Hérodote, Vill
(( la mule. » Il ne dit pas que Midas fasse sa nourriture de ces fleurs, mais j'ai lieu de croire qu'il le pensait. Dans l'histoire racontée par Lucien et par Apulée, l'homme transformé en âne cherche des roses pour en manger et, quand il y réussit, reprend figure d'homme1. Ceux qui ont imaginé ce roman connaissaient les jardins de roses de Midas en Macédoine et croyaient, comme on l'enseignait dans les écoles, que Midas était un homme, affligé seulement d'oreilles trop longues; pour redevenir homme, le héros du roman devait se mettre au régime de Midas.
Ainsi, soit qu'on tire argument de la peau exposée à Celaenae, soit qu'on se fonde sur la conception primitive des Silènes, soit qu'on insiste sur l'affinité de Marsyas avec Midas, on aboutit à la même conclusion : Marsyas est un âne ou un mulet divin que l'on sacrifiait en Phrygie et dont la peau, transformée en outre, participait au caractère du dieu et le conservait 2.
Mais que vient faire ici l'écorcheur Apollon ? Un texte de Pindare va nous éclairer à cet égard 3. Alors que les Grecs ont presque entièrement ignoré le sacrifice de l'âne, Pindare nous apprend que les Hyperboréens sacrifiaient des ânes à Apollon.
Je ne prétends pas savoir où gîtaient ces Hyperboréens ; chez les auteurs grecs, c'est une désignation ethnique etgéo-
1. Apulée, Métam., III, p. 85 (Teubner); Lucien, Lucius, c. 54.
2. Le culte de l'âne est attesté eu Perse (llérod., 1, 133) et dans d'autres régions de l'Asie, notamment en Syrie, où les Grecs d'Alexandrie, suivis par Tacite, l'ont attribué aux Juifs (S. Reinach, Cultes, t. I, p. 342-6), puis aux chrétiens (crucifix du Palatin; les chrétiens furent qualifiés d'asinarii, Tertull., Apol., c. 16). Le seul fait que l'âne sauvage a été domestiqué en Asie prouve qu'il a dû y être l'objet d'un culte. II n'a pénétré en Europe qu'assez tard, par le nord de la presqu'île balkanique (Hehn).
3. Pindare, Pythiques. X, 33 (xXEtràç ovwv lxarô|j(.6a; ... wv.. [lakicsx' 'AtiôMwv xa'P£0) avec Ie scholiaste qui cite Callimaque; Clem. Alex., Protrept., p. 25 P; Arnobe, IV, 25 (ces deux derniers auteurs parlent des Scythes).
graphique très vague. Il ne faudrait point songer aux Scythes, car Hérodote et Aristote disent expressément qu'il n'y a pas d'ânes en Scythie ', le climat étant trop froid, et cette information est précisée par un récit d'Hérodote, qui montre les Scythes prenant la fuite parce que leurs chevaux entendent pour la première fois, avec terreur, le braiement des ânes qui suivent l'armée de Darius2. Je dirai en passant que le texte d'Hérodote doit être rapproché de celui de Pausanias sur la légende locale de Celaenae. Les Galates étaient souvent assimilés aux Cimmériens et aux Scythes, et l'on racontait, à Celaenae, qu'ils avaient été mis en fuite parle son des flûtes de Marsyas. L'idée d'une armée qu'épouvante le son des flûtes est absurde au dernier point, tandis que le récit d'Hérodote est, à la rigueur, acceptable. Au fond de celui que Pausanias a recueilli, il y a une histoire d'ânes sacrés qui défendent une ville; les Galates historiques, effrayés par la flûte de Marsyas, n'en sont qu'une transposition evhémériste. L'âne secourable intervient dans d'autres légendes. Lors de la bataille des dieux contre les géants (souvent assimilés aux Galates), ceux-ci auraient été mis en fuite par la voix des ânes que montaient Dionysos, Héphaestos et les Satyres \ Le braiement d'un âne avait sauvé Vesta endormie des entreprises de Priape; une histoire analogue, où Lotis occupe la place de Vesta, était racontée à Lampsaque, pour expliquer le sacrifice d'un âne à Priape, alors que ce dieu lui-même n'est, à l'origine, qu'un âne anthromorphisé. C'est toujours le braiement de l'âne qui est considéré comme bienfaisant, tant par la terreur qu'il inspire que par l'attention qu'il éveille. Un peuple caramanien, les Saracores, employait des ânes à la guerre; ceux qui avaient la plus forte voix étaient consacrés à Ares1.
1. Hérod., IV, 28; 19; Arist., éd. Didot, III, 168, 1 ; 169, 32; IV, 323, 13. Le témoignage contraire de Strabon (VU, 312) peut être vrai d'une époque postérieure ou ne l'être pas du tout.