‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 116 sur 198 · Peut-être était-il un des complices de Malestroit · texte numérisé non relu

Peut-être était-il un des complices de Malestroit

appelé, de son arrestation, au Roi et au Parlement, mais qu'on n'avait tenu aucun compte de cet appel ; que, dans la suite, il avait été condamné à mort « indûment et sans cause », par Pierre de l'Hôpital, se disant président du Parlement de Bretagne. Le roi Charles VII signifie au duc François Ier — fils et successeur de l'infâme Jean V, mort en 1441 — que la fille de Gilles de Rais et son gendre veulent donner suite à l'appel resté sans effet en 1440 et qu'à cette fin, le duc, Pierre de l'Hôpital et les autres juges sont cités devant le Parlement de Paris. La seconde lettre est adressée au président et aux conseillers du Parlement, aux baillis de Touraine, d'Anjou et du Maine, etc., leur prescrivant d'ouvrir une enquête sur les circonstances de la condamnation de Gilles « pour ce que... le dit feu Gilles... avait été fait mourir mdûment et plusieurs autres attentats avoir été faits. » Les dates de la convocation devant le Parlement sont en blanc; c'est donc que les lettres n'ont pas été envoyées. Il n'y a aucune trace que le Parlement de Paris ait jamais été saisi de cette affaire; s'il l'avait examinée, nous en serions informés. Peut être le roi, qui devait savoir à quoi s'en tenir, eut-il peur, au dernier moment, d'un effroyable scandale; n'aurait-on pas pu l'accuser de « faire obstacle » à l'Inquisition? Mais le fait que moins de trois ans après le supplice de Gilles, sa fille et le mari de celle-ci, l'amiral Prégent, ont pu obtenir de Charles VII de pareilles lettres, prouve que les témoignages allégués et les aveux répétés de Gilles lui-même étaient considérés comme nuls; c'est peutêtre à ces aveux extorqués ou falsifiés que fait allusion l'expression atténuée de la seconde lettre : plusieurs autres attentats.

M. l'abbé Bossard écrit à ce propos (p. 35G) : « Pierre de l'Hôpital n'eut sans doute pas de peine à démontrer son innocence... ; le Parlement de Paris fut contraint de souscrire aux arrêts de la justice de Nantes. » Ces phrases appellent un blâme sévère; elles mettent en péril le bon renom de leur auteur. Car M. l'abbé Bossard sait fort bien que Pierre de l'Hôpital n'a rien « démontré », que le Parlement de Paris

n'a rien confirmé, par la raison que la citation à comparaître et l'ordre d'enquérir furent rédigés et signés, mais non lancés. On reconnaît ici un genre de raisonnement dont nous avons eu, au cours de ces dernières années, tant de curieux et d'affligeants exemples, à propos d'une cause célèbre d'issue moins tragique, mais où la méchanceté des uns et la crédulité des autres se sont donné carrière, autant que dans les procès des Templiers et de Gilles de Rais.

La réhabilitation de Jeanne d'Arc fut obtenue en 1455, vingt-quatre ans après son supplice, sous le règne du prince ingrat et lâche qui lui devait sa couronne. Charles VII avait un intérêt personnel à cet acte de justice, car si Jeanne avait été légitimement condamnée comme sorcière, sa propre légitimité se trouvait atteinte par contre-coup. Mais il n'y a qu'à lire le procès de réhabilitation pour voir avec quelle prudence on s'exprima, de quels ménagement on usa envers les évêques et l'inquisiteur coupables. L'affaire de Gilles de Rais ne touchait pas directement Charles VII ; il n'était pas homme à risquer un conflit avec l'Inquisition et l'évêché de Nantes pour laver la mémoire d'un de ses fidèles soldats. La famille de Rais reçut des marques répétées de la bienveillance royale; le poids de l'infamie de son chef ne pesait pas sur elle et le drame de Nantes ne l'avait pas empêchée de contracter les plus belles alliances ; ne valait-il pas mieux laisser en paix un mort qui, pour le moins, avait eu commerce avec un alchimiste et dont on pouvait craindre, de ce chef, que la réhabilitation ne fût jamais obtenue ?

Mais la hideuse légende a fait son chemin Non seulement le peuple des campagnes, empoisonné de calomnies et de mensonges, crut à la culpabilité de Gilles, mais on peut dire qu'il y croit aujourd'hui plus fermement que jamais. La figure du maréchal s'est confondue, en Anjou, avec celle de Barbe Bleue1; les paysans ne passent pas sans terreur devant

1. M. Petit-Dutaillis a écrit très justement à ce sujet (Charles VII, 1902, p. 183) : a Noue ne voulons pas dire que Gilles de Rais soit le prototype de Barbe-Bleue. Le conte de Barbe-Bleue et de ses sept épouses paraît être de source ancienne et populaire et n'a eu soi aucune analogie avec l'bistoire de Gilles de Rais, qui ne se maria qu'une fois et laissa sa femme vivre à l'écart ;

les ruines des châteaux de Tiffauges, de Champtocé, de Machecoul, que la « bête exterminatrice » a habités. Bien plus, le misérable Jean de Malestroit, évêque de Nantes, a pris et conserve dans la légende une place honorable : c'est lui qui aurait délivré le peuple de l'effroyable et sanguinaire tyrande son oppresseur!

L'abbé Bossard, en étudiant de très près les documents de la cause, a certainement éprouvé des doutes, mais il les a fait taire en déclamant. « Il ne se rencontrera jamais, s'écriet-il, chez aucun preuple et dans aucun temps, d'homme assez misérable pour entreprendre l'apologie de Gilles de Rais! » (p. 359). Et plus haut (p. 355) : « Le crime n'avait-il pas été assez clairement prouvé? Avait-il manqué quelque chose aux dépositions des témoins? Les aveux des complices n'avaient-ils pas été assez solennels? La confession de Gilles lui-môme avait-elle laissé quelque ombre planer sur sa vie de débauches et d'infamies? » Je cite cette rhétorique, mais ne m'arrête pas à la discuter. M. Henry Charles Lea, en 1887, dans le tome III de son Histoire de l'Inquisition, raconta le procès de Rais; il en signala, à plusieurs reprises, les étrangetés, les irrégularités, mais fit effort pour atténuer l'impression d'un scepticisme qui semble pourtant se dégager de son récit. En 1901, pendant que je faisais imprimer la traduction de ce volume, j'écrivis à M. Lea pour lui demander s'il ne voulait pas modifier son texte afin de faire ressortir plus nettement l'absurdité des accusations; il me répondit qu'il en avait assez dit et qu'il préférait s'en tenir là M. Vizetelly, qui aborda le même sujet en 1902, sans connaître le beau travail de Lea, témoigna en deux ou trois endroits d'une inquiétude qui fait honneur à son sens critique. Les phrases suivantes (p. 353) méritent surtout d'être relevées; l'auteur vient de raconter la scène du 13 octobre, où Gilles

mais il est certain qu'en Bretagne et eu Vendée le peuple a amalgamé le conte de Barbe-Bleue et l'histoire du Sire de Rais. »

GILLES t)E RAIS 289

de Rais récusa fièrement ses juges : « This might be taken almost for the cry of an innocent man, of one who felt that he would obtain no justice from an ecclesiastical tribunal, but would be treatedby the priests before him even as other priests had treated that heroic Maid of Orléans by whose side he had fought. But, unless one is prepared to believe in a great conspiracy between the ecclesiastical and the civil powery in a wholesale forgery of documents extending to hundreds of folios, in the subornation and perjury of scores of complainants und witnesses, in the falsification of three confessions made by Gilles himself, one is bound to admit that he was indeed guilly and that his déclaration of innocence were mère outbursts of bravado ».

M. Vizetelly n'a pas rappelé une seule fois, dans son livre, le procès des Templiers, qui lui aurait donné la mesure de la confiance qu'il est permis d'accorder aux aveux les plus formels, quand ils ont été obtenus par la torture, et de l'infamie des tribunaux de l'Inquisition.

Le 2 octobre 1902, le journal de Paris Le Signal publia la lettre suivante :

« Monsieur,

« Votre honorable journal a si souvent réfuté les légendes odieuses inventées contre Calvin et d'autres réformateurs que je m'étonne lorsque, par hasard, j'y trouve l'écho d'un mensonge historique, sorti de la même officine.

« Je lis dans un joli article signé Jan Holp (Signal du jeudi 16 octobre) : « Une cave où des jeunes filles destinées à la mort furent retrouvées après la capture de Gilles de Retz ».

« C'est là une pure légende, dont il n'y a aucune trace dans la procédure de l'affaire de Gilles, publiée par feu de Maulde et l'abbé Bossard. On ne trouva, dans les caves de Tiflauges, ni vivants, ni morts.

« De toutes les prétendues preuves qui composent cette procédure, aucune ne serait admise aujourd'hui par un tribunal civil. Ce sont des racontars odieux et invrai-

semblables de témoins mis à la torture; ce sont des aveux extorqués à Gilles sous la menace de la torture et qui correspondent tellement, même dans les détails les plus invraisemblables, avec les témoignages obtenus par le chevalet, que la critique historique a le devoir de les considérer comme non existants.

« La seule chose certaine, c'est que Gilles fut un prodigue et s'adonna, comme plus d'un pape, à l'alchimie. Pressé de besoins d'argent, il vendit d'immenses domaines au duc Jean V de Bretagne, avec faculté de les racheter pendant six ans. La possibilité de ce rachat effrayait Jean V. Le chancelier de ce prince était Jean de Malestroit, évêque de Nantes, qui avait aussi acquis des biens de Gilles. Pour se débarrasser de lui, ce qui n'était pas facile, on inventa les accusations odieuses qui pèsent encore sur son nom. Charles VII et quelques autres personnages surent aussi la vérité, mais se tinrent cois.

« Bien à vous.

« Un Amateur d'Histoire vraie. »

Cet amateur, c'était moi. Dans le mémoire qu'on vient de lire, j'ai développé les arguments sur lesquels se fondait ma conviction en 1902. Elle n'a fait que se fortifier depuis.

Les braves gens de Nantes devraient élever un monument expiatoire à Gilles de Rais, l'ami et le compagnon fidèle de Jeanne d'Arc.

Appendice.

Gilles de Rais a l'Académie des Inscriptions.

Séance du 13 janvier 1905 [Comptes rendus, 1905, p. 11-14).

M. S. Reinacfi termine la lecture de son mémoire sur Gilles de Rais et fait observer que Voltaire déjà, dans Y Essai sur les mœurs, avait admis l'innocence du maréchal1.

La thèse de M. S. Reinach peut se résumer ainsi. Un fait capital, resté inconnu des contemporains, domine le procès de Gilles : le duc de Bretagne et son chancelier Jean de Malestroit, évêque de Nantes, ayant acquis à réméré des biens du seigneur de Rais, avaient intérêt à le mettre hors d'état de les racheter. Or, le procès a été commencé et conduit par Jean de Malestroit, avec l'appui du duc. Gilles a donc été accusé, jugé et exécuté par des gens ou à l'instigation de gens qui avaient un gros intérêt à sa ruine. En présence de ce grave motif de suspicion, la critique a le devoir de se montrer sévère dans l'examen des accusations lancées contre Gilles, des témoignages produits contre lui, de la procédure suivie à son égard.

Les accusations sont à la fois extravagantes et banales. Gilles fut accusé d'avoir souillé et tué près de deux cents enfants. L'accusation du meurtre d'enfants se rencontre tout le long de l'histoire; il suffit de rappeler le massacre des Innocents imputé à Hérode, les meurtres d'enfants dont les païens accusaient les chrétiens, dont les chrétiens orthodoxes accusèrent les chrétiens schismatiques et les juifs, dont les Chinois et les chrétiens de Chine s'accusent mutuellement de nos jours. Toutes les fois que cette accusation se produit, l'histoire doit se méfier et soupçon^ ner une machination.

1. Le mémoire qu'on vient de lire n'est qu'un résumé du travail plus étendu dont j'ai fait lecture à l'Académie en 1904 et 1905. Le manuscrit du mémoire original est déposé à la bibliothèque du Musée de Saint-Germain*

Les témoignages produits contre Gilles sont au nombre de cent dix environ. Il faudrait un volume pour en démontrer l'inanité. Un premier examen n'en laisse subsister qu'une dizaine, qui se réduisent bientôt à trois; de ces trois témoignages à charge, deux se ressemblent tellement qu'ils ont dû être dictés ou inspirés par une même personne; le troisième est celui d'un individu qui dit avoir vu douze fois le Diable, ce qui n'est pas un très bon garant de véracité.

Enfin, la procédure suivie contre Gilles fut celle de l'inquisition, c'est-à-dire qu'il fut privé du secours d'un avocat. Gilles, menacé de la torture, dit qu'il parlerait « de manière à contenter tout le monde ». 11 confessa alors des crimes affreux, en termes qui paraissent calqués en partie sur les deux plus longs témoignages à charge, en partie sur l'acte d'accusation rédigé avant l'audition des témoins. Non seulement cette confession a été obtenue par la menace de la torture, mais elle constitue, par ses analogies étroites avec d'autres pièces de la cause, un document des plus suspects.

La procédure de l'affaire de Rais n'a été publiée qu'en 1886. Tout ce que les historiens ont écrit avant cette date est négligeable ; ils ignoraient les textes essentiels. Aujourd'hui ceux qui les connaissent ont des motifs sérieux de révoquer en doute la culpabilité du maréchal qui fut le compagnon fidèle et dévoué de Jeanne d'Arc.

M. Noël Valois conteste la thèse soutenue par M. S. Reinach1.

Quoi qu'on puisse dire de la rapacité de Jean V, duc de Bretagne, qui n'avait, d'ailleurs, nullement à craindre que le maréchal, complètement ruiné, pût racheter ses biens, il existe contre Gilles de Rais un ensemble de témoignages écrasants dont M. Reinach n'a pas tenu compte. Ceux de Griart et de Poitou sont d'autant moins suspects que les complices de Gilles de Rais, en chargeant leur maître, se chargeaient eux-mêmes, à tel point qu'ils furent condamnés et exécutés avec lui. La supposition que le duc aurait acheté les témoins est bien peu vraisemblable : achète-t-on plus de cent témoins? M. Reinach affirme qu'ils furent soumis à la torture : hypothèse toute gratuite et qui est contredite par les faits. La plupart des témoins étaient des pères et mères de famille, ou de notables villageois, auxquels la justice

1. J'avais prié moi-même mon savant confrère de relire la procédure et d'exprimer son avis à la fin de ma communication.

n'avait rien à reprocher et qui ne cessèrent de jouir de leur liberté; quant aux complices du maréchal, un texte porte qu'ils avouèrent « de leur franche volonté, sans torture ni question aucune* ». La prétendue identité des réponses des témoins se borne à une grande ressemblance que l'on constate entre deux seulement des dépositions, celles de Griart et de Poitou : cela prouverait simplement que ces deux hommes furent interrogés ensemble et que leurs réponses simultanées furent dédoublées par le greffier; mais il y a lieu de remarquer que quatre des crimes établis par ce double témoignage sont passés sous silence dans la confession du maréchal ; cela suffit à prouver que ce ne sont pas là, comme on semblait le croire, des dépositions fictives, forgées uniquement pour fournir une base aux aveux également fictifs de Gilles de Rais. Enfin, au lieu d'être vagues, comme on l'a prétendu, beaucoup de ces témoignages sont d'une précision singulière : M. Valois cite les exemples des attentats et des meurtres commis sur les personnes du jeune Loessart et du jeune Bernard le Camus, crimes dont toutes les circonstances peuvent être reconstituées grâce aux témoignages concordants de parents, de voisins, etc., corroborés, dans leurs traits essentiels, par les aveux des complices de Gilles de Rais et du maréchal lui-même.

Ces derniers aveux ont été, dit-on, arrachés à Gilles de Rais par la menace de la torture. Une telle faiblesse, chez un homme de guerre, qui avait fait ses preuves de courage, serait assez peu vraisemblable : au premier mot de torture, consentir à se charger de crimes abominables qui ne pouvaient que le conduire au bûcher? De la part d'un innocent, cette défaillance serait bizarre. D'ailleurs, on voit qu'avant toute menace de torture l'attitude de Gilles de Rais s'était bien modifiée : du jour surtout où ses complices avaient parlé, il s'était senti perdu; dès le 15 octobre, il avait semblé vouloir entrer dans la voie des aveux; le 20, il n'avait point voulu bénéficier d'un délai que les juges lui offraient; ce n'était point la peine, disait-il, attentis iilis quae jam confessus fuerat et confiteri intendebat. Enfin, il avait refusé de rien objecter soit par parole, soit par écrit, contre la personne ou les dires des témoins qui l'avaient tant chargé.

A partir de ce moment et jusqu'au dernier jour, l'attitude de Gilles de Rais n'est nullement celle d'un innocent auquel aurait été surpris un aveu mensonger, mais celle d'un coupable qui

i. Voir plus loin, La confession sans torture.

cherche à faire éclater son repentir ; il avoue des forfaits qu'on ne lui a pas reprochés et réclame la publication de ses aveux en langue vulgaire ; il demande, comme une grâce, à être exécuté avant ses deux principaux complices, afin que ceux-ci ne puissent pas croire à l'impunité de l'auteur responsable de leurs crimes; il implore le pardon des parents et des victimes.

M. Valois signale encore le témoignage peu suspect d'un des complices de Gilles de Rais, Roger de Bricqueville, qui, s'étant esquivé, n'avait point comparu au procès, mais eut plus tard assez de crédit pour se faire octroyer des lettres de rémission par Charles VII. Dans l'exposé de ces lettres, il reconnaît la réalité des meurtres d'enfants imputés à son ancien maître. Les héritiers de Gilles de Rais eux-mêmes ne semblent avoir jamais plaidé que la folie, l'irresponsabilité du maréchal.

Pour toutes ces raisons, M. Valois estime qu'il faut s'en tenir, au sujet de Gilles de Rais, à l'opinion traditionnelle.

M. S. Reinach répond à ces observations (cette réponse, qui mettait fin à la controverse, n'a pas été résumée dans les Comptesrendus).

L'opinion de M. Valois n'a pas été adoptée par Gabriel Monod qui, après la publication de mon article dans la Revue de l'Université de Bruxelles, s'exprima comme il suit dans la Revue historique (1907, I, p. 356-357).

Opinion de G. Monod.

« M. S. Reinach a étudié, dans un article de la Revue de l'Université de Bruxelles (juin 1904), qui a été tiré à part, la Légende de Gilles de Rais, et il a osé émettre des doutes sur la culpabilité de celui qui est resté depuis des siècles le type de la perversité bestiale à laquelle le désordre d'une époque d'anarchie, l'enivrement de la richesse, la force brutale et les pratiques de sorcellerie pouvaient conduire un seigneur féodal. Il est certain que les débuts de la vie de Gilles de Laval, l'éclat de ses services militaires depuis 1420 jusqu'au couronnement de Charles VII à Reims et au siège de Lagni, qui lui valurent l'estime de Jeanne d'Arc et le titre de maréchal de France, ainsi que les sentiments de vive piété qu'il manifesta au moment de son supplice, forment un singulier contraste avec les débauches effroyables dont il fut accusé. M. Reinach voit en lui une victime du duc de Bretagne et de son chancelier l'évêque de Nantes, qui voulaient être sûrs

de conserver les terres que le maréchal de Rais avait aliénées en leur faveur et que le Parlement de Paris voulait faire restituer. M. Reinach n'insiste pas sur la preuve morale qu'on pourrait tirer du contraste que je viens de signaler. Il sait qu'on peut avoir les plus brillantes qualités militaires, être intrépide et être en même temps un parfait scélérat. 11 sait aussi que dans les siècles de foi les plus grands criminels firent les fins les plus édifiantes. La Brinvilliers étonna par sa piété tous ceux qui furent témoins de ses derniers moments. Mais M. S. Reinach a très bien démêlé toutes les obscurités et les invraisemblances du procès fait à Rais. Il avait mené une vie fastueuse et d'une prodigalité désordonnée; il s'était lié à un alchimiste italien, Prelati, qui s'était, livré avec lui à des pratiques de magie; mais Rais protesta énergiquement contre les atrocités, massacres d'enfants et débauches infâmes qu'on lui prêtait. On commença par masquer sous de fausses accusations d'hérésie le procès criminel intenté à Rais. On ne trouva aucun témoin parmi les personnes marquantes de l'entourage même du maréchal ; on alla chercher des témoins pris parmi des misérables faciles à corrompre et dont les dépositions semblent dictées d'avance et calquées les unes sur les autres. On n'observa pas les formes de la justice en ne tenant aucun compte de l'appel de Rais au roi et au Parlement, et, dès 1442, il s'en fallut de peu que le roi ne fît reviser le procès. Deux choses ont pesé sur la mémoire de Rais et ont convaincu la postérité de sa culpabilité : le fait que ses deux amis et confidents, Gilles de Silli et Roger de Briqueville, s'enfuirent dès que Rais eut été accusé, et la confession faite par Rais lui-même de ses crimes. Mais M. Reinach fait observer que Briqueville, non seulement obtint des lettres de rémission, mais resta l'ami de la fille de Rais et du mari de celle-ci, Prégent de Coëtivy, que Rais ne fit des aveux que lorsqu'on acheta ses aveux par une promesse d'indulgence, enfin que Rais ne se contenta pas de demander le secours de l'Église pour le salut de son âme, mais donna rendezvous à Prelati dans « la grande joie du Paradis ». Le plaidoyer de M. Reinach en faveur de ce monstre de perversité et de luxure est vraiment impressionnant, surtout quand on rapproche le procès de Rais d'autres procès du moyen âge où la fausseté des procédures et l'innocence des prévenus sont aujourd'hui reconnues, ceux des Templiers, de Guichard de Troyes, de Jacques Cœur. Néanmoins, nous voudrions voir discuter par des

médiévistes compétents, par M. Langlois et M. Petit-Dutaillis', la thèse de M. Reinach. D'où vient que personne n'a élevé la voix en faveur de Rais, que sa femme se soit tue et se soit remariée un an après son supplice*? »

La confession sans torture

Comme on l'a vu plus haut (p. 293), M. Valois attribuait quelque importance à cette affirmation de la procédure que les coupables avaient avoué « de leur franche volonté, sans torture ni question aucune». Étant données les infâmes traditions delà procédure inquisitoriale, l'affirmation en question, sans cesse réitérée, doit plutôt disposer à croire le contraire. En voici un frappant exemple. A la suite de l'interrogatoire du grand maître du Temple, Jacques de Molay, devant le grand inquisiteur (24 octobre 1307), on lit : « L'accusé jure avoir avoué sans violence, sans crainte de torture ou de prison ». {Procès, II, p. 306.) Or, une lettre récemment découverte aux archives d'Anjou, datée de janvier 1308, prouve non seulement que Jacques de Molay fut torturé, mais qu'on lui enleva toute la peau du dos, du ventre et des cuisses (Finke, Papstumund Templerorden, 1907, II, p. 116.)

1. M. Petit-Dutaillis a traité en 1902 de Gilles de Rais dans l'Histoire de France dite de Lavisse (Charles VU, p. 183); mais il n'a jamais discuté les conclusions de mon mémoire. Je sais pourtant qu'il ne les a pas adoptées. En revanche, elles l'ont été sans réserve par le û1 Robin, qui a plusieurs fois affirmé sa conviction dans des articles de journaux. Je ne sache pourtant pas que la question ait été reprise avec détail et examinée dans un esprit scientifique. Huysmans, auteur d'un volume fantaisiste et satanique sur Gilles de Rais, consulté par un journaliste en 1905, se borna à déclarer que j'étais un « idiot ». En juillet 1909, ['Express de l'Ouest, paraissant à Nantes, commença, sous la signature G. Durville, la publication d'une série d'articles intitulés ; « Gilles de Rais et M. Salomon Reinach ». Le second a pour sous-titre : « De l'indifférence de M. S. R. en matière de religion »; suivant M. Durville, mon aversion pour Jean de Malestroit tient au fait que je n'aime pas les évêques. Et ainsi de suite. J'ai été en correspondance sur Gilles de Rais avec Andrew Lang. Le savant écossais croyait à l'histoire des miniatures obscènes de Suétone (voir plus bas, p. 298); quand je lui eus démontré que c'était une invention misérable, il m'avoua que sa conviction était ébranlée.

2. On peut répondre que Gilles avait été convaincu de pratiques magiques, de sorcellerie, et que personne ne se souciait de défeodre un sorcier, eût-il été accusé injustement d'autres méfaits. Quant à la maréchale, si elle avait ajouté foi à la moindre part des accusations infâmes portées contre son mari, elle aurait affirmé formellement qu'elle en était restée ignorante, ou se serait ensevelie vivante dans un couvent.

Voici, sur le même sujet, quelques passages édifiants de l'ouvrage de Lea sur l'inquisition au moyen âge (je cite ma traduction) :

T. lv p. 481 : « Il y avait bien une règle prescrivant un intervalle de vingt-quatre heures entre la torture et la confession, ou la confirmation de la confession ; mais elle était généralement négligée. Le silence passait pour marquer l'assentiment... Dans tous les cas, on enregistrait la confession en indiquant quelle s'était produite librement, sans menaces ni contrainte... Le soin avec lequel les inquisiteurs dissimulaient les moyens employés pour obtenir des aveux paraît clairement dans le cas de Guillaume Salavert en 1303. On l'oblige à déclarer que sa confession, faite l'année précédente, est « véridique, obtenue sans violence ni tourments ». Or, Salavert appartenait à un groupe de victimes qui furent torturées sans ménagements.

Ibid., t. III, p. 317 : « Les historiens peu familiarisés avec les coutumes judiciaires de l'époque se sont laissé tromper par la formule ordinaire, affirmant que la confirmation de la confession (des Templiers) n'a été obtenue ni par la violence ni par menace de torture ». Et Lea cite l'exemple de l'interrogatoire de Raimbaud de Caron, précepteur de Chypre (10 nov. 1307). Bien que l'emploi de la torture soit évidemment impliqué par les réponses successives de Raimbaud, le document s'achève par la formule ordinaire : « L'inculpé jure qu'il a avoué sans violence, et sans crainte de prison ou de torture ».

Dans le cas de Gilles de Rais, Lea avait parfaitement aperçu la vérité sous la fraude (t. III, p. 597) : « La confession faite l'après-midi par Gilles (après menace de la torture) fut prononcée « librement et volontiers et sans contrainte d'aucune sorte », si l'on en croit la déclaration officielle : par là nous pouvons apprécier, une fois de plus, la valeur de ces formules courantes ».

Voici encore, du même auteur, un passage à retenir (t. III, p. 317) : « La carrière de Conrad de Marbourg nous a montré comment la crainte de la mort et la promesse de l'absolution amenaient aisément des gens de haute naissance ou de situation élevée à se charger des crimes les plus vils et les plus invraisemblables».

Le cas de Gilles de Rais n'est pas isolé.

La mystification de Paul Lacroix.

Le livre du bibliophile Jacob, intitulé : Curiosités de l'histoire de France, te maréchal de Rais (Paris, 1858), est une impudente mystification. On lit à la p. 3 : « Les pièces de ce procès furent recueillies par ordre de la vertueuse reine Anne de Bretagne. La copie qu'Anne de Bretagne avait fait faire dans les archives de Nantes existe encore à la Bibliothèque Impériale (n. 8357 de l'ancien fonds). Quant aux originaux, ils ont été détruits en partie à l'époque de la Révolution de 1789. Nous avons eu communication d'un extrait fait avec soin sur les originaux et beaucoup plus circonstancié, beaucoup plus fidèle aussi que la rédaction abrégée due aux secrétaires d'Anne de Bretagne. *

Paul Lacroix a menti. L'extrait dont il parle n'a jamais existé. Voici quelques preuves de l'imposture.

A la p. C9, l'auteur raconte un prétendu interrogatoire de Henriet par le lieutenant du procureur de Nantes, qui se montre d'abord sceptique : « Les plus grands scélérats qui furent jamais n'ont pas commis de semblables forfaitures, si ce n'est aucuns des Césars et empereurs de l'ancienne Rome. » Sur quoi Henriet répond : « Oui bien, Messire ; ce sont les actes de ces Césars que mondit Sire de Rays pensait imiter et pour lui complaire je lui lisais les chroniques de Suétone et de Tacite * où sont narrées en beau style diverses abominations qui le réjouissaient fort ».

Voilà ce que des générations de compilateurs ont pris au sérieux, même après la publication des pièces authentiques par MM. de Maulde et Bossard !

Autre exemple. A la p. 94, Lacroix feint que Gilles, le jour même de ses aveux, raconte qu'il y a huit ans de cela, se trouvant au château de Chantocé, il y découvrit « un livre latin de la vie et moeurs des Césars de Rome, par un savant historien qui a nom Suetonius; le dit livre était orné d'images fort bien peintes, auxquelles se voyaient les déportements de ces empereurs païens, et je lus en cette belle histoire comment Tiberius, Caracalla (sic !) et autres Césars s'ébattaient avec des enfants et prenaient singulier plaisir à les martyriser ».

Cette histoire inepte d'un manuscrit de Suétone, orné de miniatures licencieuses, a été encore reproduite par Vizetelly (Blue-

Page 1