‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 141 sur 198 · Vacandard, p · texte numérisé non relu

Vacandard, p

nuire à la société. L'assertion que l'Église aurait défendu sciemment l'ordre social et assuré la perpétuité de l'espèce humaine menacée par l'ascétisme des Cathares, est un sophisme qui ne résiste pas à l'examen.

Les services rendus par l'Inquisition à l'Espagne ressemblent à ceux que la corde rend au pendu. Ce pays était riche et prospère ; l'Inquisition l'a appauvri et dépeuplé. S'il a échappé aux guerres de religion, déchaînées en France et en Allemagne par l'Église, c'est comme Gribouille qui échappe à la pluie en se jetant dans l'eau; la persécution religieuse la plus atroce, mortelle à tout progrès, à toute pensée, y a duré sans accalmie pendant deux siècles, pour se prolonger, sous une forme plutôt ridicule, jusqu'au xixe. Le discours à la gloire de l'Inquisition, que Frayssinous met dans la bouche d'un Espagnol, n'a jamais pu être tenu que par un suppôt ou un salarié de cette institution. Quant au mérite d'avoir arrêté les progrès de la Réforme, de l'avoir étouffée en Espagne, en Italie, en Belgique, laissons-le, si c'est un mérite, à l'Inquisition ; mais convenons, puisque c'est l'évidence même, que les pays réformés, par cela même qu'ils ont secoué plus tôt que les autres le joug inquisitorial, se sont avancés d'un pas bien plus rapide dans la voie de la liberté et du progrès.

Voici maintenant l'apologie sans réserves, qui n'est plus une apologie, mais un hymne de reconnaissance et d'admiration. « L'Inquisition, écrivait un jésuite dans la Civiltd Cattolica, organe officiel de l'ordre de S. Ignace', fut un sublime spectacle de perfection sociale, un modèle de justice ». « Il faut louer l'Église, écrit Mgr Douais8, d'avoir conduit une affaire aussi délicate [la répression de l'hérésie] avec dextérité, sans violence et au mieux des intérêts de Dieu et de César. » En 1875, le R. P. Wenig, de la société de

i. Civiltà Catlolica, 1853, I, p. 595 ; cité par Vacandard, p. 275. 2. Douais, p. 273.

Jésus, professeur à l'Université d'Inspruck, écrivait que « l'hérésie ne peut être châtiée d'une façon convenable qu'en lui appliquant de nouveau la peine de mort1 ». C'est là l'enseignement officiel, avoué de l'Église, témoin ces lignes de la Théologie dite de Clermont, sans cesse rééditée (la neuvième édition en 1904) et approuvée par Nosseigneurs les évêques : « Il faut maintenir que l'Église a reçu de Dieu le pouvoir de contraindre et de châtier les hérétiques et les obstinés par des peines non seulement spirituelles, mais même temporelles et corporelles2 ». Un peu plus loin, l'aimable théologien cite, parmi ces peines, la flagellation, la mutilation (sans doute de la langue) et la mort; il est assez bon pour ne pas spécifier le bûcher. Mais la papauté infaillible n'a pas eu ce scrupule. Le concile de Constance avait condamné Jean Huss pour avoir affirmé, entre autres propositions intolérables, qu'aucun hérétique ne devait être abandonné au bras séculier3; Léon X alla plus loin encore en lançant l'anathème contre cette 33e proposition de Luther : « Il est contraire à la volonté du Saint-Esprit de brûler des hérétiques4 ». Voilà bien la glorification des bûchers par la papauté elle-même. Et tandis que les calvinistes de Genève ont élevé un monument expiatoire à Servet, victime de l'intolérance de Calvin, l'Église n'a jamais avoué, jamais désavoué aucun des crimes de l'Inquisition. Bien plus, l'article 24 du Syllabus de Pie IX condamne comme hérétique la proposition suivante : « L'Église n'a pas le droit d'employer la force ». Il est de mauvaise foi de prétendre, comme on l'a fait récemment encore à la Chambre française, que force signifie ici force spirituelle, car on n'affirme pas solennellement ce qui n'a jamais été contesté, le droit de l'Église de censurer les hérétiques. Il s'agit bien, il s'agit exclusivement de la violence, comme le déclare la Théologie de Clermont.

Page 1