‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 183 sur 198 · Hevue historique, 1910, I, p · texte numérisé non relu

Hevue historique, 1910, I, p

dans l'Eglise », objecte M. Loisy. D'accord ; mais il est naturel que l'Eglise n'ait pas compris un usage si ancien, survivance d'une religion préhistorique.

P. 306, 1. 2. La coutume avestique de verser le haôma et l'extrême-onction chrétienne ont cela de commun qu'il s'agit d'imprégner le moribond d'un liquide divin. Anointing symbolisée, the imparting of the divine spirit (Buchanan, Enc. BibL, s. v. Anointing). Kattenbusch (ap. Hauck, XIV, 315) fait observer que l'origine des rites de l'huile dans l'Église est tout à fait obscure, qu'on ne peut dire si l'onction des malades répond à une idée juive ou à un usage des mystères païens. J'ai écrit : « C'est une véritable extrême-onction et peut-être la source même de ce rite chrétien. » Ce n'est donc qu'une hypothèse nouvelle, discrètement présentée.

Ibid. « Il est parfaitement arbitraire de supposer que le Deuléronome serait l'œuvre de Jérémie lui-même. » Je n'ai pas dit cela, mais j'ai fait allusion, par deux fois, à ceux qui l'ont pensé, comme Voltaire, Colenso, Gesenius, Renan (Peuple d'Israël, III, 209) et d'autres. — Je ne crois pas qu'on puisse qualifier de « légende bien tardive » le texte : « Manassé tua Isaïe », qui, suivantla Gemara, se lisait sur « un vieux rouleau généalogique » (ap. Hauck, VIII, 714). Ce sont les détails de la mort d'Isaïe qui sont légendaires ou, du moins, très mal attestés.

P. 306. L'hypothèse qui fait mourir Pierre en Palestine a été développée en KOI par Erbes; elle est fondée sur des arguments sérieux. Le silence de la tradition sur toute sépulture de Pierre ailleursqu'àRome n'est pas une raison considérable, comme vient encore de le montrer M. Guignebert (la Primauté de Pierre, p. 304 et suiv.). Quant à mon explication de la tradition, fondée sur la Prima Pétri, ce n'est évidemment qu'une hypothèse; mais M. Guignebert, dans l'ouvrage cité, la trouve séduisante, et je ne veux pas être plus sévère que lui.

P. 307. Rome attendit dix-huit mois avant de condamner Fénelon, avec toute sorte de ménagements; elle ne l'eût pas fait, malgré l'insistance de Louis XIV et de Bossuet, si la question avait été entière, ce qui n'était pas le cas depuis la condamnation de Molinos. Pour l'esprit de chimère de Fénelon, je renvoie M. Loisy à l'admirable chapitre de Nisard (Littérature française, III, 341 et suiv.). Il n'y a pas de chimères que dans le Télémaque; il y en a dans l'Examen de conscience sur les dtvoirs de la royauté; Nisard en a cité de plaisants exemples.

454 DE BELLO ORPHICO

M. Loisy me reproche d'avoir parlé du culte du Sacré-Cœur de Marie : «Cela ne se dit jamais. » En effet, l'épithète rituelle du cœur de Marie est purissimum, alors que celle du cœur de Jésus est sacratissimum ; mais ma phrase (p. 562), où ces deux cultes sont opposés, comportait, je crois, l'usage d'une même épithète.

L'estimation du nombre des modernistes dans le clergé français à 15.000 n'est pas de moi, mais de M. l'abbé Houtin, qui s'y connaît (Evêques et diocèses, p. 36) i. Je crains qu'on n'abuse des lignes découragées qui ont échappé à M. Loisy2. Secundum Pontificem lis lanta datur ?'

P. 308. Ce que j'ai écrit sur le peu de crédibilité des sources évangéliques est en partie nouveau; il me faudrait beaucoup de place pour en développer les raisons. M. Loisy doit bien convenir avec moi que les sources primaires, Q et le fond de Marc, n'inspirent pas nécessairement confiance; c'est affaire d'appréciation quant au degré. Je me refuse, pour ma part, à considérer comme historique une rédaction des discours de Jésus fondée — à prendre les choses au mieux — sur les souvenirs d'illettrés. « Le fond de ces discours», écrit M. Loisy, « est tout sémitique ». D'accord ; ce pouvait être l'enseignement courant de telle ou telle synagogue, nouveau pour des Grecs, non pour des Juifs. On a retrouvé dans l'enseignement moral des vieilles synagogues tous les éléments du Sermon sur la montagne. — Schmiedel est arrivé à la conclusion qu'il y avait dans les Evangiles neuf passages authentiques (Encycl. bibl., p. 1881) ; on pourrait contester même ceux-là. Quant aux difficultés chronologiques sur lesquelles j'ai

1. Eo réalité, comme l'a longuement établi M. Houtin (Histoire du modernisme catholique, 1913, p. 270), cet historien n'avait fait que citer l'opinion d' « uncontroversiste des plus opposés à toute liberté intellectuelle » et avait parlé de « mouvement progressiste », non de « modernisme. » — « L'estimation varie beaucoup, écrit M. Houtin (ibid., p. 271) selon la définition du modernisme à laquelle on s'arrête; Tyrrell évaluait à 40 000 le nombre des prêtres qui daus toute l'Église auraient été modernistes d'après les termes de l'Encyclique Pascendi. »

2. Bev.hist., 1909, Cil, p. 317: « Je n'en donnerais pas 1500 (modernistes)... Ce que je crois voir pour le moment est que le modernisme est en pleine déroute et ne semble même pas difficile à anéantir ».

3. Oq n'a généralement pas compris cette citation Lorsque Pompée, vaincu à Pharsale, veut fuir chez les Parthes, un sénateur romain lui reproche de perdre si vite courage après une défaite en Éniathie : Una dies mundi damnavit fata? secundum \ Emathiam lis tanta datur ? (Pharsale, VIII, 332).

DE BELLO ORPHICO 455

insisté, il paraît trop commode de les écarter en alléguant l'inintelligence d'Irénée. Tout récemment, à propos de la découverte d'un texte inédit de cet auteur, M. Harnack écrivait : « Le fardeau de la preuve incombe désormais à celui qui prétend que, d'après saint Jean, Jésus serait mort sous Tibère. » Le texte nouveau est formel : Hérode, roi des Juifs, et Ponce-Pilate, procurateur de l'empereur Claude, condamnent Jésus à être crucifié. Gela confirme singulièrement le texte du faux rapport de Pilate, qui est adressé à Claude. J'en conclus qu'une tradition fort ancienne faisait mourir Jésus sous Claude, au mépris de la chronologie de Luc et de ce que nous savons de Pilate. Une telle erreur eût été impossible, à la fin du ier siècle, si la date et les circonstances de la mort de Jésus avaient été établies par des témoignages sérieux. J'ai insisté, à diverses reprises, sur la non existence d'un rapport de Pilate à l'empereur, sur les fraudes grossières qui en tinrent lieu. M. Loisy écrit : « Admettons que ce rapport ait dû exister...; aurait-il été à la disposition des chrétiens? » Mais oui, puisque saint Justin et Tertullien en parlent comme d'une pièce accessible; ils savaient mieux que nous ce qui, dans les archives impériales, était à la disposition des curieux.

M. Loisy nie (p. 312) que l'incident de saint Thomas dans l'Évangile de saint Jean ait quelque rapport au docétisme *. Je crois, au contraire, qu'il répond à cette thèse, non moins que IJean IV, 2 et II Jean 7, qui sont l'œuvre du même rédacteur. « Alors, dit saint Jérôme, que les apôtres vivaient encore, que le sang du Christ était encore frais en Judée, il se trouva des hommes pour affirmer que le corps du Seigneur n'était qu'un fantôme » (Adv. Lucif., 23). L'appel de saint Jérôme au témoignage des apôtres, qui avaient non seulement vu, mais touché le corps de J.-C, prouve que le docétisme ou, du moins, la doctrine de certains docètes considérait l'histoire évangélique comme une vision. Jérôme avait sur nous le grand avantage de connaître directement les docètes et leurs écrits.

1. «Il s'agit de montrer que le corps de Jésus ressuscité n'était pas un fantôme » (Rev. hist.t 1909, Cil, p. 311). Mais comme c'est précisément ce que prétendaient les docètes du corps de Jésus vivant, et cela dès une époque très antérieure à la rédaction du IVe Evangile, on ne comprend pas que M. Loisy refuse de reconnaître dans l'histoire de S. Thomas une pensée de polémique antidocète. C'est l'évidence même, et je n'ai pas été le premier à voir cela. — 1912.

456 DE BELLO ORPHICO

Le passage concernant Apollos {Actes, XVIII, 25) offre des difficultés redoutables'. M. Loisy sait bien que, dans les quelques lignes à'Orpheus à ce sujet, il ne s'agit pas de « l'exégèse de M. Reinach », mais de celle de W. B. Smith (Der vorchrislliche Jésus, Giessen, 1906, p. 7). Je n'ai pas accepté la thèse hardie de ce savant ; j'ai même mis en garde, dans une note, contre son ouvrage ; mais j'ai tenu compte de l'ordre d'idées où il engage la critique. Qui sait ce que nous réserve l'avenir? Quand on lit sur un papyrus magique gréco-égyptien, malheureusement non daté : « Je te conjure au nom du Dieu des Hébreux Jésus » (Smith, p. 38), on pressent que nous ignorons encore des choses essentielles sur la préhistoire du christianisme*.

Les reproches que me fait M. Loisy sous le n* 12 ne sont pas fondés. « Saint Paul a pu s'entretenir avec ceux qui avaient vécu auprès de Jésus » (p. 339) signifie évidemment qu'il lui a été possible et loisible de le faire; cela n'implique aucune nuance de doute (non erat locus). Si j'ai écrit : « Jacques cru frère du Seigneur », c'est par allusion à la doctrine orthodoxe qui fait de Jésus le fils unique de Marie; il est certain que le mot hébreu que

1. Voici ce qu'avait écrit M. Loisy (Rev. hist., 1909, Cil, p. 312) : « En suivant l'exégèse de M. Reinach, cela ne prouverait pas seulement qu'Apollos ignorât la Passion ; il aurait ignoré que Jésus avait prêché. Mais le baptême de Jean, dans ce récit comme dans le suivant (Actes, XIX, 1-7), s'entend par opposition au baptême d'esprit, au baptême chrétien. Apollos prêchait Jésus, en donnant le baptême à la manière de Jean ; on l'instruit à baptiser pour donner le Saint-Esprit ». C'est l'exégèse des manuels orthodoxes; déjà Reuss, en 1876, voyait mieux la difficulté ; on peut dire qu'il a pressenti la thèse de W. B. Smith: « Apollos étudiait les Écritures et les interprétait en vue de cette espérance (messianique) qu'il partageait du fond de son cœur. Ce qui lui manquait encore, c'était ^e nom propre, le nom liistorique du Messie attendu, c'était la certitude qu'il s'était déjà manifesté » (Actes, p. 187.) — 1912.

2. M. Loisy, depuis 1909, a fait de grands pas dans la voie du radicalisme. Ainsi il vient d'écrire (Revue critique, 1912, II, p. 369) : « Si Jésus n'a point été condamné, sur son propre aveu, au supplice de la croix comme prétendant à la royauté messianique, c'est son existence même qui devient problématique ». Où est l'assurance fondée jadis sur les Epîtres pauliuiennes et le Protomarc? M. Loisy n'écrirait plus aujourd'hui (Rev. hist., 1909, Cil, p. 312) : a Avec les Epîtres derPaul, il y a paradoxe, et plus que paradoxe, à suspecter l'authenticité substantielle de la tradition synoptique, Paul ayant connu les frères et disciples immédiats de Jésus, s'étant converti peu après la mort du Christ, attestant le crucifiement, etc. ». De plus en plus, M. Loisy fait de Paul un visionnaire, initié à des mystères païens et substituant sa théologie mystique non seulement à la tradition juive, mais à la tradition chrétienne, dont il cesse ainsi d'être garant. — 1912 (voir aux Additions).

DE BELLO ORPHIGO 457

nous traduisons par frère peut signifier un parent quelconque ou même un disciple (Mt. 25, 40).

J'arrive enfin au Psaume 22 (17). M. Loisy observe qu' « aucun Évangile ne marque le rapport du crucifiement avec ce verset ». Maisaucun Évangile non plus ne marque le rapport de l'épisode du jeune homme nu de Marc avec le verset d'Amos dont cet épisode est l'écho (opinion admise et confirmée par M. Loisy lui-même). M. Loisy ajoute que le verset parle des pieds et des mains percés dans la traduction grecque seulement. Mais c'est cette traduction qui était familière aux rédacteurs de nos Évangiles, qui la font citer par Jésus lui-même. M. Loisy concède que « si le crucifiement de Jésus n'était pas attesté par des contemporains..., ce psaume pourrait être l'origine de la tradition ». Je n'en demande pas davantage. Si M. Loisy écrit : <v J'avoue ne pas comprendre le raisonnement de M. Reinach », il est trop modeste, car il m'a parfaitement compris. Mais j'ai insisté sur ce fait que les Épîtres de saint Paul sont le seul témoignage digne de quelque créance que nous possédions, alors que M. Loisy attribue une autorité égale au fond de Marc. C'est, en réalité, le point essentiel sur lequel je suis en désaccord avec lui.

Là où je ne discute pas avec M. Loisy, c'est que je compte tirer parti de ses observations dans la prochaine édition (YOrpheus, ainsi que dans les traductions allemande, italienne, espagnole et russe dont je me suis réservé de voir les épreuves ; elles lui devront de valoir un peu mieux que la première et la sixième édition française.

Agréez, etc.

Je reproduis maintenant la conversation sténographiée qui s'est engagée le 27 février 1909, dans le local de Y Union morale, sur les questions essentielles résumées au premier chapitre à'Orpheus.

Samedi 21 février 19091.

M. Salomon Reinacu. — Il s'agit avant tout de bien délimiter la portée de ma pensée. En la définissant « un ensemble de

1. Correspondance mensuelle (de l'Union morale), 1908-9, n° 10, 1-15 août 1909, p. 671-693.

458 DE BELLO ORPHiCO

scrupules qui font obstacle au libre exercice de nos facultés », je n'ai prétendu donner de la religion qu'une définition minima. S'il s'agissait de définir la religion telle que la pratique aujourd'hui une collectivité quelconque, ou même une religion telle qu'elle ressort des documents historiques d'une époque donnée, cette définition serait inadéquate; mais ma formule ne tend qu'à résumer le minimum de ce qui doit se trouver dans un système qu'on appelle une religion pour qu'il soit digne de ce nom. Bien entendu, l'humanité a ajouté à ce premier fonds de scrupules : à cette partie négative, la liste des choses dont il faut s'abstenir, elle a adjoint la liste des actes qu'il faut accomplir. Mais la partie « agressive » des religions — car il s'agit pour l'homme d'imposer, soit par la magie, soit par la prière, sa volonté aux êtres supérieurs — est postérieure à la partie « négative », aux scrupules.

Ce mot de « scrupule » dontjemesuis servi d'abord ne m'a pas paru suffisamment exact et j'ai adopté le mot « tabou ». Tout équivalent français de ce mot aurait une netteté et une précision qui, dans cet ordre d'idées, ne seraient pas de saison : à l'époque que nous cherchons à comprendre, nos distinctions logiques ne pouvaient être familières aux hommes, et il est rationnel d'emprunter à des Polynésiens, à des demi-civilisés, l'expression nécessaire pour caractériser un phénomène de demi- civilisation.

Prenons un exemple de tabou. L'arche sainte des Hébreux était « tabou » : il était défendu d'y toucher. Pourquoi? on ne le dit pas, mais on affirme : celui qui y touchera mourra, — aucun raisonnement n'appuie cette prohibition menaçante. Cela évoque ces défenses utilitaires qu'on lit le long des lignes électriques : « Ne pas toucher aux fils » : c'est que, par ces fils, il circule une force que nous ne connaissons pas très bien, mais que nous savons redoutable. Il en était de même pour l'arche sainte. Un jour où elle glissait dans son char, le malheureux Huza s'élança pour l'empêcher de tomber. L'intention était pieuse : néanmoins le violateur du tabou tomba mort.

C'est un système de tabous de ce genre qui est, à mon avis, à la base de toutes les religions.

Bien des institutions humaines commencent très humblement, et rien que dans un seul tabou il y a l'idée féconde d'une force redoutable, supérieure à l'homme, et aux ordres de laquelle il doit conformer ses actes : cela est déjà quelque chose de très riche qui s'épanouira et donnera naissance aux religions.

DE BELLO ORPHICO 459

M. Charles Wagner. — Votre explication a un caractère tout à fait historique, et je n'ai pas d'objection de principe à lui faire si ce n'est pas la religion elle-même que vous définissez, mais seulement un certain côté primitif de la religion. Ne pourrait-on pas cependant, par certaines recherches historiques, montrer qu'à ces craintes superstitieuses des foules de toucher à certaines choses et de faire certains actes, a correspondu une expérience intelligente? N'étaient-elles pas la codification de l'expérience clairvoyante de certains qui devançaient la connaissance des lois, et qui, dans l'impossibilité où ils se trouvaient de donner une explication qui aurait dépassé le niveau des intelligences de l'époque, disaientsimplement : «Ceci est tabou, n'y touchez pas »? Il y aurait d'une part des initiés et, d'autre part, la foule non initiée. Au début des pratiques irréfléchies il y aurait une racine intelligente. Nous trouvons la même transformation dans les religions finissantes. Je demande à citer de la genèse de ces tabous un exemple presque comique.

Il y avait en Danemark une église protestante dans laquelle les hommes, en entrant comme en sortant, étaient obligés de se tourner du côté des dames et de leur faire un salut très respectueusement profond. Cela ne se passait que dans cette église-là, et personne jamais n'avait songé à se soustraire à l'obligation de cet acte presque rituel. Un jour, des réparations s'effectuaient dans l'église, lorsqu'on découvrit, du côté où les dames étaient assises, une très jolie image de la Vierge Marie. Du temps où l'église servait au culte catholique, on s'inclinait devant cet objet de sainteté, car il était défendu de passer devant la Vierge Marie sans lui offrir son salut. Par la suite un badigeonnage l'avait recouverte, l'affectation de l'édifice avait changé, mais l'habitude avait subsisté. On croyait s'incliner devant les dames : c'était en réalité devant une image effacée ; l'acte était inintelligent, mais expliqué.

M. S. Reinach. — De même, quand tous, croyants ou incroyants, nous saluons un corbillard qui passe, nous pensons que c'est par respect de la mort. En réalité, jusqu'en 1830, devant tout corbillard il y avait une croix qu'il fallait saluer.

Mais il y a, dans les paroles de M. Wagner une tendance qui m'inquiète. Le xvme siècle voyait des cardinaux athées et une foule de petits abbés de cour débauchés et incrédules ; il se prit à croire que les fondateurs des religions avaient été eux-mêmes des fourbes, qu'ils avaient dupé la foule en lui faisant croire à une

460 DE BKLLO ORPHICO

origine divine des règles qu'ils lui imposaient et dont ils connaissaient parfaitement les raisons. De même, dit-on encore aujourd'hui, Moïse savait déjà ce que savent les hygiénistes de notre époque. L'interdiction qu'il prononça de manger du porc reposait — des médecins comme le docteur Leven l'affirment — sur des considérations de cet ordre ; mais, ne voulant pas trahir son secret, il a voulu imposer au nom de la Divinité certaines manières d'agir dont le but était de sauvegarder la santé du peuple placé sous sa direction religieuse.

M. Cn. Wagner. — On avait pu, en effet, remarquer que la consommationdu porc donnait des maladies de peau, prédisposait à la lèpre ; on a fini par l'interdire, et comme tant de lois qui deviennent routine, celle-ci a créé un tabou.

M. S. Reinacfï. — C'est ainsi que pensait llenan. D'après ma théorie, au contraire, ces viandes interdites sont des viandes d'animaux sacrés, d'êtres que l'on épargnait parce qu'on avait peur de leur sainteté : les aïeux des Juifs ont dû avoir le sanglier pour totem. On voit la filiation des deux notions comprises dans celle du tabou ; celle du très pur et celle de l'impur.

M. Ch. Wagner. — 11 me semble pourtant que, dans la législation de Moïse, ou plutôt dans cette cristallisation d'idées qui s'est faite autour de Moïse, il est facile de distinguer nettement, d'une part des choses qui sont défendues parce qu'elles sont impures, et d'autre part des choses qui sont défendues parce qu'elles sont sacrées. Par exemple, s'il est défendu de faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère, c'est par pitié, c'est parce que ce serait un acte contraire à la bonté. Au contraire, l'interdiction de manger du porc répond à une horreur.

M. S. Reinacei. — Non, l'interdiction de faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère ne répond pas plus à une conception morale que celle de cultiver ensemble des vignes de différents plants, ou de mêler des fils de différentes couleurs. Tout cela, ce sont des tabous. La morale ne s'est dégagée que lentement des tabous : les tabous irrationnels ont été oubliés; ceux-là seuls que protégèrent la raison et l'expérience ont été conservés.

M. Ch. Wagner. — Je crois cependant que les idées même les plus délicates pouvaient être accessibles à des hommes qui ont pensé des choses comme celle-ci : « N'insulte pas le sourd ». Pourquoi ? il ne peut pas entendre. Oui, mais nous sentons là une atteinte, qui nous révolte, à la dignité humaine. Qu'est-ce, d'ailleurs, sur la durée totale de l'humanité, que les trois mille ans

DE BELLO ORt>HICO 461

qui nous séparent de cette époque, et est-il interdit de voir dans de telles pensées l'indice d'une préoccupation morale? Elles correspondent à un tabou, dites-vous, soit ; mais enfin on y trouve, encore obscure, la trace du sentiment qu'il y a quelque chose de respectable dans l'infirmité humaine, qu'il y a des choses respectables en soi.

M. S. Reinach. — Il n'est pas impossible de prendre sur le fait la transformation des tabous en préceptes moraux. Le Décalogue prononce : « Honore ton père et ta mère afin que tu vives longtemps ». Au rebours de tous les autres commandements, celui-ci est positif et saint Paul fait remarquer que c'est le seul qui soit accompagné d'une promesse. Cette différence soulève un problème : nous en aurions sans doute la solution si nous possédions le texte original du Décalogue, mais les deux transcriptions que nous en avons ne sont pas d'accord. Cherchons, retournons le commandement : il vient : « Celui qui frappe son père ou sa mère est puni de mort. » Or, nous retrouvons dans cette formule les caractéristiques du tabou. L'arche d'alliance est tabou, c'est-àdire que si l'on touche l'arche d'alliance on meurt. Donc on peut ramener le commandement positif, qui nous occupe, à une défense dont nous trouvons l'analogue dans la loi des XII Tables : <* Si quelqu'un frappe son père ou sa mère et que ceux-ci se plaignent, sacer esto, qu'on le frappe à mort ».

L'humanité ne peut vivre qu'au prix de certains tabous. Que dis-je? nous les trouvons déjà dans l'animalité : si les animaux mangeaient leurs petits et s'ils se mangeaient entre eux, dans la môme espèce, l'espèce n'aurait pas vécu. Des tabous analogues ont dû exister dans l'humanité primitive. Malgré l'aphorisme de Hobbes : « Homo homini lupus », dans les cavernes de l'âge préhistorique qui ont été fouillées en France, on ne trouve pas trace d'anthropophagie. Certains Esquimaux n'avaient pas de mot signifiant la guerre, et disaient « chasse » ; ils ne comprenaient même pas l'idée qn'on voulait leur faire exprimer. Ainsi les tabous furent des entraves aux excès que, sans eux, n'aurait pas manqué de commettre l'humanité primitive lorsqu'elle fut en possession des premiers instruments de sa suprématie. Avec les armes dont elle disposait, elle aurait tout détruit. Par exemple, les forêts eussent été anéanties s'il n'y avait pas eu des arbres sacrés.

M. Ch. Wagner. — Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que le tabou n'est pas seulement religieux. On trouve de

462 DE BELLO ORPHICO

même dans les beaux-arts de ces interdictions dont on ne sait plus la raison, de ces règles enseignées par des moniteurs qui en ignorent le pourquoi. Dans une application mécanique quelconque, il y a également des choses ainsi enseignées en bloc, sans explication et qui, de fil en aiguille, sont devenues tabous.

M. S. Reinach. — Voici, selon moi, l'ordre de filiation des idées. A l'origine tout est religieux; la morale et la religion sont indistinctes. L'œuvre delà civilisation est une laïcisation progressive où ne se perd cependant pas le souvenir des origines religieuses. Par exemple, lorsqu'on dit aujourd'hui qu'un livre est immoral, ce n'est généralement pas parce qu'il prêche le vol ou le meurtre; c'est pour la manière dont il traite des relations entre hommes et femmes. Et la preuve du caractère religieux qui subsiste dans l'étude de ces questions, c'est que ces problèmes se trouvent traités en détail dans nombre d'ouvrages de théologiens comme Sanchez et Liguori, ouvrages dont nous ne possédons pas encore l'équivalent dans la littérature laïque.

M. Ch. Wagner. — Mais si le tabou est une force d'inhibition et si cette force n'est pas réfléchie, elle peut aussi empêcher du bien. Et, à ce point de notre discussion, il me semble qu'il faut bien établir ce que c'est que la piété : c'est une forme aussi bien laïque que religieuse du sentiment profond qu'on a de la valeur de certaines choses, du respect qu'on éprouve pour elles. La piété peut être parfaitement comparable au tabou, parce que ce respect nous arrête devant le mal ; mais elle est d'autre part une force active, positive, qui nous incite à faire du bien. Elle n'est pas seulement une peur, mais une inspiration. Ainsi le sentiment de la valeur de la personne humaine...

M. S. Reinach. — Les Grecs ont eu les premiers cette idée de la valeur de la personne humaine.

M. Ch. Wagner. — L'ont-ils eue avec cette ampleur qui se trouve dans cet enseignement du Christ : « Celui qui gagnerait le monde entier et perdrait sa vie perdrait plus qu'il ne gagne »?

M. S. Reinach. — Vous interprétez cette parole du Christ, et nous n'en avons pas le texte exact. D'ailleurs, dans ces idées, il y a une influence des Grecs.

M. Ch. Wagner. — Remontons à l'Ancien Testament. Rappelez-vous cette page où David, s'étant rendu coupable du meurtre d'Uri, le prophète Nathan se présente à lui et lui raconte l'histoire du riche qui a pris la brebis du pauvre ' : « Cet homme, dit le 1. Les Rois, livre II, 12.

DE BELLO ORPHICO 463

roi, est un homme de mort, un homme mort ». Nathan lui dit : « Cet homme mort, c'est toi ». Il y a là le sentiment de la valeur de la dignité humaine. Les prophètes opposent à l'idée des rites, et même des sacrifices, le respect du bien d'autrui. Rappelez-vous Isaïe1, les imprécations du Seigneur traduites par Racine dans Athalie : « Est-ce que j'ai besoin de tous vos sacrifices? Ce à quoi je tiens, c'est le respect de la veuve et de l'orphelin. Celui qui touche à ceux-là touche à moi. »

M. S. Reinach. — Mais, chez les Grecs, Socrate a dit : « Votre âme est comme un hôte ici-bas ; il faut respecter dans votre corps le temple de l'âme. »

M. Ch. Wagner. — L'idée de la justice n'existe pas sans l'idée de la dignité humaine.

M. S. Reinach. — Cependant, en dehors de la force, il n'y a qu'une seule manière de régler les différends : c'est l'idée de la justice. Les cambrioleurs, pour régler les profits de leurs « coups », invoquent l'idée de la justice.

M. Ch. Wagner. — En effet. C'est même pour moi un argument familier en faveur de l'idée que la loi est dans les choses et non dans une convention : les brigands doivent pratiquer la morale des honnêtes gens, au moins entre eux.

M. S. Reinach. — La morale est le résidu socialement utile d'une floraison extrêmement riche de tabous. Donc, nos idées morales ont subi l'épreuve de l'utilité sociale. L'erreur des philosophes utilitaires est de dire que les lois morales et toutes les lois réglant la conduite ont été imaginées en considération de l'utilité sociale. Non : les hommes se sont contentés de laisser tomber ce qui, par l'expérience, s'est révélé comme inutile et, dès lors, n'a pu être conservé que comme règle de convenance, mais ayant perdu son caractère impératif. A subsisté, au contraire, ce qui a été légitimé par l'expérience. Tous les efforts faits pour fonder a priori la morale ayant échoué, il faut l'expliquer ainsi par l'évolution.

M. Ce. Wagner. — Une distinction me paraît essentielle. L'esprit de l'homme est tourné vers la cosmogonie d'une part, et d'autre part vers la pratique. Ce que vous appelez les tabous se rapporte à des pratiques de la vie humaine. Dans la religion, telle qu'elle est venue à nous à travers le christianisme, le judaïsme, l'imprégnation de la philosophie grecque, nous trouvons que la préoccupation pratique est de plus en plus forte : la religion

Page 1