l'Hôpital qui avait assisté au procès ecclésiastique. Enchaîné par les aveux qu'il avait faits devant l'inquisiteur et l'évêque, Gilles ne pouvait plus échapper à la mort.
Le malheureux demanda et obtint l'absolution spirituelle et on lui accorda un confesseur, le carme Jean Juvénal. Il y
1. On m'a objecté que Gilles, admis à communier et absous par l'Église, pouvait, suivant la doctrine catholique, compter sur le salut éternel. Qu'aurait-il donc pu dire de plus, dans l'hypothèse où il n'eût commis aucun des crimes dont on le chargeait? D'ailleurs, les adieux de Gilles à Prelati ressemblent étrangement aux paroles du Christ en croix au bon larron (Luc, XXIII, 43) : « Je te dis en vérité que tu seras aujourd'hui avec moi dans le Paradis. » Gilles se compare implicitement au Christ ; n'est-ce pas une éclatante affirmation de son innocence ?
avait là une grosse irrégularité. Dans les procès pour hérésie, le condamné reconnu hérétique était excommunié ipso facto et ne pouvait être admis à nouveau dans l'Eglise sans avoir abjuré ses erreurs. On ne demanda aucune abjuration à Gilles, parce que ses juges savaient qu'il n'était pas hérétique et qu'ils en voulaient exclusivement à ses biens.
Devant le tribunal civil, les choses marchèrent rapidement. Henriet et Poitou avaient déjà été condamnés à être pendus et brûlés lorsque Gilles fut introduit devant ses juges. Le président lui promit l'indulgence du tribunal s'il voulait tout avouer; il avoua tout. Enfin, il fut condamné à être pendu et brûlé dès le lendemain à une heure. Il demanda comme une faveur que ses deux complices, Henriet et Poitou, fussent exécutés en même temps que lui, afin d'être édifiés par sa résignation et sa fin chrétienne; il demanda aussi et obtint d'être enterré dans l'église des Carmes de Nantes, sépulture des ducs et des plus illustres personnages de Bretagne \
Tout le clergé, toute la population suivirent Gilles sur le lieu de l'exécution, priant pour le salut de son âme. Luimême réconfortait ses serviteurs condamnés avec lui et leur promettait qu'ils se retrouveraient au Paradis sitôt après leur mort. On le fit monter sur une pile de bois, puis sur un escabeau placé sur la pile, et on lui mit la corde au cou. Après avoir repoussé l'escabeau, on alluma le bûcher. Gilles était déjà mort lorsque les flammes atteignirent la corde et que le corps tomba. Alors des dames de sa famille recueillirent ses restes avant qu'ils n'eussent été consumés par les flammes et lui firent de magnifiques funérailles, auxquelles tout le peuple de Nantes s'associa.
i. v FraDçois Prelati fut condamné à la prison perpétuelle... Il réussit à s'évader et, sous le nom de Frauçois de Montcatin, gagna les bonnes grâces de René d'Anjou, qui recherchait la transmutation des métaux. L'Italien l'amusa par d'enfantins tours de passe-passe et obtint en récompense la capitainerie de la Roche-sur- Yon ; mais il eut l'imprudence de s'emparer d'un trésorier de France et de le mettre à rançon. Le Grand Conseil évoqua l'affaire et François, condamné à mort pour ses anciens et récents méfaits, fut exécuté en 1446. » (Petit-Dutaillis, Charles VU, p. 185, d'après des documents connus de lui.)
Les biens de Gilles furent confisqués par le duc de Bretagne. Sa veuve, au bout d'une année, épousa Jean de Vendôme, vidame de Chartres; sa fille Marie épousa Prégent de Coétivy, amiral de France, puis, après la mort de celui-ci, André de Laval, maréchal et amiral de France. La famille s'éteignit en 1502. Mais, dans l'intervalle, de nombreux et interminables procès avaient été poursuivis pour la reprise des biens de Rais. En 1462, les héritiers de Rais présentèrent un mémoire exposant que la mort avait expié les crimes de Gilles et que la confiscation de ses biens n'était pas légitime; on se tira d'affaire par des compromis.
J'ai dit plus haut qu'à la première annonce des poursuites, les deux amis les plus intimes de Gilles, Gilles de Sillé et Roger de Briqueville, avaient pris la fuite. Du premier, on n'entendit plus jamais parler'; mais Roger de Briqueville, en 1446, obtint de Charles VII deslettresde rémission, rédigées en termes tels qu'on est amené à croire que Charles connaissait l'innocence de Gilles et le mal-fondé de toute l'accusation. Chose plus singulière encore : Marie de Rais, la fille de Gilles, fut l'amie dévouée des enfants de Roger et ce dernier jouit de la faveur du mari de la dame, Prégent de Coétivy. Si ces personnages avaient cru à la culpabilité du maréchal, n'auraient-ils pas repoussé avec horreur la société d'un homme qui avait conduit Gilles de Rais ;\ sa perdition?
Mais, dira-t-on, pourquoi n'ont-ils pas réclamé une revision du procès de Nantes, à une époque qui vit reviser celui de Jeanne d'Arc?
Ils l'ont réclamée, et cela dès 1442, alors que le procès de Jeanne, condamnée par l'Eglise en 1431, ne fut revisé qu'en 1455. La découverte de ce fait important est due à Marchegay. Ce savant a trouvé dans le cartulaire de Thouars et a publié deux lettres royales datées de Montauban, le 3 janvier 1442. Dans la première, il est dit que Gilles de Rais en avait