‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 147 sur 198 · Zeitschrift fur Ethnologie, 1909, p · texte numérisé non relu

Zeitschrift fur Ethnologie, 1909, p

Je pourrais montrer aussi que les Grecs préhistoriques ont dû partager la croyance des Australiens sur la possibilité d'une grossesse due à la manducation d'un fruit ou à l'exposition au vent; qu'il me suffise de rappeler que Virgile parle des cavales fécondées par le vent, vento gravidae, que saint Augustin y a cru parce que cela était dit dans Virgile et que tout le moyen âge y a cru parce que cela était dit dans saint Augustin. Mais j'ai hâte de revenir au bâton de Teyjat; les croyances auxquelles je fais allusion et bien d'autres ont été longuement et complètement exposés par M. Sydney Hartland dans ses deux ouvrages sur la légende de Persée et sur la paternité primitive (1896 et 1910).

J'ai essayé de démontrer, en 1903, que tout l'art des chasseurs de rennes est magique, destiné, dans la pensée des artistes, à assurer des chasses heureuses et la multiplication des animaux comestibles sur le terrain de la chasse. Comme les Australiens, les chasseurs de rennes n'avaient pas d'animaux domestiques, ils vivaient de gibier et de fruits sauvages; les rapprochements qui s'imposent entre ces deux civilations si éloignées dans le temps et dans l'espace ne doivent pas se borner à leurs éléments matériels. L'art des Australiens est également magique et l'on peut dire que toute leur vie religieuse, qui est très intense, s'inspire du besoin d'accroître leurs ressources alimentaires et de l'illusion qu'ils peuvent y parvenir par la magie.

On ne nous dit pas, du moins d'une manière explicite, quelle est l'opinion des Australiens actuels sur le mode de reproduction des animaux. Strehlow déclare, il est vrai, que les enfants eux-mêmes connaissent, en ce qui concerne les bêtes, la relation entre l'accouplement et la reproduction (zwischen Begattung und Nachkommenschaft, II, p. 52'). Que

i. Ce témoignage est confirmé indépendamment par W. E. Roth, parlant des aborigènes du Queensland septentrional : « Although sexual connection as a cause of conception is not recognized among the Tully River blacks so far as themselves are concerned, it is admitted as true for ail animais ; indeed this idea conflrms them in their belief of superiority over the brute création » (North Queensland Ethnography Bulletin, a. 5, p. 22). Ce passage m'est obligeamment signalé par M. Frazer, qui le trouve d'ailleurs trop

LE BATON DU TEYJAT ET LES RATAPAS t&1

Strehlow ait constaté cela, il faut le croire, puisqu'il l'affirme; mais la science de ces petits Australiens est certainement bien récente, puisque leurs parents ont encore de tout autres idées sur la reproduction des hommes Évidemment, les Australiens ne voient pas aujourd'hui ou n'ont pas vu seulement autrefois dans les ratapas des embryons d'enfants, mais des germes de toute espèce vivante; si les missionnaires et explorateurs n'en ont rien dit, c'est qu'ils se sont naturellement occupés d'abord, et même à titre exclusif, des idées de ces sauvages touchant la perpétuité du genre humain. Le premier devoir du missionnaire n'est-il pas d'enseigner à l'Arunta et à l'Arabunna que l'œuvre de chair n'est pas un divertissement sans conséquence et qu'elle participe à la sainteté de la vie dont elle transmet l'étincelle? Voilà pourquoi nous sommes obligés de postuler les ratapas d'animaux, dont les explorateurs n'ont pas eu l'idée ou le temps de s'enquérir encore ; mais c'est peu de dire que la logique nous y autorise : elle nous en fait un devoir.

Je crois que les cinq petites images du bâton de Teyjat — objet magique, comme tous les objets similaires, où l'on a voulu voir à tort des redresseurs de flèches, des chevêtres, des fibules et je ne sais quoi encore — je crois, dis-je, que ces images sont des ratapas, conçus sous l'aspect de petits reptiles, d'un petit cheval, de petits chamois. Si la fantaisie se mêle à ces images, c'est par la même raison qui lui fait une part dans les eidôla et les harpyes des Grecs : ce ne sont pas des êtres réels, mais des embryons d'êtres, des germes encore incomplètement incorporés, des fantômes visibles seulement pour les magiciens. Ce qui est vrai de ces bizarres figures de Teyjat doit l'être d'un bon nombre d'autres que l'on trouvera prochainement réunies dans mon Répertoire de l'art quaternaire. Quelques-unes représentent certainement des hommes réels, mal sculptés ou dessinés ; d'autres peuvent représenter des hommes masqués ,bien que j'en attende encore la preuve; mais la plupart doivent s'expliquer autrebref. « The subject, ajoute M. Frazer, deserves to be investigated ; it seems to hâve been neglected by anthropologists. »

ment : ce sont des ratapas et ce sont, dans l'histoire de l'art, les plus anciennes représentations d'êtres spirituels et fantastiques que nous connaissions.. Parce qu'ils sont conçus comme spirituels et fantastiques, ils offrent un aspect que la nature ne connaît pas, bien qu'elle en fournisse les éléments. Entre le cheval sans arrière-train de Teyjat et les chérubins sans corps de nos tableaux, il y a, sinon une tradition continue, du moins un parallélisme et comme une identité foncière d'inspiration1.

1. Cette représentation écourtée des chérubins a pour objet évident d'accuser leur nature spirituelle. « La plupart des Juifs et des auteurs chrétiens disent que chérubin signifie « comme des enfants », che en hébreu signifiant comme, et rub, un enfant, un jeune garçon. Aussi est-ce la figure que leur donnent les peintres modernes qui les représentent par de jeunes têtes ailées et quelquefois de couleur de feu, pour marquer l'amour divin dont les chérubins sont embrasés. » (Encyclopédie de Diderot, s. v. Chérubin). L'étymologie proposée est inadmissible, mais on n'est pas encore d'accord sur la bonne. Voir, dans YEncyclopaedia of Religion and Elhics de Hastings (1910), l'article Cherub.

Une Athéna archaïque'.

En 1203, peu avant la prise de Constantinople par les Croisés, la populace de cette ville, dans sa fureur contre les Latins, détruisit une grande statue en bronze d' Athéna, élevée sur le forum de Constantin, parce qu'elle semblait, de sa main droite étendue, appeler et saluer les envahisseurs d'Occident. Cet acte de vandalisme a été raconté par Nicétas Choniate dans son histoire du second règne des empereurs Isaac l'Ange et Alexis'. Je traduis de mon mieux ce passage, qui nous a été conservé en deux versions, l'une plus longue et plus ornée, l'autre plus brève et d'une grécité plus rustique3.

« Les ivrognes du quartier voisin du forum brisèrent en mille morceaux la statue d'Athéna, placée sur une colonne dans le forum de Constantin ; car cette vile populace croyait que la statue avait été fabriquée en l'honneur (ou au profit) des armées venues de l'Occident. Elle s'élevait toute droite à la hauteur d'environ trente pieds, vùtue d'une robe de bronze; le bronze était la matière de toute la statue. La robe descendait jusqu'aux pieds et présentait de nombreux plis, de sorte qu'on ne voyait aucune des parties du corps que la nature ordonne de cacher. La ceinture d'Ares était serrée autour des hanches. Sur la poitrine et tombant sur les

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