‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 148 sur 198 · Nicétas Chouiate, éd. de Bonn, p · texte numérisé non relu

Nicétas Chouiate, éd. de Bonn, p

3. Le texte de Nicétas a été signalé par M. Strzygowski à Al. Gurlitt vers 1892; je ne crois pas que les historiens de l'art grec y eussent fait attention avant cette date. Voir aussi Unger, Quellen zur byzant. Kunstgescliichte, n. 341, et Th. Reinach, Revue des Etudes grecques, 1896, p. 91.

370 Une àthéna archaïque

épaules, la déesse portait un surplis orné, en forme d'égide, ajusté aux seins et décoré de la tête de la Gorgone. Le cou était nu et. allongé, infiniment agréable à voir. L'imitation de la nature était si parfaite qu'il semblait qu'une voix douce dût s'échapper à l'instant de ses lèvres. On distinguait les saillies des veines; le corps entier ondulait avec souplesse et, bien que privé de vie, participait de la fraîcheur des choses vivantes; le regard était plein de charme. Une queue de cheval, posée sur la tête, se balançait en inspirant la terreur1. La chevelure, descendant sur le front, tordue en tresses et nouée par derrière, était une joie pour les yeux; le casque ne la couvrait pas complètement, mais en laissait apparaître une partie. La main gauche relevait les plis du vêtement ; la main droite était étendue vers le midi ; la tête, un peu inclinée, et les regards se dirigeaient du même côté, de sorte que ceux qui ne savaient même pas distinguer les points cardinaux s'imaginaient, dans leur ignorance et leur sottise, que la statue regardait le couchant et qu'elle appelait de la main les armées occidentales. Ces furieux brisèrent la statue d'Athéna et, devenus leurs propres ennemis, ne purent supporter au milieu d'eux, même en effigie, la protectrice du courage et de la sagesse. »

De cette description ampoulée, où il est impossible de rendre chaque mot, il résulte que l'Athéna en bronze du forum de Constantin portait un casque à crinière, au-dessous duquel ses cheveux paraissaient sur le front et formaient une tresse nouée par derrière ; sa main droite était étendue et elle retenait les plis de son vêtement de sa main gauche.

Ce dernier détail est important; il est confirmé et même précisé par le texte abrégé (r, \j.h àp'.rcépa ix awtta^iy\t.ètx px/a TrJTYjç âvidupsv). C'est l'attitude bien connue des Korai ioniennes de l'Acropole qui, vêtues de tunique longues et

1. Aîtvbv xaôÔTiepôîv evsusv, citation d'Homère, Iliade, III, 337 (Sîivôv ôs X6?o; xaBôrcspOïv evsu2v).

tîINE AÎHÉNA ARCHAÏQUE

traînantes, sont obligées de les relever un peu pour marcher; c'est aussi le geste des statues, nombreuses tant en marbre qu'en bronze, que l'on qualifie d'Aphrodite et de Spes, pieds de miroirs corinthiens du vie et du Ve siècle, copies ou imitations archaïsantes de modèles ioniens.

Dans le texte de Nicétas, il s'agit d'une statue d'Athéna haute de 10 mètres (sans doute avec la base"!. Le geste en question ne convient nullement à Athéna, déesse guerrière, qui a besoin de ses deux bras pour la lutte et doit porter des vêtements assez courts qui ne gênent point sa marche. Les Athénas des \^yl'?'\\ amphores panathénaïques, bien que vêtues à l'ionienne, ne ramassent jamais leur draperie en marchant.

Dans tout le trésor de la sculpture antique, je ne vois guère qu'une figurine de bronze d'Athéna, découverte près d'Abydos et conservée au Musée de Constantinople, qui, la tête coiffée d'un casque et le bras droit étendu, relève les plis de sa tunique de la main gaucho (fig. I)1.

Il est certain que, sauf l'égide, cette figurine de la fin du vie siècle correspond assez exactement à la description de Nicétas. On peut aussi Bronze du Musée de Constanti-

alléguer, à l'appui de la même des- n°Jlle-

cription, une autre petite Athéna casquée, un peu plus récente, qui est conservée au Musée d'Athènes et qui, le bras droit abaissé, le bras gauche courbé à angle droit, pince de la main gauche quelque plis de sa tunique (fig. 22). En marbre, ce type n'est représenté que par une statuette décou-

1. Comptes rendus de C Acad. des Inscriptions, 1895, p. 313; Rev. archéol., 1899, II, p. 204; [Iapvaaaôç, 1899, pi. 3-4; Répertoire, t. II, p. 283, 2.

2. De Ridder, Bronzes de VAcropolt, t. II, 793; Répertoire, t. II, p. 283, 6.

Fig. 1. — Alhéua d'Abydos.

verte, dit-on, à Cervetri et passée de la collection Castellani dans celle du marquis Chigi à Sienne1. C'est une Athéna sans tête, vêtue du chiton ionien, une grande égide bordée de serpents sur la poitrine et le dos, les deux bras abaissés et relevant un pli de sa draperie de la main gauche. Sauf le mouvement du bras droit, l'analogie avec la description de Nicétas est presque parfaite et M. Petersen en a été justement frappé. Mais il m'est impossible d'admettre avec lui que le colosse vu par Nicétas ait pu être une œuvre archaïsante de l'époque alexandrine. Jamais, à pareille époque, on n'aurait fondu une statue de bronze haute de plusieurs mètres d'après un type presque sans exemple dans l'art antique et contraire, comme je l'ai déjà dit, à la conception même d' Athéna armée. De deux choses l'une : ou les statuettes d'Abydos et de la collection Chigi donnent une idée assez exacte du colosse détruit en 1203, ou ces statuettes sont des exceptions, des caprices, et c'est seulement par l'effet d'une confusion, d'ailleurs explicable, qu'elles s'accordent avec la description de Nicétas. J'adopte cette dernière opinion, ne pouvant croire que l'art grec ait produit, en dimensions colossales, un type également inconnu aux graveurs d'intaillesetde monnaies, à la grande sculpture et aux peintres céramistes.

Fig. 2.

Athéna. Bronze du Musée d'Athènes.

Nous possédons une vingtaine de statues en marbre et de statuettes en bronze qui représentent Athéna debout, le bras

1. Peterseu, Rom. Miliheil., 1893, p. 348;Milani, Studi e Materiali, t. 111, p. 300; Répertoire, t. III, p. 88, 8.

droit abaissé ou étendu, la main gauche posée sur la hanche*. Un fragment entré en 1902 au Musée de Bruxelles est particulièrement digne d'attention, car Athéna y porte le costume ionien et pose la main sur sa hanche gauche, sans relever les plis de la draperie.

Parmi les bas-reliefs où Athéna figure la main sur la hanche, le plus important est la stèle dite à' Athéna mélancolique, qui remonte au milieu du ve siècle2; une création analogue de l'art grec à l'époque de Phidias a inspiré l'Athéna du bas-relief de Torre dei Passeri, récemment entré au Musée de Naples3.

M. Studniczka a publié deux fois et étudié avec détail en 1887 une statuette d'Athéna en marbre, de pur style archaïque, découverte en 1864 sur l'Acropole d'Athènes (fig. 3)*. Bien que les bras et la tête manquent, il est

Fig. 3. — Statuette d'Athéna.

Marbre du Musée de l'Acropole

d'Athènes.

1. A) Rép. I, 162, 5 = Amelung, Fiihrer, p. 77 (Louvre et Florence) ; B) Rép. 1, 229, 3 = Soc. archéol. de Rruxelles, 1903, pi. II (Munich, br.); C) Rép. I, 229, 6 (Carlisle); D) Ré,j. I, 223, 4=1, 234, 1 .— II, 275, 9 (Florence br.) ; E) Rép. I, 234, 2 (Chiaramonti, mal restauré); F) Rép. 1, 236, 4 = Furtwaengler, Glyptothek, n. 207 (Munich, très restauré); G) Abhandlungen de l'Acad. de Bavière, t. X, p. 398 (statuette d'Athéna sans tète à VAntiquarium de Munich); H) Rép. 1, 237, 4 (Ince); 1) Rép. I, 238, 4 (Oxford); J) Rép. 11. 275, 4 (Ermitage); K) Rép. II, 277, 2 (Naples, br.) ; L) Rép. 11, 277, 4 (Louvre); M) Rép. II, 278, 6 (Biblioth. Nat., br.) ; N) Rép. Il, 279, 8 (Lussy, br.) ; 0) Rép. III, 253, 3 (Vatican); P) Rép. 11, 293, 5 (Athènes); Q) Rép. 111, 255, 9 = Soc. arch. de Bruxelles, 1903, pi. 1 (Bruxelles); R) KorrespondenMatl, 1905, p. 139 (Cologne, br.).

2. Lechat, Mon. Piot, t. III, pi. I ; Furtwseugler, Masterpieces, p. 22.

3. Revue des Études grecques, 1902, p. 390 ; Répertoire des reliefs, t. 111, p. 65. On a suspecté l'authenticité de ce relief.

4. 'Eçr)(ji. àpy., 1887, pi. 8 ; Lechat, Au Musée de l 'Acropole, p. 189 (phot.) Répertoire, II, 239.

certain que le bras droit était étendu et que la main gauche était posée sur la hanche, où les restes des doigts mutilés sont encore visibles'. M. Studniczka rapproche l'attitude de cette statuette de la figure dite (JFnomaos, dans le fronton oriental d'Olympie (fig. 4). Toutefois, la main de l'Athéna de l'Acropole n'est pas, comme celle d'QEnomaos, posée en plein sur la hanche; elle ne la touche que du bout des doigts (j/ivov cj^sSov o'.x -wv dr/.pojv oax-ûÀwv, dit avec précision M. Studniczka). Furtwamgler attribuait la statuette aux environs de 460, M. Studniczka à 480 environ; on semble d'accord aujourd'hui pour donner plutôt raison à Furtwamgler2.

Nicétas, qui n'était nullement archéologue, mais homme d'État et homme de cour, et qui écrivit son histoire à Nicée, plusieurs années après les événements, a pu parfaitement confondre le geste d'une main non pas posée en plein sur la hanche, mais la touchant à peine du bout des doigts, avec celui d'une main qui relevait l'extrémité d'une draperie, geste avec lequel d'autres œuvres archaïques ou archaïsantes du type des Korai avait dû le familiariser à Constantinople. Ad.

Furtwa'ngler, dans une note rapide consacrée au texte de Nicétas, a également mis en doute que l'historien grec eût bien compris le mouvement de la main gauche3. Malgré le témoignage des statuettes d'Abydos et de la collection Chigi, il me semble évident, en effet, que Nicétas s'est trompé; il a vu une grande Athéna étendant le bras droit, la main gauche ramenée sur la hanche, les doigts bien visibles et môme allongés, de manière à provoquer l'illusion

\. Lechat, Sculpture uttique, p. 466; Studniczka, op. I., p. 151.

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