‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 118 sur 198 · Revue critique, 1890, I, p · texte numérisé non relu

Revue critique, 1890, I, p

moment opportun et son apparition a précipité l'œuvre de la délivrance; sans connaître, comme on l'a prétendu, les règles de la stratégie, elle a entraîné les soldats à la victoire ; elle a été blessée et elle est morte pour la patrie ' ». Un vieil ami de M. France, l'académicien Sylvestre Bonnard, a dû lire avec plaisir ces lignes dictées par la science à la raison. M. France a donc suivi la voie moyenne, avec une certaine tendance, très légitime d'ailleurs, à insister sur l'hallucination de la sainte. On dirait qu'à cet égard il n'a pas exprimé toujours sa pensée entière, puisqu'il craint qu'on lui reproche son audace jusqu'à ce qu'on lui reproche sa timidité (p. lxxxi). Mais, quelques réserves qu'il îasseinpetto sur les nuances de son exposé, ses lecteurs n'en pourront que louer la mesure et le goût. Ils seront aussi convaincus par son assertion souvent répétée que Jeanne a été conduite par des clercs, séculiers ou moines, et cela dès le début de sa mission8. Je n'attache pas beaucoup d'importance à un argument plutôt verbal : Jeanne a dit que le dauphin tenait le royaume en commande, et n'a pu parler ainsi de son chef (p. 74) ; car ce mot nous vient d'une source suspecte, le procès de réhabilitation. La résignation si rapide du père de Jeanne, qui parlait d'abord de la noyer pour l'empêcher de suivre les hommes d'armes, est déjà plus significative et implique l'intervention de « personnes pieuses » (p. 87, 110). Mais la preuve décisive est fournie par la prophétie falsifiée de Merlin sur la vierge du Bois Chenu et par les vers attribués faussement à Bède, qui furent répandus, non seulement à Chinon, à Orléans et à Paris, mais dans une partie de l'Europe, dès l'arrivée de Jeanne auprès du dauphin (p. 51, 54, 202 et suiv.). L'accord des clercs de la Meuse

1. Cf. France, p. xlix, li : « Ce n'est pas Jeanne qui a chassé les Anglais de France... Est-ce à dire que la jeune sainte n'ait point de part dans l'œuvre de la délivrance? Non certes! Elle eut la part la plus belle, celle du sacrifice; elle donna l'exemple du plus haut courage et montra l'héroïsme sous une forme imprévue et charmante. »

2. P. xxxix : « On est porté à croire qu'elle avait subi certaines influences ; c'est le cas de toutes les visionnaires; un directeur, qu'on ne voit pa», les mène. »

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avec ceux de la Loire est aussi évident que la double fraude. Si vraiment Jeanne, étant encore à Domrémy, a connu la prophétie sur la pucelle « des marches de Lorraine », qui porte la même marque de fabrique (p. 52), la part de clercs astucieux dans sa vocation doit être faite très large. « Ne soyons pas trop émus, conclut M. France, de découvrir ces fraudes pieuses sans lesquelles les merveilles de la Pucelle ne se seraient pas produites. Il faut toujours beaucoup d'art et même un peu de ruse pour accréditer l'innocence » (p. 207). Renan n'aurait pas mieux dit, ni pensé autrement.

A la différence de beaucoup d'historiens, M. France n'a pu apercevoir, dans l'entourage de Charles VII, aucune trace d'intrigues savantes ourdies contre Jeanne. Il a même vu, et avec raison, tout le contraire : « Ce qu'on ne remarque pas assez, dit-il (p. xli), c'est que le parti français la mit en œuvre très adroitement ». Les clercs de Poitiers, tout en l'examinant avec lenteur sur ses mœurs et sa foi, la faisaient valoir. Ces clercs de Poitiers..., c'était le Parlement du roi légitime. » Malheureusement, l'enquête de Poitiers, qui serait si précieuse, n'a pas été retrouvée et ne le sera probablement jamais.

Lors de la publication des Procès par Jules Quicherat, Sainte-Beuve, avec son sentiment délicat de la vérité historique, mettait en garde les biographes de Jeanne contre les témoignages du procès de réhabilitation : « Ces témoins survivants étaient déjà eux-mêmes sous l'influence de la légende universelle. » M. France, dans son excellente Introduction, fait aussi des réserves et les motive ; mais, chemin faisant, il semble parfois les oublier. On ne peut assurément pas négliger cette source, sous peine de renoncer à écrire l'histoire de Jeanne ; mais un « peut-être », un « dit-on » ne sont jamais déplacés quand on en tire des faits ou des mots

i. Cf. p. xliii : « On peut juger de l'état de l'armée anglaise par la bataille de Patay, qui ne fut point une bataille, mais un massacre, et où Jeanne n'arriva que pour gémir sur la cruauté des Vainqueurs. Néanmoius, les lettres du roi aux bonnes villes lui attribuent une part de la victoire. C'était donc que le Gonseil royal faisait étendard de la sainte Pucelle. *

qui passent l'ordinaire. M. France n'a-t-il pas montré lui même que la légende commence à fleurir autour de Jeanne dès son arrivée à Chinon et qu'elle devient, après Patay, une végétation touffue » ? Dans le procès de réhabilitation, il n'y a pas seulement de l'hagiographie, mais une tendance assez naturelle, chez les témoins qui avaient connu Jeanne, de se mettre en évidence, d'amplifier et de superposer leurs souvenirs 2.

M. France a fait un emploi judicieux des textes restés inconnus à Quicherat, ceux de Morosini, de Windecke et de quelques autres. Je ne trouve guère à lui signaler que deux pièces de vers du xve siècle sur Jeanne et sur Charles VII, qui ont été mal publiées dans les Mélanges de Rome (1905, p. 211 et suiv.). Elles offrent quelque intérêt pour l'histoire ancienne de la légende :

... Martia nirgo In modico exiliens ab ovis tutamine luslro... Marte puellari pugnat divina potestas Virgo ovium custos, armorum nescia, legum, Palladis arte potens, docta repente fuit.

Cette histoire de la légende eût exigé un volume, auquel je sais que James Darmesteter avait songé; M. France ne l'a pas écrit, mais il a donné, dans son Introduction, un excellent canevas de ce que pourrait être un pareil ouvrage. Je crois qu'il eût cité, s'il l'avait connu, l'étrange Discours de Lerouge, sous-chef de bureau au ministère des Finances, lu

1. « Trois mois après sa veDue à Chinon, Jeanne eut sa légende, qui, vivace, fleurie, touffue, se répandit au dehors... Dans l'été de 1429, cette légende était entièrement trouvée (formée?) » (p. 541).

2. P. 77, le mot de Jeanne à Lebuin, annonçant le sacre du roi avant uu an, est donné par le procès de réhabilitation et paraît peu croyable (Pr., II, 440). — P. 97 : « C'est Jean de Metz lui-même qui, vingt-sept ans plus tard, rapporte cette conversation. » Elle ne peut <lonc guère être historique. — P. 389 : « Maintes fois elle lui dit [au roi] : Je durerai un an, guère plus. » Témoignage sans valeur du duc d'Alençon, celui même qui fait de Jeanne une experte dans la manœuvre de l'artillerie (cf. ce que dit M. France lui-même de « ce pauvre duc d'Alençon, qui ne passa jamais pour un homme raisonnable », p. xlv). Un peu plus loin, le passage extrait du témoignage de Dunois (p. 391) n'a pas plus d'autorité.

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à la séance publique de la Société royale des Antiquaires de France le 30 mai 1819 \ Ce discours est plein d'âneries, mais on en peut détacher des phrases curieuses, qu'on s'étonne de voir tolérer au sein d'une Société royale et au début de la Restauration : « J'éviterai de reproduire les traditions surnaturelles et merveilleuses... comme si une fille, douée d'un courage mâle, ne pouvait s'armer d'une lance guerrière et obtenir des triomphes militaires sans l'assistance de Dieu ou le secours du Diable! » Et lors de la vocation de Jeanne : « Quelques béats, témoins de cet admirable élan de patriotisme, vont le colporter dans la ville... ; ils le transforment en une vision prophétique ; on dit et l'on répète dans toutes les sociétés qu'une bacelle a eu une entrevue nocturne avec saint Michel. Bacelle est une expression d'usage en Lorraine pour désigner une fille, et qui sait si ce mot, mal écrit ou mal lu, n'a pas été l'occasion de l'épithète pucelle donnée à Jeanne? » La Société royale des Antiquaires, en 1891, n'était pas difficile sur le choix des lectures qu'elle imprimait.

Un écrivain comme M. France ne pouvait commettre la faute de calquer son langage — comme l'a fait P. de Barante dans sa mauvaise Histoire des ducs de Bourgogne, — sur celui des chroniqueurs du temps ; il s'en est inspiré de loin, à sa façon, et l'on ne s'étonnera pas qu'il l'ait fait avec grâce. « J'ai préféré, dit-il, les formes archaïques de la langue toutes les fois que j'ai cru qu'elles seraient intelligibles » (p. lxxxi). De loin en loin, l'effort d'archaïsme devient sensible : « Certain chef de bandes, qui faisait meurtres et larcins sans nombre dans tout le pays, tomba avec ses larrons sur les villages... » (p. 31). En revanche, je lis (p. 171) : « Le pauvre roi Charles... ne pouvait être de ces chevalereux qui faisaient la guerre en beauté » (c'est moi qui souligne). Je doute qu'on trouve cette expression dans un livre imprimé avant 1880. Le danger d'archaïser, même discrètement, c'est de faire saillir les néologismes.

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