Isaïe, I, n
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devient une force qui pousse l'homme vers la bonne vie. Mais si votre définition peut s'appliquer à ce côté de la religion, l'idée de tabou est étrangère à l'autre.
M. S. Reinach. — La cosmogonie — l'histoire du déluge par exemple — c'est de la mythologie. Ces fables et cette poésie, les religions, une fois constituées, ont pu les prendre et les ont prises en partie sous leur patronage.
M. Ce. Wagner. — Cependant, même maintenant, il y a dans la religion un certain côté cosmogonique. Une déclaration religieuse, si moderne qu'elle soit, touche la question de notre origine, des rapports de l'homme avec le monde ; dans les croyances, il y a de la philosophie.
M. S. Reinach. — Cette philosophie est constituée par l'eschatologie. Toutes les théories eschatologiques dérivent de Yanimisme qui peuple le monde de volontés et d'intentions semblables à celles que la conscience révèle en nous.
M. Ch. Wagner. — Mais nombre de gens n'ont pas fait le mal uniquement par peur eschatologique !
M. S. Reinach. — A la place du mot « peur » je mets un mot ayant le vieux parfum... Beaucoup de tabous, remarquez-le, empêchent de faire le bien : ainsi le tabou insensé qui conduit des millions d'hommes à ne rien faire le samedi, ou encore celui du vendredi 13. En ce qui concerne le chiffre 13, si l'on ne trouve pas d'exemples de ce tabou dans la littérature grecque et latine, on découvre dans la littérature hindoue de la basse époque la trace que ce chiffre 13 était de mauvais augure : c'est donc plus ancien que la Cène '. De même, pour le vendredi, on dit que c'est le jour de la mort du Seigneur, mais ce n'est pas là une explication suffisante, puisque, dans Les Travaux et les Jours, Hésiode note déjà dans le mois de bons et de mauvais jours. Le fait de croire à de mauvais jours a, de beaucoup, précédé la qualification des mauvais jours.
M. Ch. Wagner. — Mais il y a encore un autre élément à envisager : ce qu'on appelle la tendresse humaine, l'amour, dans le Nouveau Testament. Certes, on peut dire que la religion n'est pas toujours amour, tandis que la vie laïque et athée peut connaître l'amour tout aussi bien. Mais enfin, c'est un fait, devant lequel on ne peut que s'incliner, et qui sera d'autant plus
(1) 13 est le premier chiffre de la seconde dodécade (tabou des prémices?)
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général que la religion s'épurera davantage : celle-ci, pour beaucoup, consiste dans l'amour (ce qui en somme est de la piélé, car c'est attacher à une personne morale, quelle qu'elle soit, une grande valeur). Or, ce sentiment me paraît sans rapport avec le tabou.
M. Paul Desjardins. — Notre point de vue doit être objectif et historique. Il faut distinguer entre le contenu de la conscience religieuse et ce qu'est, étymologiquement, son contenant. Quelle est la conception germinale?
M. S. Reinach. — Faire dériver religion de religare, « relier » (l'homme et la Divinité), si séduisant que ce soit, ce n'est plus soutenable : nous aurions eu « religation » ; l'étymologie est relegere, qui s'oppose à neglegere, comme l'observance à la négligence : la religion, étymologiquement, est donc le soin qu'on met à s'acquitter des obervances rituelles.
M. Ch. Wagner. — En hébreu le mot religion n'existe pas. La chose a existé longtemps avant le mot.
M. Paul Desjardins. — Je demandais l'étymologie morale. Quel est le sentiment initial qui donne la clef, qui contient en lui les possibilités de développements ultérieurement réalisés? Atteignons-nous, avec votre définition du tabou, quelque chose de primitif? Au point de vue des choses religieuses, nous devons avoir le sérieux que, pour l'histoire, nous enseigna Fustel de Goulanges, parler de ces questions avec cette intelligence qui implique un effort de sympathie, c'est-â-dire un effort pour recréer en nous des états affectifs qui ont été éprouvés et qu'impliquent les textes les plus anciens que nous connaissions. De plus, il faut appliquer nos efforts dans le sens d'une rationalisation progressive.
En effet, sur ces questions, d'une part je touche quelque chose de fondamental, quelque chose que je puis comprendre, quelles que soient mes idées, parce que je retrouve en moi, dans des états de subconscience, des harmoniques merveilleusement prophétiques de ce qui s'est passé à l'origine des sentiments que nous étudions; c'est une histoire que j'ai au-dedans de moi, dans mon sous-sol.
D'autre part, je suis un rationaliste déterminé — attitude en discrédit aujourd'hui — : selon moi, nous devons, en constatant l'obscur, faire converger tous nos efforts vers la rationalisation progressive de l'obscur ; nous devons èXXYjvÉÇtcv.
M. S. Reinach. — Au lieu de rationalisation, je propose « laïcisation », car la platitude de d'Holbach, de Diderot, et même de
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Voltaire, cette façon de résoudre les problèmes en les niant, me révolte.
M. Paul Desjardins. — Je prends le mot rationalisme au sens cartésien. Et je demande si, avec le sentiment du tabou, nous nous trouvons en présence d'un antécédent chronologique ou d'un antécédent logique. Nous sommes obligés de dire, faute d'expérience possible : ce qui est un antécédent logique a dû être un antécédent chronologique. Vous nous avez indiqué qu'il y avait, dans certains objets, dans certains coins de terre réservés, une force dormante, mais qui se réveillait et qui était terrible. Est-ce que, logiquement, l'idée qu'il fallait s'abstenir d'y toucher n'a pas été précédée par la croyance à la réalité de cette force même? Est-ce l'élément logique qui est antérieur, ou est-ce l'élément positif, la croyance, sans aucune critique, à des réalités mystérieuses, à un dynamisme dont il ne fallait s'approcher qu'avec certaines précautions? Votre étymologie est-elle primitive, ou, comme je le croirais, secondaire?
Et, seconde question : la religion, partout où nous l'atteignons, se présente sous un aspect social. Par elle, un groupe fait bloc contre les ennemis visibles du dehors, autour des puissances mystérieuses qu'il s'agit, d'une part, d'éviter en tant que terribles, et, d'autre part, de capter en tant que protectrices et fortifiantes. Or, dans le scrupule, il y a à la fois crainte, respect, timidité...
M. S. Reinach. — Un frein et un lien.
M. Paul Desjardins. — En latin le scrupulum, c'est ce qui fait osciller une balance infiniment sensible. Eh bien, n'est-ce pas un terme de la psychologie individuelle ? Nous nous représentons ce « scrupule » par cette sympathie qui nous fait rechercher l'élément affectif ayant pu se cristalliser sous cette forme. Ce que nous atteignons d'ordinaire dans les recherches de ce genre, c'est un culte, un rite, quelque chose impliquant un accord entre les différents membres d'un groupe, et c'est là le fondement social de la religion. J'ai donc été un peu surpris de ne voir dans votre définition aucun terme correspondant à la religion comme réalité sociale. M. Loisy m'écrit : « Sauf meilleur avis, et au risque de paraître très vieux jeu, je définirai volontiers la religion un système d'institutions, de coutumes et de pratiques qui ont pour objet de régler l'existence des individus et des groupes humains par rapport à des puissances mystérieuses qui ont été très diversement conçues selon les différents religions et civilisa-
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tions ». De même, pour M. Durkheim, les phénomènes sont sociaux ou ils ne sont pas.
M. S. Reinach. — Sur la première question, je vous rappelle certaines expressions : la religion du serment, la religion de la patrie. Voilà des formes de langage qui vont bien avec l'idée de la religion « ensemble de scrupules ».
Sur la deuxième question, je crois inutile d'introduire l'idée sociale dans des phénomènes aussi sociaux que les religions. L'homme n'étant l'homme que parce qu'il est social, il est par trop évident que l'élément social est impliqué dans toutes définition de phénomènes humains. Si les religions sont tout ce qui, dans l'activité humaine, n'est pas l'exercice des plus grossiers des sens, c'est parce qu'elles sont un héritage reçu de l'animalité supérieure. Celle-ci — toutes les observations qu'on a pu faire paraissent bien le prouver — est animiste : le chien croit qu'il y a dans la colonne, dans la fenêtre, dans la table, une mentalité, un esprit, quelque chose d'analogue à ce qu'il sent en lui-même. L'animisme, qui est le fond commun de toutes les religions (c'est une théorie de Tylor que je crois absolument acquise), est cet héritage dont je parlais. Mais je vais plus loin et je dis que, dès son début, l'humanité est arrivée au tabou. Le scrupule du sang de l'espèce existe chez les animaux. Le mot instinct parait aujourd'hui un terme mystique ; il est plus simple de s'expliquer ainsi : soit deux tribus de singes ; dans l'une les mères égorgent leurs enfants, dans l'autre elles les élèvent ; la première disparaîtra ; dans la seconde, cette qualité des mères d'élever les enfants se transmettra par hérédité. Si l'humanité s'est dégagée de l'animalité, c'est précisément à cause d'un scrupule de ce genre1. Une fois que l'animalité commence à être humaine, apportant avec elle cette notion de quelque chose de défendu, celle-ci, tout naturellement, s'enrichit...
L'humanité primitive a même dû être étouffée par la masse des tabous. Il a fallu qu'il y eût réaction et je l'attribue aux prêtres. Loin de croire que le sacerdoce ait asservi l'humanité, je pense qu'il lui a rendu très anciennement le service de l'affranchir en limitant le nombre des tabous. Par exemple, on parle des prohibitions alimentaires de Moïse. Mais on ne retrouve pas dans la législation dite mosaïque la prohibition de manger le nerf de la cuisse dont il est question dans la Bible, à la suite de la lutte
1. Voir L'Université de Paris, novembre 1906 {Cultes, t. III, p. 338).
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de Jacob contre l'ange*. De même, si un catholique se refuse à partir en voyage un 13, il se met en opposition avec la décision d'un concile. Des prêtres sont souvent obligés, en confession, de rassurer les consciences contre des scrupules enfantins.
Il serait possible de démontrer que les sociétés humaines n'auraient pu se constituer sans ces tabous; on pourrait montrer notamment l'origine de « l'entr'aide », comme dit Kropotkine, se développant, toujours grâce au même mécanisme : survivance du groupe la pratiquant, transformation de l'habitude de l'individu en habitude de l'espèce.
M. Paul Desjardins. — En somme, votre théorie est une belle hypothèse ; elle transfère au génie de l'espèce cette habileté dont on faisait honneur au génie des législateurs. C'est à celui-là qu'elle attribue les prescriptions conservatrices de la vie du groupe et de son entourage et sans lesquelles, par exemple, l'homme aurait déboisé une forêt pour en avoir la braise. Ainsi furent protégés les cèdres du Liban, considérés comme sacrés : quand les Juifs construisirent un temple dans l'île Eléphantine, ils firent venir de ces poutres sacrées. Sans le culte des chênes, la Gaule était déboisée. Rappelez-vous ce passage où César, voyant ses soldats hésiter, malgré la nécessité, à couper des arbres, intervient, déclare prendre le péché sur lui et lève le premier la hache.
M. S. Reinàch. — De même, si l'inceste est tabou, n'essayons pas de l'expliquer par les inconvénients du mariage entre frère et sœur : dans les races animales l'inceste se pratique ; au contraire, chez les Australiens, le moindre degré de cousinage empêche le mariage. Mais c'est une application du : « tu ne tueras point » qui, ne l'oublions pas, n'envisage que le clan. L'inceste est appelé « la honte du sang » ; il s'agit de ne pas répandre le sang de son propre clan. Là est l'explication, alors qu'il y a un grossier anachronisme à attribuer nos idées d'hygiène à ce passé lointain. Ainsi l'on veut expliquer par l'hygiène la prescription du repos du sabbat : c'est un non-sens, car les Hébreux étaient un peuple agricole ; le repos hebdomadaire ne pouvait, dès lors, que leur porter préjudice au moment des semailles et de la récolte. En réalité, le sabbat est un jour tabou.
Enfin, pour répondre au mot « belle hypothèse », je dis simplement ceci : Nous avons des coffrets que nous cherchons à ouvrir. J'offre une clef qui en ouvre un certain nombre, c'est déjà beau-
i. Genèse, XXXII, 32.
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coup. Le métal en est peut-être mauvais, je ne dis pas qu'il n'en soit pas de meilleur. Présentez-m'en une qui ouvre plus de coffrets, je la préférerai aussitôt à la mienne. Jugeons d'un système par les résultats qu'il donne.
Voici maintenant la controverse avec M. Loisy, qui avait pris les devants, à la demande de mon camarade et ami Paul Desjardins, dans la Correspondance duler octobre 1909.
QUAEDAM PRO ORPHEO1.
J'ai lu avec soin les pages élégantes que M. Loisy a bien voulu consacrer à la réfutation de mes doctrines sur la religion2. J'y ai cherché, mais sans le trouver, le mot minimum, ou son féminin minima. Or, j'ai pris la précaution d'avertir expressément que ma définition de la religion, entendue comme « un ensemble de scrupules », était une définition minima; non seulement je l'ai dit, mais j'ai prouvé, dans le même chapitre, que telle était bien ma pensée, puisque j'ai montré immédiatement, sur ce substratum de scrupules, la religion élevant son édifice par la vertu d'une double illusion, celle de l'animisme et celle de la magie. Double illusion, dont l'une, l'animisme, est évidemment commune à l'animal et à l'homme; avec la magie, illusion féconde de la volonté, qui croit pouvoir s'imposer aux choses, on entre dans le domaine purement humain, dans celui de la lutte contre les forces naturelles dont la magie est le début, dont la science est la fin.
Ce qui déplaît à certains esprits dans cette conception — à laquelle j'ai vu avec plaisir se rallier une des personnes qui connaissent le mieux, en Angleterre, les religions de l'antiquité, Miss Harrison — c'est qu'elle est trop simple et que, dans sa simplicité, elle paraît faire violence à la complexité infinie des choses. Mais une théorie scientifique est destinée à expliquer le plus grand nombre possible de faits particuliers, et c'est pour elle une qualité d'être simple, à la condition qu'elle ne nie pas les développements accessoires, les surcharges, voire les faits aberrants ou, du moins, qui sont tels en apparence. Je ne pense pas avoir rien
1. Correspondance mensuelle (de l'Union morale), 1909-1910, n. 3, 15 nov.- 1« déc. 1909, p. 101-109.
2. Remarques sur une définition de la Religion, par Alfred Loisy. (Correspondance du 1»' octobre 1909.)
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nié de ce que l'histoire nous enseigne; mais, dans un ouvrage très court, nécessairement dogmatique, parce que didactique, j'ai surtout insisté, comme je le devais, sur les principes généraux. Ceux qui voudront connaître avec plus de détail les solutions que je propose des questions difficiles n'auront qu'à recourir à mes trois volumes, Cultes, Mythes et Religions. Fait caractéristique du public actuel, et même du public savant! Bien des années avant d'avoir écrit le premier chapitre d'Orpheus, j'avais développé les mêmes idées dans toute une série d'articles, échos d'une longue série de leçons, et je les avais réunis en volumes. Pour qu'on s'aperçût de l'existence de ces doctrines, il a fallu que je donnasse, de tout ce travail intellectuel de dix ans, un résumé en trente pages ; et maintenant que ces pages sont imprimées, qu'on les lit, il semblerait que je n'aie jamais écrit autre chose, que l'on doive juger toute ma pensée sur elles seules. On me permettra de ne point admettre cela sans protestation.
Quand M. Loisy m'aura proposé une définition de la religion s'adaptant, mieux que la mienne, à un grand nombre de faits religieux élémentaires, je m'empresserai d'y souscrire; jusque-là, je penserai que ma définition a quelque chance d'être bonne, par cela seul qu'elle paraît absolument insuffisante pour les religions des peuples cultivés de nos jours. Quand on parle de l'évolution des religions — et M. Loisy, comme son précurseur Newman, sait ce que cela signifie — ou implique d'une manière évidente un progrès, dans le sens de la complexité d'abord, de la spiritualité ensuite. Si donc M. Loisy trouve, avec raison, qu'il y a une « différence essentielle » entre la foi chrétienne au Dieu Père et l'animisme des non civilisés, il a tort de m'opposer cette différence, que la doctrine de l'évolution explique et justifie. Avant que cette doctrine — dont ni M. Loisy ni moi ne sommes les auteurs — n'eût pénétré le domaine entier des sciences naturelles, historiques et philosophiques, que prétendaient les théologiens, attardés dans une apologétique sans issue? Que la religion du premier couple humain avait été celle même qu'enseigne l'Eglise, qu'il y avait eu oubli, dégénérescence et non développement de l'idée religieuse. Notre tâche à nous, qui avons eu le bonheur de naître après Hegel, Spencer et Darwin, c'est de chercher les débuts très humbles des religions positives, puis de nous efforcer, à l'aide de l'histoire et du folklore, de retracer le développement qui, dans divers milieux, a fait des religions ce qu'elles étaient hier et ce qu'elles sont encore aujourd'hui. M. Loisy croit-il que
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les éléments du christianisme de saint Augustin, si différent, et pour cause, de la religion de primitifs quelconques, ont été ajoutés au fonds religieux de l'humanité par une Révélation transcendante? S'il le croit, toute discussion devient inutile; mais puisqu'il ne le croit probablement pas, il s'agit d'expliquer ces compléments, cette complication, cette supériorité morale et intellectuelle de la religion de l'évêque d'Hippone, en montrant que tout cela est en germe dans le passé intellectuel et moral de l'humanité. « Ce serait un abus, écrit mon savant contradicteur, de parler d'animisme à propos du Père céleste. » Pardon; ce n'est pas un abus; c'est la raison même. Ces mots mêmes, Père céleste , sont tout imprégnés, tout saturés d'animisme. M. Loisy sait fort bien qu'ils ne sont pas d'invention judéo-chrétienne, puisque le Jupiter latin correspond au Zeus pater des Grecs, sans parler du Dyaus pitar sanscrit. Dans la conception animiste primitive, qu'on retrouve chez les peuples les plus différents, le monde est né des embrassements du ciel mâle et de la terre femelle; le Père céleste a été d'abord le fécondateur de la Terre mère et cette fécondation s'est, non pas symbolisée, mais manifestée et affirmée sans cesse par la pluie :
Conjugis in gremium laetae descendit...
Je n'ai pas pu dire cela dans Orpheus, livre destiné aux jeunes filles, qu'il n'est pas permis, par suite de tabous encore vivaces, d'entretenir des phénomènes de la fécondation; mais, ici, je suis peut-être plus libre. Or, de cette conception toute matérielle du Père fécondant, est sortie, par évolution spiritualiste, celle du Père ami et protecteur des hommes, encore localisé dans le Ciel, encore considéré comme le créateur des hommes à l'aide d'un peu d'argile (la terre), mais dont l'activité sexuelle est presque oubliée au profit de son activité morale. Si M. Loisy avait voulu me fournir, par son objection, l'exemple le plus frappant de l'exactitude de ma doctrine, du moins sur cette question capitale de l'animisme, je ne vois pas comment il aurait pu s'y mieux prendre.
Mon critique n'entend pas que les tabous soient communs, même en partie, aux animaux et à l'homme : « Et qui sait, dit-il, si leur scrupule ne vient pas d'une intuition extrêmement rudimentaire et confuse, qui a pour conséquence un certain respect de la vie dans le semblable? » A cela je répondrai ceci : Ou bien il faut s'abstenir complètement de parler des animaux ; mais alors
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l'humanité elle-même devient un miracle, et l'on peut revenir au roman de la Genèse et à ses pareils. Ou bien l'on parle des animaux à propos des hommes, comme on parle des sauvages les plus dégradés à propos de nos contemporains, et alors il ne faut tenir, à leur sujet, que des propos intelligibles. « Une intuition extrêmement rudimentaire et confuse », c'est, qu'on me permette l'expression, verba et voces. De deux choses l'une encore : ou cette intuition a été donnée aux animaux par Dieu, et l'on retombe dans les insanités du créationisme et du finalisme ; ou elle leur a été donnée par autre chose. Cette « autre chose » ne peut être que leur nature propre. Or, la nature propre d'une espèce est de vivre; si les animaux mangeaient leurs petits, l'espèce ne vivrait pas, n'existerait pas; donc, le scrupule qui empêche les animaux de dévorer leurs petits est antérieur à l'espèce, qui est impensable sans lui. Un scrupule qui n'est pas le résultat de l'expérience, qui n'est pas imposé par une volonté extérieure, c'est un tabou. Ce n'est pas encore un tabou polynésien ou biblique, car il y a loin des mammifères même supérieurs aux Polynésiens et aux Hébreux les plus primitifs ; mais c'est une inhibition du même ordre, une de ces inhibitions dont nos codes de morale, si raffinés qu'ils soient, ne sont encore que le développement et l'écho.
M. Loisy pense que le tabou du nom divin, en Israël, est d'époque relativement récente, que c'est une innovation pédante des Pharisiens. Parmi ceux qui se sont consacrés à l'étude des religions primitives, je ne crois pas que M. Loisy trouve beaucoup d'approbateurs. Le fait du tabou du nom divin n'est pas un fait isolé, mais universel ; il s'explique, comme je l'ai dit, de deux manières : d'abord par la crainte d'un contact téméraire — la mention est un contact — puis par la crainte délivrer à autrui, qui pourrait en faire un mauvais usage, un nom nécessaire aux rites magiques de la tribu. Si donc on pouvait démontrer, ce qui n'est pas, que le nom de Jahvé ne devint tabou en Israël qu'à l'époque des Pharisiens, il faudrait admettre que les Pharisiens ont recueilli et conservé, pour la faire triompher quelque jour, une tradition beaucoup plus ancienne que notre Bible actuelle et qui, dans les livres de l'Ancien Testament, paraîtrait déjà modifiée et atténuée.
Je ne veux pas, plus que M. Loisy, abuser de la patience de nos lecteurs; mais je ne déposerai pas la plume sans ajouter, à ce qui précède, une observation d'ordre personnel. C'est une opinion, semble-t-il, dans les milieux religieux, tant romains que calvi-
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nistes et juifs, qu'Orpheus est un pamphlet voltairien, où Voltaire n'est malmené de loin en loin que pour donner le change. M. Loisy va jusqu'à dire que j'enseigne à M. Homais, c'està-dire au demi-lettré incrédule, la même doctrine que Voltaire, avec cette seule différence que j'attribue à la sottise humaine ce dont Voltaire faisait honneur à la fourberie sacerdotale. A quoi je répondrai que je n'ai jamais parlé de sottise, mais d'illusion ; que j'ai mis en lumière les bienfaits de ces illusions, que j'en ai même affirmé la persistance dans l'avenir, l'efficace dans le présent ; que je crois avoir loué l'Église du moyen âge, malgré ses crimes, avec l'impartialité d'un historien ; enfin, que je reconnais le droit d'expliquer la religion par des éléments supérieurs à la nature humaine, aux seuls croyants qui admettent l'intervention des dieux dans nos affaires. Ceux qui n'admettent pas cette intervention (tout en admettant l'objectivité du divin, que je n'ai jamais niée) ne peuvent raisonnablement me chercher querelle pour avoir attribué à l'exercice naïf de nos facultés naturelles, et non à d'autres causes, les divers systèmes théologiques, cosmogoniques et eschatologiques dont le christianisme actuel n'est que l'héritier.