Apollodore, I
3. Bôttiger {Kleine Sckriften, t. I, p. 21) a le premier émis cette ingénieuse hypothèse et en a conclu que les poètes attiques, dont Hygin se fait l'écho, ont arrangé à leur manière le mythe de Marsyas.
chés, soumis aux plus effroyables tortures; mais ce sont des prisonniers de guerre que l'on traite ainsi et il n'est pas question d'une guerre entre Apollon et Marsyas. D'ailleurs, l'application de cette méthode conduit dans une voie qui ressemble dangereusement à celle de l'evhémérisme ; on projette, pour ainsi dire, un épisode légendaire dans le passé le plus lointain, en ayant soin pourtant d'en conserver les éléments tels que la tradition littéraire les fournit. Or, si les idées ont évolué, la tradition a dû évoluer avec elles. Au cas où l'on prouverait qu'au trentième siècle avant notre ère les ancêtres des Phrygiens écorchaient vifs leurs rivaux, il faudrait bien admettre qu'à cette époque préhistorique il ne pouvait être question ni de flûte, ni de cithare, ni d'un concours musical. D'une manière ou d'une autre, c'est la légende elle-même dont il faut modifier les éléments afin d'en découvrir la donnée vraiment primitive et originale, dont les versions modernisées nous sont seules connues.
Laissons donc la cithare et la flûte, puisqu'aussi bien nous savons qu'au v° siècle il y eut comme une crise d'antagonisme entre ces instruments, le premier étant opposé au second comme la sagesse à la passion, l'Europe à l'Asie, la religion d'Apollon à celle de Dionysos. S'il est faux de dire, comme on l'a fait encore tout récemment, que le mythe d'Apollon et de Marsyas ne fasse que symboliser la rivalité de la lyre et de la flûte1 — car qui donc, pour symboliser un fait d'ordre musical, aurait attribué à un dieu une vengeance aussi barbare ? — il est certain que la légende primitive fut entendue dans ce sens au v° siècle et dut à cette interprétation la vogue singulière dont elle a joui. Si donc on élimine les instruments, l'idée de concours disparaît comme adventice et il reste seulement Marsyas écorché par Apollon.
De ce résidu de la légende, les modernes ont tenté des explications qui me semblent toutes égalementextravagantes.
1. « Toute la légende symbolise la victoire de la cithare sur la flûte phrygienne ». (Nicole, ap. Saglio, art. Silenus). Cf. Th. Reinach, ibid., art. Musica, p. 2084.
Apollon vainqueur de Marsyas, c'est, a-t-on dit, le triomphe du soleil sur la lune; c'est le triomphe de la chaleur solaire sur les neiges d'hiver; c'est la disparition de la rivière Marsyas sous les rochers ; Marsyas pendu à l'arbre, prétend un autre, ce sont les lourdes nuées d'orage qui, avant la victoire du soleil ou après, semblent suspendues du ciel sur la terre1. Je cite textuellement ces lignes de MM. Charles Lenormant et J. de Witte2 : « Cette victoire d'un culte nouveau sur une religion ancienne, outre son caractère moral, esthétique et historique, a aussi trait, dans la pensée des anciens, à la succession des phénomènes de l'année : c'est ainsi que le jeune soleil triomphe des neiges du vieil hiver » . Évidemment ; et ce sont sans doute les zébrures de la neige fondante qui ont donné l'idée du supplice de Marsyas. On voudra bien me dispenser'de toute discussion.
Le dernier auteur qui ait traité de la légende de Marsyas, M. Jessen, ne croit pas aux explications qui précèdent, mais il juge à tort que toute explication est inutile. « L'analyse historique du mythe, écrit-il5, montre la vanité des tentative d'exégèse; la légende du concours d'Apollon et de Marsyas est une addition postérieure, expression de traditions nationales en conflit; Marsyas n'était, à l'origine, qu'un génie de source (Quellddmon) qui, en tant que Silène et représentant le jeu de la flûte, appartenait au cercle de Cybèle. » Que Marsyas ait des rapports étroits avec Cybèle et qu'il n'en ait aucun, à l'origine, avec Dionysos, c'est ce que savaient les anciens; Diodore fait de Marsyas non seulement le compagnon de la déesse, mais son consolateur après la mort d'Attis*. J'accorde également que Marsyas a été un génie de source", puisqu'on connaît, en Asie Mineure et en
1. Ces « explications » sont énumérées par Jessea, ap. Roscher, loc. laud., col. 2445.