Cf. plus haut, p
En tête de la 28e édition de sa Vie de Jeanne d'Arc, M. France a remercié la Revue historique, la Revue critique, Y Opinion... et particulièrement M, Andrew Lang, qui avaient appelé son attention sur beaucoup de références fautives et d'erreurs de détail. Malgré les améliorations ainsi apportées par l'auteur, l'ouvrage reste fort incorrect ; M. Lang a pu signaler encore 80 passages qui attendent la main du reviseur '. Il lui est arrivé pourtant, comme l'a déjà remarqué M. F. Vogt, de noter des fautes inexistantes, par exemple lorsqu'il s'en prend à une référence {Procès, I, p. G6) qui, vérification faite, est parfaitement légitime (Lang, p. 131) ; mais alors même qu'on ferait la part de plusieurs erreurs de ce genre et d'un nombre double de chicanes sans importance, il n'est pas moins établi que M. France, admirable écrivain, historien lucide, ne sait pas ou ne sait plus travailler en érudit Peut-être faut-il penser qu'il a divisé sa tâche, qu'il a employé ce qu'on appelle un « nègre » et que ce nègre, par malheur, n'était pas un bon nègre.
Le reste du volume — traduit en bon français sans nom d'auteur — comprend trois parties. D'abord, des objections générales aux vues de M. France, en particulier à celle qui domine son œuvre, sur la part des clercs du parti armagnac dans la vocation de la Pucelle. Je ne crois pas que M. Lang ait réfuté cette opinion; ce qui touche au texte capital de Christine de Pisan n'a été qu'effleuré par lui. Les « contradictions » que M. Lang relève ensuite dans le texte de M. France ne sont pas toutes, tant s'en faut, des contradictions véritables, mais s'expliquent par la préoccupation « renanienne » de montrer les divers aspects des choses et les nuances dont est faite la vérité historique. Nous trouvons enfin une dissertation sur le « secret du roi ». M. Lang admet l'explication donnée à Pierre Sala, en 1480, par le
i. Andrew Lang, La Jeanne d'Arc de M. Anatole France. Paris, Perrin, 1909. In-8, 165 p.
chambellan de Charles VII, Boissy ; il s'agirait d'une prière tout intérieure que le roi aurait faite dans un moment où, doutant de sa légitimité, il avait la pensée de fuir en Espagne ou en Ecosse. D'accord avec Quicherat, M. Lang accepte ce témoignage comme « la clef décisive du mystère » et part de là pour attribuer à Jeanne des facultés psychiques anormales, apparentées à « la télépathie, la clairvoyance et même la précognition ».
Cette explication d'un mystère par un autre est évidemment inadmissible. Il faudrait non pas une preuve, mais dix, pour faire croire que Jeanne a parlé au roi de l'Ecosse et de l'Espagne, pays dont elle ignorait sans doute l'existence à ce moment. Elle a pu lui dire : « Vous me demandez un signe que je suis envoyée de Messire; eh bien ! mes Voix m'ont dit que vous êtes le roi légitime, que vous avez tort de perdre courage ». Cela n'était pas bien extraordinaire, mais put impressionner vivement Charles VII, qu'il ait ou non, peu auparavant, confié ses incertitudes au Ciel. Dès 1429, dans l'entourage du roi, il était question d'un secret que Jeanne lui avait révélé; mais on avait bien soin de ne pas laisser entendre que le roi eût pu, même un instant, douter de la légitimité de ses droits. Toutefois, les enquêteurs du procès ont dû entendre parler de la chose et recueillir une version qui se rapprochait delà vérité; de là, leur insistance indiscrète pour obtenir des explications de Jeanne ; de là aussi, la résistance de la jeune fille qui les induit en erreur, ou qui reste dans le vague : habuit rex signum de factis suis (I, p. 75). Le parti anglais aurait naturellement voulu que les doutes de Charles VII fussent révélés par Jeanne elle-même, et Jeanne a montré son bon sens et sa haute raison en évitant le piège qu'on lui tendait. Ainsi, la version de Sala est vraie dans l'ensemble, non dans le détail : Jeanne n'a pu parler des projets du roi sur l'Ecosse et l'Espagne ; elle a dû rassurer le roi sur des scrupules, portant, non sur le fait de sa naissance, mais sur les droits des Valois opposés à ceux des Lancastres. S il y avait eu là un phénomène de télépathie, quasi-miraculeux, quelqu'un des confidents de Charles VII serait venu dire, au
procès de revision, que Jeanne avait parlé au roi de l'Ecosse ou de l'Espagne au moment où il songeait à ces deux pays. Or, au procès de revision, il n'a jamais été question du a secret du roi », précisément parce qu'il aurait fallu y faire état d'une question de légitimité dynastique qu'il y avait intérêt à laisser dormir.
Note sur la page 307 (ligne 3).
Les gens de lettres du xvme siècle savaient parfaitement que la Pucelle de Voltaire était une imitation du Roland de l'Arioste et que Voltaire, en quête d'une Bradamante dans un sujet national, avait naturellement choisi Jeanne, sans aucun parti-pris de blasphème « antifrançais ». Je cite ces vers de Marie-Joseph Chénier dans son Épître à Voltaire :
Cirey te vit longtemps, sous les yeux d'Emilie, Te faire un avenir et préparer ta vie; De Locke et de Newton sonder les profondeurs; Soumettre la morale à tes vers enchanteurs; Ou, prenant tout à coup VArios te pour maître, L'imiter, régaler, le surpasser peut-être.
Les Apologies de l'Inquisition4.
Il y a profit, sinon toujours plaisir, à lire les apologies de l'Inquisition. Les avocats de cette cause difficile se sont donné beaucoup de mal pour la défendre; ils y ont employé du savoir et du talent. Tous ont dû mêler à leur argumentation des sophismes ou des faits conlrouvés; pour rétablir la vérité, il faut bien connaître les thèses qui lui font violence. D'ailleurs, les apologistes sont si nombreux qu'ils nous aident eux-mêmes à découvrir le faible de leurs plaidoiries; ils se contredisent et se réfutent entre eux. Je n'ai pas lu toutes les apologies de l'Inquisition, mais j'en ai lu quelques-unes. Il m'a semblé utile de classer leurs arguments sous certains chefs et de leur opposer des faits probants, tirés, le plus possible, des œuvres mêmes des apologistes.
Ceux qui profiteront de mon travail pourront le compléter, mais n'auront pas à le refaire; ce sera autant de gagné pour cette apologétique de la raison qui se constitue, trop lentement à notre gré, en face de l'apologétique de l'Eglise à laquelle ont collaboré, depuis des siècles, tant d'hommes de grand savoir et d'hommes éloquents.
Je rappelle d'abord quelques notions essentielles. Qu'estce que l'Inquisition ? « On appelle ainsi le Tribunal de l'Inquisition, disait l'illustre historien De Thou, du mot latin inquirere , « rechercher », parce qu'il fait une rigoureuse
1. [Conférence faite à Bruxelles, imprimée dans la Bibliothèque de Propa* gande, neuvième année, n. 8; Bruxelles, 1911.]
recherche de ceux qui ont de mauvais sentiments sur la religion et sur les lois de l'Eglise et qu'il les punit sévèrement dans leurs Mens et dans leurs personnes. » — « Les débuts de l'Inquisition, dit l'historien catholique Funk, remontent aux décisions du Synode de Vérone en 1184, promulguées au nom du pape et de l'empereur ; les évoques devaient faire opérer des recherches dans les localités suspectes d'hérésie ; le pouvoir séculier devait recevoir leurs instructions pour châtier les coupables. »
L'Inquisition, à partir du xme siècle, exerça d'abord ses rigueurs clans le midi de la France; elle étendit son action à tous les pays d'obédience romaine, sauf l'Angleterre; à la fin du xve siècle, elle devint une institution d'État en Espagne et y sévit dans ce pays et ses possessions jusqu'au xixe siècle; au xvie siècle, en Allemagne surtout, elle tourna ses efforts contre la sorcellerie. Les inquisiteurs furent toujours des ecclésiastiques et généralement des moines dominicains; indépendants du clergé séculier, qui était censé coopérer avec eux, ils formèrent, pendant six siècles, une milice romaine, pontificale, dispersée à travers le monde pour dénoncer l'hérésie au nom du pape et en assurer la répression, soit directement, soit avec le concours du pouvoir civil.
Il n'y a pas d'autre exemple dans l'histoire d'une institution de si longue durée, qui ait fait couler tant de sang, accumulé tant de misères et combattu avec autant de rigueur les moindres efforts pour l'affranchisement de la pensée.
L'Inquisition existe encore; Rome n'a jamais aboli ce tribunal; s'il ne lui reste que des pouvoirs disciplinaires, c'est que l'autorité civile, dans tous les pays du monde, refuse aujourd'hui de tir^r le glaive pour la foi. Mais à Rome même, jusqu'en septembre 1870, les forces de la police étaient au service de l'Inquisition.
« Il n'est guère d'apologistes, s'il en est. écrivait en 1906 l'abbé Vacandard, qui éprouvent une réelle fierté à rencontrer dans l'histoire de l'Église catholique les annales de l'Inquisition. » Voyons comment ils s'y prennent pour écarter ou pour atténuer ce que ces annales ont de fâcheux.
Le premier argument et le plus fréquemment reproduit est celui-ci : l'Église, seule compétente pour découvrir l'hérésie, en a signalé les fauteurs aux pouvoirs civils; ceux-ci les ont châtiés suivant les idées et les mœurs du temps; le sang versé ne l'a pas été par l'Église.
C'est l'argument de l'écolierqui, pris en faute, dit au maître: « Monsieur, ce n'est pas moi! ». Mais il faut entrer dans le détail et l'analyse des raisons alléguées ; l'argument comprendplusieurs chapitres ou sophismes, queles différents apologistes sont loin d'avoir également fait valoir.
1° L'Inquisition n'a pas été créée par l'Église. C'est ce qu'aaudacieusement soutenu Joseph de Maisre. « Toutes ces sortes d'institutions, écrivait-il en 1815, s'établissent on ne sait comment. Appelées par les circonstances, l'opinion les approuve d'abord; ensuite l'autorité, qui sent le parti qu'elle en peut tirer, les sanctionne et leur donne une forme. » Il est vrai que des hérétiques ont été persécutés dès le lendemain du triomphe du christianisme dans l'Empire romain et que les premiers à être brûlés vifs en France l'ont été par le pieux roi Robert en 1022; mais c'est bien le pape Grégoire IX, et nul autre, qui a créé le tribunal permanent de l'Inquisition. « La Papauté, dit M£r Douais', a établi l'Inquisition parce qu'elle avait qualité pour le faire; c'est un fait certain et universellement reconnu. »
2° C'est l'empereur Frédéric II, dit-on, et non l'Église, qui a ouvert l'ère des répressions sanglantes. — Assurément, Frédéric II porte une lourde responsabilité; mais celle d'Innocent III et de Grégoire IX est plus lourde encore. En 1199, Innocent III annonce qu'il confisque les biens des hérétiques dans les territoires soumis à sa juridiction temporelle. « Dans les autres, ajoute-t-il, nous signifions aux podestats et aux princes séculiers d'en faire autant et nous ordonnons que, s'ils négligent ce devoir, ils y soient forcés par la voie des