‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 117 sur 198 · Tacite connu en France à l'époque de Gilles de Rais · texte numérisé non relu

Tacite connu en France à l'époque de Gilles de Rais

beard, 1902, p. 265), qui cite en note le témoignage de Lacroix et ajoute : « L'abbé Bossard confirme virtuellement la mention du Suétone ». Je me demande ce que signifie ce « virtuellement ». L'abbé Bossard parle des beaux manuscrits de Gilles, un Valère Maxime, une Cité de Dieu, un Ovide {Métamorphoses), mais il ne dit mot du Suétone, parce qu'il n'en est fait mention dans aucun texte. En fût-il parlé qu'il ne faudrait pas y croire : jamais un manuscrit de Suétone n'a été illustré de miniatures indécentes, Le démontrer serait perdre son temps.

Dans un livre déjà trop gros, l'abbé Bossard n'a pu réfuter toutes les fables qui ont été débitées sur Gilles de Rais ; pourtant il a pris la peine (p. 211) de citer, pour en montrer l'ineptie, ces lignes de Pitre-Chevalier [La Bretagne ancienne, p. 481) : « On trouva dans les souterrains de Tiffauges, dans la tour de Chantocé, dans les latrines du château de la Suze, les cadavres ou les squelettes de cent quarante enfants massacrés ou flélris. Un essaim de pauvres jeunes filles, réservées à la honte et à la mort, s'en échappa comme un chœur d'anges échappés à l'enfer ». A quoi M. Bossard répond : « Aucun enfant vivant ne sortit des demeures de Gilles : tout ce que l'on en retira fut un peu de cendre, qu'on disait être de la cendre des victimes brûlées, et aussi un petit vêtement d'enfant qui sentait si mauvais que les témoins de cette scène n'en pouvaient supporter l'odeur ». Je cite encore cette note de la p. 214 : « Le Grand Dictionnaire universel du xixe siècle prétend qu'il (Gilles) massacra un nombre illimité de femmes et que sept d'entre elles furent, dit-on, légitimement épousées par lui : circonstance qui a donné évidemment lieu au conte de Perrault, a fait remarquer le Moniteur du soir du 10 février 1866 »».

Ce sont là de belles autorités. Mais que dire des romans historiques ou soi-disant tels qu'on a écrits de nos jours sur Gilles de Rais? En voici un dont le titre promet : Aimé Giron et Albert Tozza, La bête de luxure (Paris, 1907). « Ce livre est de l'histoire découpée en roman », dit la préface. Bien entendu, il y est quesion du Suétone (p. 111).

1. Mais l'auteur de l'article (Barbe-Bleue dans le Dict. de Larousse) ajoute aussitôt (p. 214) : « Des historiens compétents ont prétendu, toutefois, que Gilles de Retz s'en était tenu à Catherine de Thouars ».

d'après Anatole France et Andrew Lang'

11 y a un parti-pris dans l'ouvrage de M. Anatole France sur Jeanne d'Arc2 : celui d'éviter l'anachronisme. Non pas l'anachronisme d'écolier qui met un mousquet aux mains d'Achille, mais celui de l'historien souvent très instruit qui attribue aux personnages d'un lointain passé les idées et les mobiles de son temps. M. France s'est fait, au prix de vastes lectures, de « soins affectueux », le contemporain de ces hommes du xve siècle 3, grands enfants corrompus*, ignorant sciences et méthodes, qui croyaient au miracle, à l'intervention des anges comme à celle du diable ; il nous a donné une Jeanne d'Arc qui n'est peut-être pas la vraie, l'histoire étant une science conjecturale, mais qui vit d'une vie très vraisemblable dans son milieu. En cela, comme il le dit (p. lxvi), il s'est inspiré de Vallet de Viriville, dont l'histoire « montre le souci de rattacher la Pucelle au groupe de visionnaires auquel elle appartient réellement5 »; mais M. France écrit beaucoup

1. [Revue critique, 19 mars 1908, p. 210-218; 11 mars 1909, p. 182-188; 17 février 1910, p. 129-130. J'ai introduit quelques changements et supprimé plusieurs critiques de détail, qui ne touchaient pns le fond de la question.]

2. Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, tome 1er, Paris, Calmann-Lévy [1908]. In-8°, LXxxm-556 p.

3. « Pour sentir l'esprit d'un temps qui n'est plus, pour se faire contemporain des hommes d'autrefois, une lente étude et des soins affectueux sont nécessaires » (p. lxxv.)

4. « La difficulté n'est pas tant dans ce qu'il faut savoir que dans ce qu'il faut ne plus savoir... On ne peut pénétrer un peu avant dans cet âge obscur sans se^croire parmi des enfants » (p. lxxv, xxi).

5. France, p. lxxxi : « L'histoire de Jeanne est une histoire religieuse, une

mieux que Vallet de Virivillc, il a choisi un cadre plus vaste et les travaux d'érudition des trente dernières années lui ont fourni bien des matériaux qui manquaient à tous ses prédécesseurs.

De bons esprits, en France et ailleurs, ont tracé depuis longtemps une voie moyenne entre l'opinion qui divinise et celle qui laïcise à outrance cette « merveilleuse et lumineuse destinée1 ». On a aussi réagi contre l'erreur très ancienne qui attribue à Jeanne une sorte de science infuse, qui grandit indûment son rôle militaire et politique aux dépens de son influence spirituelle, qui méconnaît la force de l'armée royale et l'épuisement de ses adversaires. M. Pfîster écrivait dans la Bévue critique, il y a près de vingt ans, en rendant compte delà Jeanne d'Arc de Mahrenholtz * : « De très bonne heure, il s'est formé une légende de Jeanne d'Arc ; légende religieuse, qui nous montre la jeune fille de Domrémy inspirée par le Ciel et qui ajoute foi à ses apparitions miraculeuses ; légende patriotique, qui attribue à Jeanne seule la délivrance du royaume, qui oublie la valeur du roi et de ses officiers, les progrès faits par l'artillerie, qui ne tient nul compte des dissensions intestines des Anglais, commandés par un enfant3 ». Et quand d'autres, exagérant la thèse contraire, traitaient Jeanne de « simple hallucinée », M. Pfîster leur répondait encore* : « Si la Pucelle était venue plus tôt, si elle avait trouvé un roi plus indolent, des soldats moins aguerris, une artillerie moins perfectionnée, une nation moins résignée à fournir des subsides, elle eût échoué et elle serait rentrée dans l'obscurité, comme tant d'autres voyantes de cette époque. Mais elle est arrivée au

histoire de sainte, tout comme celle de Colette de Corbie ou de Catherine de Sienne. » Cf. p. xxv, xxvi etpassim.

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