‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 119 sur 198 · Mém. Soc. roy. Antiq., t. II, p. 463 et suiv · texte numérisé non relu

Mém. Soc. roy. Antiq., t. II, p. 463 et suiv

Chercherai-je querelle à M. France au sujet de quelques « broderies? » Assurément, Tillemont était trop janséniste lorsque, composant une mosaïque de ses textes, il imprimait entre crochets ce qu'il croyait indispensable d'y ajouter ; mais je pense que lorsqu'un historien qui renvoie à ses auteurs, comme le fait M. France, en dit plus long- qu'ils ne disent, un mot doit en avertir le lecteur. — P. 8 : « Une petite voisine, Hauviette, était sa compagne de tous les jours. Elles avaient plaisir à coucher dans le même lit ». Le témoignage (II, p. 417) ne dit pas tout à fait cela. Il s'agit de la bonne réputation des parents de la Pucelle : Et hoc scit quia miiltotiens cura dicta Jolianna stctit et jacuit amorose in domo patris sut. Donc, elle passa souvent des journées et des nuits en bonne amitié avec Jeanne, dans la maison du père d'Arc. Tous les jours et le lit commun sont de trop. — P. 71 : « Vêtue d'une pauvre robe rouge toute rapiécée. « Le texte dit seulement : pauperibus vestibus rubeis. — Ibid. « Elle entendit la voix qui lui disait : Le voilà ! » En note, renvoi à Pr., II, 456, où je ne trouve rien de tel. — P. 79 : « Elle était la fable du village. On la montrait au doigt en disant par moquerie : Voilà celle qui relèvera la France et le sang royal. » Interprétation arbitraire de Pr. , II, 421. Le témoin dit simplement : Audivit pluries sibi dici (dire à Jeanne) quod relevaret Franciam et sanguinem regalem. » Il n'est pas question de moquerie. — P. 88, Jeanne part sans prendre congé d'Hauviette : « Elle craignait, si elle lui disait adieu, de sentir son cœur défaillir ». Joli, mais interpolé. — P. 92. Il y a des broderies dans l'histoire du petit clerc qui vit Jeanne en prière « immobile, les mains jointes, la tête renversée, les yeux levés et noyés de larmes. » Texte : Genibus flexis... aliquotiens vultu projecto et aliquotiens vultu erecto (donc, pas immobile). Les larmes sont une addition, non moins que le « ravissement » du petit clerc.

Cet ouvrage d'érudition sera lu et goûté surtout pour sa beauté littéraire ; mais il doit être jugé ici comme un ouvrage d'érudition, c'est-à-dire avec quelque minutie. Voici les observations de détail que m'a suggérées une lecture atten-

tive ; je ne parle pas des quelques fautes typographiques qui sont toutes vénielles.

P. lxii. A propos de la Pucelle, il eût été bon de rappeler que Voltaire imitait l'Arioste (il le mettait bien au-dessus d'Homère) ; ce mélange d'héroïsme féminin et d'histoires galantes vient tout droit de l'Italie du xvie siècle. — P. lxxiv. « Je ne saurais dire quel est le prototype de ces portraits (où Jeanne paraît équipée à l'allemande). » A mon avis, ce sont les Judith de Cranach. — P. 3. « Une fille naquit vers l'an 1410 ou 1412. » Malgré le « caractère fabuleux » du témoignage, Pr. V, 116, je ne vois pas de raison pour suspecter la date qu'il donne, 6 janvier 1412. — P. 14. « Béatrix disait : J'ai ouï conter que les fées venaient sous l'arbre dans l'ancien temps. Mais pour leurs péchés, elles n'y viennent plus. » En note : « propter eorum peccata. Pr. II, 396; le sens n'est pas douteux. » Il me semble, au contraire, certain que les fées ont été éloignées par les péchés des hommes. Du reste, elles sont appelées ici Dominae fatales ; si M. France avait raison, il eût fallu earum. — P. 13. « Terribles et douces, elles étaient encore les Fatales. » En réalité, fata, qui a donné fées ; fatales (précédé d'un substantif) est du latin demi-savant (fatorum seu spirituum fatalium, gallicè faées, Pr., I, 209). — P. 33. « Jeanne était à jeun, mais non pas épuisée d'inanition ; elle avait mangé la veille ». Il y a une contradiction qui avait déjà frappé Sainte- Beuve (Lundis, 19 août 1850, p. 378) entre les textes des Procès, I, p. 52 et p. 216. Quicherat a imprimé le premier comme il suit : Et venit tlla vox quasi hora meridiaua, tempore aestivo, in horto patris sui ; et ipsa Johanna jejunaveret die praecedenti. « Le manuscrit, écrit M. France, porte non jejunaverat. » Quicherat a eu raison de corriger ; avec non, la remarque n'a pas de sens, puisqu'on avait, même au xv° siècle, l'habitude de manger tous les jours. A la p. 216, on lit : Et erat in horto patris sui et tune erat jejuna, nec praecedente die jejunaverat. Ce texte aussi est singulier ; on s'attendrait, soit à tune non erat jejuna, soit à nec praecedente die cibum ceperat. Sainte-Beuve concluait : « Elle avait jeûné

le matin et le jour précédent ». On peut n'être pas de son avis, mais la difficulté est réelle et valait une note. — P. 102- 104. Les deux pèlerinages de Jeanne d'Arc, l'un à Saint- Nicolas de Sept-Fonds, l'autre à Saint-Nicolas du Port, laissent soupçonner une dittographie. Je ne sais sur quoi M. France se fonde pour placer l'arrivée de Colet de Vienne entre ces deux pèlerinages à Saint-Nicolas. — P. 199. « On l'appelait Mugot, peut-être par corruption de mango. » Absolument impossible. — P. 236. « Sur cette terre des Gaules, les blanches prêtresses des forêts, etc. » Il y a un texte de Pline sur les Druides vêtus de blanc, mais il n'est nulle part question des blanches prêtresses. Le costume blanc des Druides eux-mêmes est motivé, dans le passage de Pline, par une cérémonie spéciale; il n'était donc pas usuel. — P. 259 et suiv. Je crois qu'on pourrait exposer un peu autrement l'affaire de l'épée de Fierbois. Jeanne avait deux saintes, Marguerite et Catherine, dont elle connaissait bien les images. Catherine tient une épée, emblème du martyre qu'elle a subi. Quand on équipa Jeanne à Tours, elle voulut avoir l'épée de sainte Catherine et l'envoya demander à la chapelle de la sainte à Fierbois, où elle avait entendu trois messes vers le terme de son voyage à Chinons Ses voix lui disaient qu'on trouverait l'épée près de l'autel. Les deux prêtres de Fierbois en trouvèrent une, qui lui fut remise. Le texte capital est Pr., I, p. 76; Jeanne y spécifie deux fois que l'épée découverte était rouillée, mais que la rouille tomba dès que les prêtres du lieu la frottèrent. C'est donc qu'en la recevant à Tours elle crut d'abord voir une épée neuve et s'en étonna, dans la pensée que ce devait être l'épée de la sainte (non celle de Charles Martel, dont Jeanne devait ignorer le nom) ; on la rassura en lui racontant que la rouille épaisse était tombée comme par miracle. Cette épée était sans doute une de celles que les hommes d'armes, depuis Charles V, déposaient comme ex-voto dans la chapelle de Fierbois. — P. 285. Dans la lettre de Jeanne au roi Henry et aux trois chefs anglais, on lit que la Pucelle est « venue de par Dieu, pour réclamer le sang royal ». M. France croit

qu'il s'agit de la délivrance du duc d'Orléans ; je remarque cependant que l'expression est très analogue à celle d'un témoin du second procès : quod relevarel Franciam et sanguinem regalem. « Réclamer » est-il le vrai mot? La phrase suivante est obscure : « Elle est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrés jus et paierez ce que vous l'avez tenu. » M. France interprète ces derniers mots : « Que vous laisserez la France tranquille et payerez ce que vous devez », tenu étant considéré comme synonyme de dû (note 5). Ce n'est pas ainsi qu'ont compris les rédacteurs du texte un peu développé de cette lettre : « Et payerez de ce que vous l'avez tenu » (Pr. IV, 139) ; « et paies de ce que vous l'avez tenue » (Pr. V, 96). Il s'agit d'une indemnité à payer pour avoir occupé et pillé la France. Mais si vraiment Jeanne a voulu parler précédemment de la délivrance du duc d'Orléans, ces mots doivent se rapporter à la même affaire : vous payerez pour avoir détenu le duc. Le texte original n'existe plus et les rédactions que nous en avons sont altérées. — P. 309. « Pour elle, la victoire ou la défaite dépendaient uniquement de l'état de grâce ou de péché où se trouvaient les combattants; les mener à confesse, c'était tout son art militaire. » N'y a-t-il pas là quelque exagération? En revanche, le rôle de la « chevetaine » est parfaitement défini p. 435 : « Elle ne conduisait pas les gens d'armes ; les gens d'armes la conduisaient, la tenant non pour chef de guerre, mais pour porte-bonheur ». — P. 333. Jeanne réprimande son page en l'appelant « sanglant garçon ». Exemple à joindre à ceux qu'on a cités de cet emploi vitupératif de sanglant au xiv° et au xve siècle; l'anglais bloody, devenu si grossier, est-il l'original ou la traduction ?' — P. 393. Sur les images et statuettes de Jeanne, qui circulaient dès 1429, voir le nouveau témoignage publié par M. Valois (Comptes rendus de l'Acad. des lnscr., 28 décembre 1906). A la même page, dans

1. Ce que dit M. Murray à l'art, bloody du Dict. d'Oxford est à reviser. Un exemple injurieux de « sanglant », datant de 1389, est cité Romania, 1908, p. 121 (Thomas) .

le texte de l'oraison de la Pucelle (Pr. V, 104), M. France corrige : in se sperantes (le texte porte : in te). La correction est ingénieuse; mais n'y aurait-il pas insemet ipsos sperantesl Le texte reçu se comprend, car si les ennemis n'espéraient pas en Dieu, ils seraient des impies et l'auteur de l'oraison n'eût pas manqué de le dire. — P. 396 : « Elle communiait une fois la semaine. » Sis m septimana, dit le duc d'Alençon (III, 100). — P. 407 : « Après les citoyens d'Orléans, ce fut le sire de Rais qui contribua le plus aux dépenses du siège de Jargeau ». Renvoi à Bossard, p. 32 et à Lea, p. 566 et suiv. Bossard parle de cela à la p. 39 et il en parle d'après le seul texte qui fût à citer, Pr. V, 261. — P. 428. Le duc d'Orléans s'occupe « de recueillir les livres du roi Charles V, volés par le duc de Bedfort. » Le duc d'Orléans ne paraît avoir possédé que deux livres de Charles V et ceux-ci n'avaient pas été volés par Bedfort, puisqu'il les acheta, sur expertise, au prix de 2.323 livres, le 22 juin 1425 (Delisle, Recherches, I, 138). — P. 465. Je ne crois pas, avec M. France, que la Pucelle ait « dicté elle-même » la lettre de Gien, par la raison qu'elle s'y attribue des succès dont elle eût fait volontiers honneur à Dieu1. — P. 475. Artaxerxès, nommé dans deux passages de l'Écriture, ne l'est jamais, que je sache, en qualité de « cruel tyran ». — P. 491. « Ils disaient de Jeanne qu'elle était cocarde, c'est-à-dire toute niaise ». Je ne crois pas que ce soit le vrai sens de ce mot, qui implique l'idée de témérité et d'extravagance. — P. 517. « Les seigneurs de Rais etc. furent députés par le roi pour aller quérir la sainte ampoule ». En note, trois références; une seule était nécessaire et manque : Pr. V, 129. — P. 532. « Les vierges, ainsi que les rois, avaient le pouvoir de guérir le mal royal. Mais il fallait que la vierge, ayant jeûné, se mît nue et prononçât ces mots : Negat Apollo pestem posse recrudescere quam nuda virgo restringat. » En note, renvoi à Leber. Les lecteurs seront surpris de trouver une pareille

1. C'est le Conseil royal et les clercs de l'entourage de Jeanne qui, comme M. France l'a montré lui-même, avaient intérêt à grandir son rôle personnel pour donner confiance aux uns et intimider les autres.

coutume et une pareille formule (d'ailleurs peu intelligible) au moyen âge. En réalité, il n'y a là qu'un emprunt de clerc à Pline (XXVI, 60, 93) : Panos sanat... verbascum. Experti1 adflrmavere plurimum referre si virgo importât nuda jejuna jejuno et manu supina tangens dicat : Negat Apollo pestem posse crescere cui nuda virgo restinguat », L'emploi de cette formule livresque, citée aussi par Thiers (Traité, 1. 1, p. 479) et par Grimm (Mythol., t. II, p. 9cS9), n'est pas populaire, mais savant. — P. 546. Dans le poème anonyme, Veneris moderator iniquus signifie « peu capable de contenir ses passions ». Une note à ce sujet n'eût pas été inutile, car bien peu de gens comprendront; j'ai dû, pour y voir clair, me reporter à l'original et lire le contexte.

Assez de quisquiliae. Sainte-Beuve, en 1850, terminait son bel article sur Jeanne d'Arc par ces mots : « Je ne crois pas du tout impossible qu'on arrive à tirer de l'ensemble des documents, biens lus et contrôlés, et sans leur faire violence, une Jeanne d'Arc à la fois sincère, sublime et naturelle ». M. France a commencé de faire ce que Sainte-Beuve croyait difficile, mais non impossible ; il s'en est tiré avec un souci de la vérité et une élégance auxquels le plus grand des critiques eût applaudi.

IT

Si j'ai tardé longtemps à rendre compte de ce second volume5, ce n'est pas faute de l'avoir lu aussitôt avec délices, mais parce que je voulais d'abord prendre connaissance de l'ouvrage de M. Andrew Lang, The Maidof France, annoncé, au cours de l'été de 1908, par plusieurs articles de ce spirituel érudit, qui a critiqué sans merci, et parfois sans mesure, l'œuvre de son prédécesseur français, M. Lang, je veux le dire tout de suite, a souvent raison contre M. France, bien

1. Peut-être les médicastres gaulois, dont Pline connaît bien les recettes et les pratiques.

2. Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc. Tome 'second. Paris, Caluiann- Lévy [1908]. ln-8°, 486 p.

qu'il lui arrive d'attribuer beaucoup d'importance à des vétilles. J'avais déjà signalé, dans le premier volume, quelques traductions erronées, quelques renvois faux ; M. Lang en a réuni toute une série, surtout dans ses notes. Evidemment, M. France devra lire cela la plume à la main et tenir compte de critiques qui, pour être énoncées sans bienveillance, sont indispensables à une revision de son livre. Mais ce ne sont là, en somme, que des détails. Les grandes querelles que fait M. Lang à M. France sont de deux sortes. Il y a, d'abord, un procès de tendance presque continuel : l'auteur écossais accuse M. France de se contredire, par l'effet même de la sourde malveillance qu'il lui attribue, et de chercher par tous les moyens à diminuer Jeanne. Inutile de discuter ces griefs ; ce sont des nuances d'expression qui échappent un peu à l'analyse et que M. Lang voit d'un œil grossissant1. Ensuite, et cela importe davantage, il y a la thèse historique de M. France, qui revient souvent, dans ses deux volumes, comme un leitmotiv : celle du concert entre clercs armagnacs de la Meuse et de la Loire, pour préparer et seconder la mission de Jeanne. M. Lang oppose à cette thèse un démenti formel et discute, dans un appendice

1. Bieu entendu, les critiques de M. Laug ont trouvé uu écho chez nous : « Voltaire s'était acharné plus qu'à aucun de ses ouvrages à son odieux poème de la Pucelle. M. France a commis le même méfait d'essayer de diminuer Jeanne d"Arc. En deux sérieux volumes, il a feint d'être historien. La feinte était facile à percer, et uu écrivain écossais et protestant, assez faible d'esprit pour croire à la conscience de l'historien, M. A. Lang, n'a pas eu de peine à montrer, dans deux excellents articles, que M. France se moquait de ses lecteurs, que, textes et faits, il transformait tout à sa fantaisie. » (Le R. 1*. P. Suau, dans les Éludes de la Compagnie de Jésus, 10 déc. 1908, p. 810). M. Lang n'est pas responsable de ces propos calomnieux. — Il est fâcheux qu'un laïc, honnête et savant d'ailleurs, le professeur Desdevizes du Dezert, ait écrit avec uon moins d'injustice : « L'œuvre d'Anatole France est là pour montrer l'impuissance radicale du criticisme ironique à comprendre l'héroïsme et l'idéal; et quelles que soient les outrances des mystiques, c'est à eux qu'il appartient de louer ceux qui furent grands par l'âme, par le désintéressement et la vertu. Si étrange qu'il puisse paraître, par certains côtés, le livre de M. Denis (Léon Deuis, La vérité sur Jeanne a" Arc, 1910, avec cette conclusion : Jeanne d'Arc fut un médium), est un beau et un bon livre, comme le livre de M. France est un mauvais et un vilain livre. » (Le Lien, organe des libres croyants, janvier- février 1912).]

spécial, les deux fausses prophéties de Merlin et de Bède sur lesquelles M. France Ta fondée (The Maid, p. 308-311). La question est difficile ; mais M. Lang ne m'a pas convaincu que M. France ait tort. Prenons d'abord la prophétie de Merlin, que la France serait désolée par une femme et sauvée par une pucelle (des Marches de Lorraine), venue des abords d'un Bois chenu (ou chesnu). Il y avait un bois de ce nom auprès de Domrémy et Jeanne atteste elle-même qu'on 1 interrogea sur cette prédiction quand elle était auprès du roi à Chinon (Pr., I, p. 68). M. Lang soutient que la prophétie, tirée d'un passage de Merlin dans Geffroi de Monmouth — où il est question d'une vierge bienfaisante du Nemus camitum — étant répandue dans le peuple longtemps avant Jeanne et qu'elle lui fut seulement appliquée. Luchaire, dans un article d'ailleurs excellent (La Grande Revue, 25 mars 1908, p. 229), vit là, au contraire, une simple vaticinatio post eventum et ajouta : « 11 faut se défier des prophéties faites après coup. On remarquera que celles-ci (celles de Merlin et de Bède) n'apparaissent que dans les témoignages du procès de 1455. Dans les interrogatoires du premier procès, Jeanne ellemême ne parle jamais de ces prédictions, qu'elle semble ne pas connaître. » Il y a là toute une accumulation d'erreurs, que réfute suffisamment le passage déjà cité (Pr., I, p. 68). M. France en a commis une autre en disant, à propos de la prophétie de Merlin (t. I, p. 52) : « On a lieu de croire que les paysans l'ignoraient », sur quoi il renvoieà Pr., II, p. 447, d'où il ressort qu'une paysanne l'avait, au contraire, déjà entendue (ipsa testis haec audisse recordata est). M. Lang a beau jeu là-dessus ; mais quand il use du témoignage d'un juge de la réhabilitation, Jean Brehal, pour dire que c'était une vieille prédiction très connue (vulgariset antiqaa percrebuit fama, Pr., III, p. 340), il abuse ; la moindre citation de cette prophétie avant 1429 ferait mieux notre affaire. Tant que M. Lang ne la produira pas, M. France pourra soutenir que la modification et la mise en circulation de la prophétie de Merlin sont le fait d'un clerc de la Meuse ; peu importe qu'une paysanne de Vaucouleurs ait cru se souvenir, en

1455, de l'avoir entendue avant que Jeanne lui en parlât.

La question de la prophétie attribuée à Bède n'est pas moins obscure. Il s'agit de trois vers, dont le premier contient le chronogramme 1429, qui annoncent la guerre avec les Anglais et l'intervention d'une pucelle guerrière. M France dit que des clercs les firent circuler pendant le siège d'Orléans, c'est-à-dire en avril 1429 ; mais il n'en donne aucune preuve. M. Lang, qui ne veut pas qu'on mette en cause les clercs de la Meuse ou de la Loire, écrit {The Maid, p. 311) : « Paris (en juillet 1429) fut le lieu d'origine de cette fausse prophétie, qui peut être due à l'ingéniosité d'un Carme attaché au parti du roi légitime. » Il est clair que, si M. Lang avait raison, le principal argument de M. France tomberait. La première citation que nous ayons de la prophétie du pseudo-Bède est dans une lettre écrite par un Italien le 9 juillet 1429. Mais si elle avait été fabriquée après les grands succès de Jeanne, on s'étonnerait d'y trouver seulement l'annonce de la guerre et de la vierge porte-étendard (Ecce béant bella, tune fer tvexilla puella). En second lieu — et ni M. France ni M. Lang n'y ont fait attention — la manière dont la vieille Christine de Pisan, dans son poème daté du 31 juillet 1429, parle de cette prophétie, paraît indiquer qu'elle avait été alléguée, comme celle de Merlin, lors de l'examen de Jeanne à Poitiers, c'est-à-dire en avril 1429 (Pr., t. V, p. 12 : « Car bien a été éprouvée... Et bien été examinée... Mais on a trouvé en histoire Qu'à ce faire elle était commise, Car Merlin et Sébile et Bède Plus de vingt (?) ans a la véirent En esperit et pour remède A France en leurs écrits la mirent, etc. »). Je crois donc que M. France a tout de môme raison contre M. Lang et que si ce dernier vieillit beaucoup la prophétie de Merlin, il rajeunit à l'excès celle de Bède. Mais, dans l'état de nos connaissances, on peut avoir, à ce sujet, une opinion plutôt qu'une certitude.

Je ne louerai pas une fois de plus, dans ce second volume, les qualités littéraires qui font de l'ouvrage de M. France un régal. Aussi bien n'a-t-il pas besoin de mes éloges : je voudrais seulement que mes critiques pussent contribuer,

comme celles de M. Lang, à faire de son livre un compagnon aussi sûr qu'il est charmant.

P. 35, sur la prophétie d'Engelide (Pr., III, 340), M. France fait un contresens. Texte : Stupescat lilium. .. quasi marcescens rore privato. Traduction de M. France (t. II, p. 35) : « Le lis, comme allangui par sa propre rosée .. » Cela ne signifie rien, ou c'est trop joli pour l'époque. Lire : Marcescens rore privatum, le lys qui se fane faute d'eau, tout simplement. A la page suivante : Singnltus plurimos in se memorando. Traduction : a Se remémorant maints gémissements ». Certes non; lire murmurando . Quand un texte n"a pas de sens (et ceux que Quicherat a imprimés n'en ont pas toujours), il faut le corriger avant de le traduire, suivant le précepte de Quintilien : Interpretationem praecedere débet emendata lectio. — P. 73 : « Depuis plus de trois ans ses voix la tympanisaient avec l'assaut de Paris ». A la réflexion, M. France changera ce verbe. — P. 80, note 3 : « Sur la situation des esprits dans Paris, voir divers actes de Henri VI, des 18 et 25 sept. 1429 (ms. Fontanieu, 115). » Si ces documents sont inédits et n'ont été mentionnés de personne, il faut le dire et y insister ; s'ils sont connus, il faut renvoyer à un imprimé. — P. 90 : « Elle s'apercevait avec surprise que cette jeune fille ne savait absolument rien. » Renvoi à Pr., t. III, p. 85, 89, où il n'y a rien de tel. C'est là un genre d'erreurs dont M. Lang a cité beaucoup d'exemples. — P. 168 : « On ne lui demandait jamais conseil ; on l'emmenait comme un portebonheur, sans rien lui dire. » Exagération qui compromet une thèse juste en soi. — P. 206. Comment M. France peut-il croire que Jeanne, sans se blesser, se soit jetée en bas d'un donjon « haut de 70 pieds au moins » (la hauteur d'un sixième étage à Paris) ? Ce serait le plus étonnant de ses miracles.

P. 217 : « Jeanne, à Arras, reçut... un Écossais qui lui fit voir un portrait où elle était figurée en armes, un genou en terre et présentant une lettre à son roi. » M. France suppose que le peintre aurait figuré Jeanne remettant au roi une lettre de Baudricourt. Mais l'art de cette époque ne repré-

sente guère de scènes historiques, du moins de l'histoire contemporaine, et, d'autre part, Jeanne affirma n'avoir jamais posé pour son portrait. Je ne sais si l'on a encore aperçu le fait curieux qui se dissimule sous ce passage (Pr., J, p. 100) '. L'Écossais fit voir à Jeanne une de ces miniatures, nombreuses au xve siècle (par exemple, cod. Vindob., 1855, dans Kunst-und Kunsthandwerk, 1902, p. 301), où le guerrier Uri, agenouillé, reçoit une lettre des mains du roi David ; il dit à Jeanne que ce guerrier, c'était elle et, comme elle était naïve, elle le crut. Si cela est exact, on peut retrouver, à défaut de portraits de Jeanne — car les images de la Pucelle qu'on vénérait n'étaient pas des portraits — des figures dans les manuscrits de son temps où elle crut se reconnaître8. — P. 279, n. 2. Le renvoi à Pr., III, p. 80 est faux. Mais la réponse prêtée à la Pucelle est mal comprise. Jean Beaugère demande : « Quand vous voyez cette voix venir à vous, y at-il de la lumière? » — « Elle, alors, moqueuse comme à Poitiers : Toutes les lumières ne viennent pas à vous, mon beau seigneur. » Voici le latin (Pr., I, p. 75) : Dixit etiam interroganti quod non totum lumen veniebat ad ipsum. Evidemment, il faut lire ipsam ; Jeanne se contente de répondre, sur une nouvelle et perfide interrogation, que la lumière était répandue tout alentour, qu'elle ne rayonnait pas exclusivement sur elle. M. France a ajouté « moqueuse comme à Poitiers » pour prêter à Jeanne une impertinence trop spirituelle. — P. 297, explications insoutenables. On interroge Jeanne sur un tableau qui était dans la maison de son hôte à Orléans et où figuraient trois femmes avec cette inscription : Justice, Paix, Union. Pourquoi lui pose-ton

1. L'idée de cette explication m'a été suggérée par M.Durrieu; j'avais pensé d'abord à une miniature de présentation.

2. J'ai publié à ce sujet une note dans le Burlington Magazi?ie (mars 1909, p. 165), accompagnée d'une reproduction de la miniature de Vienne qui représente Uri aux pieds de David. Andrew Lang m'a contredit (A miniature of a mrvried Hittite could (not) bemislaken for a girl ofetghleen,ibid., avril 1909, p. 51); mais, d'abord, Uri est représenté comme un tout jeune homme; et puis, je n'ai jamais dit que la miniature montrée à Jeanne fût celle même que nous possédons encore.

cette question, immédiatement après l'avoir interrogée pour savoir si elle avait fait peindre son portrait (Pr., I, p. 100- 101)? Sans doute parce qu'un imbécile a dit à l'enquêteur que Jeanne s'était fait représenter sous les traits d'une de ces femmes, d'une de ces allégories quasi divines, commettant ainsi le péché d'orgueil. Mais M. France s'imagine que le tableau était indécent et part sur cette fausse piste : « Les peintres, à cette époque, traitaient, sur des petits panneaux, des scènes d'étuve et des allégories et peignaient des femmes nues. » Pas de renvoi, et pour cause. Les allégories peintes dans la maison d'Orléans devaient être sévèrement, lourdement drapées; on en voit assez sur des tapisseries du xve siècle (il y en avait à l'exposition des Primitifs français). Quant aux femmes nues sur des panneaux, même celles que peignit Jan Van Eyck (le tableau vu par Facius, celui dont une copie est à Leipzig, celui dont une copie a été découverte récemment par Weale), elles sont postérieures à la mort de Jeanne et, d'ailleurs, ni « ordes ni vilaines », pour emprunter l'expression que M. France tient de Brantôme. — P. 366. M. France connaît naturellement le livre de l'abbé Ulysse Chevalier ; mais il saute à pieds joints sur les difficultés que soulèvent les deux formules d'abjuration. Une longue note, tout au moins, n'eût pas été inutile, ne fût-ce que pour expliquer pourquoi M. France, à l'exemple de M. Lea, n'attache pas beaucoup d'importance à cette question, qui passionne à bon droit les théologiens. — P. 378, M. France ne veut pas que la relapse, c'est-à-dire la reprise du costume viril, ait été imposée à Jeanne par quelque nécessité de son existence en prison : « Elle se repentait de son abjuration, elle ne se pardonnait pas d'avoir menti de peur de mourir ». M. Lang, qui accuse M. France de diminuer Jeanne, trouverait ici, avec raison, qu'il la grandit à l'excès. La preuve qu'il y a erreur, c'est que Jeanne se plaignit, amèrement et justement, de n'être pas dans une prison d'Église et de n'avoir pas de femme auprès d'elle (Pr., I, p. 456), insistant aussi sur l'embarras où elle était de vivre parmi des hommes (p. 455). Sans doute, après avoir

repris ses habits, elle se fortifia dans sa résolution de les garder par les raisons qu'allègue M. France d'après Jeanne ellemême; mais ce ne fut pas la cause immédiate de la relapse. — P. 387. Les pièces publiées parQuicherat(t.I, p. 477etsuiv.), sur les derniers interrogatoires de Jeanne, sont absolument suspectes, puisque les greffiers ont refusé delessigner; M. France sait cela, mais il aurait dû le rappeler en prêtant à Jeanne ce propos peu vraisemblable : « Je ne veux plus ajouter foi à ces voix qui m'ont déçue ». — P. 410 et suiv. M. France, pas plus que personne, n'a trouvé le mot de l'énigme irritante que pose l'histoire extraordinaire de Jeanne des Armoises. Le point essentiel, que nous ignorons, c'est comment la dame des Armoises prétendait avoir échappé du bûcher de Rouen. « On a des raisons de croire, écrit M. France, qu'elle attribuait son salut à sa sainteté ». Et plus loin (même page) : « Très probablement, elle donnait à entendre qu'à sa place on avait brûlé une autre femme ». C'est l'un ou l'autre; c'est peut-être encore autre chose; mais lorsque la fausse Jeanne causait avec les frères de la vraie, ou avec ses amis d'Orléans, elle leur servait sans doute une histoire vraisemblable, sans intervention miraculeuse (ce qui eût attiré sur elle la main de l'Église), une histoire qui devait tenir compte des incidents du procès. C'est cette histoire que nous avons le malheur d'ignorer. M. France incline ingénieusement à croire que la fraude fut d'abord favorisée par le roi lui même, qui ne songeait pas encore à la possibilité d'une réhabilitation pour celle qui l'avait fait sacrer à Reims (p. 434) ; cela expliquerait comment les frères du Lys, qui avaient séduit le peuple et trompé le roi, ne furent ni inquiétés, ni même disgraciés. Mais, parmi ceux que trompa la dame des Armoises, il y eut le compagnon des chevauchées de Jeanne, Gilles de Rais, qui pourtant n'avait aucun motif de se faire le complice de la duperie. Ce mystère de la crédulité reste impénétrable, malgré le beau mémoire de M. Lefèvre-Pontalis. M. France parle à ce propos de Gilles de Rais en termes que je ne puis admettre, exagérant encore d'évidents mensonges : « Main-

tenant, il dépeuplait d'enfants ses vastes seigneuries et, mêlant la magie à l'orgie, offrait aux démons le sang et les membres d'innombrables victimes ». Aux arguments que j'ai allégués contre cette sotte histoire (Rev. Univ. Brux., 1904, t. X, p. 161-182 ; cf. Monod, Rev. hist., 1907, 1, p. 356)«, il faut encore joindre d'autres raisons tirées du folklore du pays de Rais : on y racontait déjà, paraît-il, de semblables horreurs longtemps avant le procès de Gilles (Bull. soc. anthrop., 1908, p. 488). — P. 480. M. France signale en note les miniatures de la collection Spetz et de la Vraie Jeanne d'Arc du P. Ayroles, sans dire que ce sont des faux impudents, fabriqués (en Allemagne sans doute) au xixe siècle. M. Durrieu en avait déjà fait justice en 1904, dans son mémoire sur l'Exposition des Primitifs. Si M. France avait été catégorique à cet égard — son texte laisse percer ses soupçons — M. Lang n'auraitpas défiguré son récent ouvrage par de luxueuses reproductions de ces niaiseries.

Un texte bien surprenant est celui que Quicherat (t. V, p. 270) a reproduit d'après Hormayr. Les magistrats de Ratisbonne disent avoir donné 24 deniers, en 1429, pour voir le tableau « comment laPucelle a combattu en France ». Rien n'autorise à croire que ce fût un tableau de bataille (la Pucelle combattant en France, écrit M. France, p. 483). Une Vierge en harnoisde guerre pouvait être le sujet du Gemael qui fut mis en rapport, pour la circonstance, avec la Pucelle lorraine. Cette œuvre a disparu ; mais je me demande si nous n'en avons pas un écho dans une singulière peinture de la lin du xve siècle à Klosterneuburg (Drexler et List, Tafelbilder, pi. 3, reproduite dans mon Répertoire de peintures, t. II, p. 538). La Vierge Marie y paraît, revêtue d'une armure complète, entre quatre anges également armés de pied en cap. La première fois que j'en vis la photographie, je songeai à Jeanne; le modèle suivi par le peintre anonyme ne serait-il pas apparenté au tableau que l'on montrait en 1429 à Ratisbonne?

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