‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 185 sur 198 · SOLVUNTUR OBJECTA · texte numérisé non relu

SOLVUNTUR OBJECTA

1° M. Loisy déclare que le tabou n'est ni logiquement ni historiquement antérieur à l'animisme ni à la magie. Je concède qu'il n'est pas antérieur à l'animisme, puisque j'admets qu'il y a tout au moins des germes d'animisme chez les animaux ; ceux qui ont observé les chiens ne me contrediront pas. Mais je me permets de considérer la magie comme logiquement et historiquement postérieure. C'est la marque d'une offensive hardie de l'homme contre les périls qui l'entourent et les misères qu'il subit; la crainte, qui s'exprime par le tabou, doit avoir précédé la réaction qu'elle suscite. Il n'y a pas la moindre trace de magie chez les animaux, auxquels il faut toujours revenir comme au point de départ, puisque l'humanité est sortie par sélection du monde animal.

2° Je crois qu'une définition de la religion, qui embrasserait à

1. Correspondance, n° 5, 15 janvier 1910, p. 209-216. Voir A. Loisy, Un mot d'explication, in Correspondance, n» 4, 15 décembre 1909, p. 157.

la fois celle des peuples les plus civilisés et les plus sauvages, serait fatalement trop large, car elle comprendrait une foule d'éléments secondaires, philosophiques, littéraires, poétiques, qui se sont introduits dans les religions supérieures et les ont profondément modifiées. Il ne faut jamais confondre ce qui est avec ce qui a été, l'homme fait avec le fœtus; mais pourtant, la science des origines, l'embryologie religieuse et sociale ne répond pas à une simple curiosité. Les faits et les phénomènes caractéristiques doivent être constatés à l'état naissant, pour être étudiés, autant que possible, indépendamment de tout alliage. Ces faits et phénomènes caractéristiques se retrouvent ensuite, sous une couche d'altérations et d'alluvions plus ou moins épaisses, dans tout le développement du germe. Ainsi, je jugerais téméraire d'identifier la communion chrétienne avec la théophagie des primitifs; mais ce serait à mon avis, contraire à la méthode scientifique de ne pas reconnaître la théophagie primitive sous la communion chrétienne.

3° M. Loisy s'étonne que j'aie pu « faire sortir » l'animisme et la magie du tabou. Je n'ai jamais dit cela. Le tabou est un fait primitif; l'animisme en est un autre, qui n'en dérive pas, mais lui est, pour ainsi dire, parallèle; la magie est tout autre chose, puisque c'est la réaction de la volonté humaine, qui se fait illusion sur sa puissance, réaction motivée par un état d'esprit que risqueraient de paralyser les tabous et qui se défend comme il peut contre leur contrainte en prétendant contraindre, à son tour, les forces invisibles révélées par l'illusion animiste. C'est peut-être faux, mais cela se tient; faut-il demander davantage à un essai de synthèse que de ne pas contenir des germes intérieurs de ruine, c'est-à-dire des contradictions?

4° Mon éminent critique m'accuse — je considère cela comme une accusation capitale — de vouloir « vulgariser des dogmes » nouveaux I

Mais à moins d'écrire une compilation incolore, de coudre bout à bout des notices historiques sur les religions, pouvais-je m'abstenir de présenter un essai de synthèse, un système? Où ai-je dit, écrit ou laissé supposer que cette synthèse fût adéquate à la vérité ? J'ai dit seulement qu'il y avait là des vérités que Voltaire ignorait; j'aurais pu ajouter que Renan les ignorait aussi. La diffusion des tabous, des totems, de la magie, c'est une vérité historique que M. Loisy ne conteste pas, que les plus catholiques des écrivains — dans la Revue du Clergé par

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exemple — ne contestent pas davantage. Si c'est là enseigner un dogme, alors je ne comprends pas le sens de ce mot.

5° Je n'admets pas davantage que le pauvre petit Orpheus ait une « tendance toute polémique >. Il faudrait laisser ces procès de « tendance » aux publicistes de la Revue d'apologétique. Mon livre est avant tout un manuel rapide et lisible, dont les littératures française et étrangères ne me fournissaient pas de modèle et que j'ai essayé de faire le moins ennuyeux que j'ai pu. C'est, ensuite, un ouvrage laïc, dégagé des tabous qui ont, pendant des siècles, pesé aur les livres d'enseignement. Ai-je calomnié une religion quelconque ? Je suis prêt à réparer mon tort. Un orientaliste m'a attaqué pour avoir mal parlé du Koran ; j'ai soumis le cas à l'un des plus grands orientalistes de l'Europe ; il m'a répondu : « Laissez dire, vous avez raison. » Un israélite m'a dit qu'il fallait être « ignorant ou de mauvaise foi » pour méconnaître la beauté sublime du Talmud ; mais, grâce à Moïse Schwab, on n'a pas besoin d'être hébraïsant pour s'initier à cette littérature, où les paillettes d'or sont enfouies dans d'énormes alluvions de scolastique. J'ai dit que les Védas étaient du galimatias et que les indianistes en convenaient entre eux; un indianiste illustre m'a dit que ma seconde proposition était inutile, car les indianistes ne cachent pas leurs sentiments. Je l'ai pourtant laissé subsister, en me souvenant de l'admiration d'un MaxMuller pour la plus obscure et la plus stérile des littératures religieuses. Quant à l'Ancien et au Nouveau Testament, j'en ai dit le bien que je pense; je ne crois pas non plus avoir diffamé S. François ou Ylmitation. Si la polémique consiste à avoir rendu l'Eglise responsable de l'Inquisition, de la Saint-Barthélémy et de la révocation de l'Edit de Nantes, alors c'est faire de la polémique que de prouver la vérité par l'évidence. M. Loisy, le plus honnête des savants, eût-il trouvé honnête que je traitasse de l'Inquisition comme l'a fait le professeur François-Xavier Funk, dans son Lehrbuch der Kirckengeschichtel Moins de deux pages sur l'Inquisition médiévale, dans un livre qui en compte 613, sans un mot de blâme, sans une allusion à l'infâme extermination des Albigeois1. Ce n'est pas là enseigner l'histoire de l'Eglise; c'est la cacher.

1. Chose caractéristique : Funk condamne la Saiut-Barthélemy, parce qu'il voit là un crime tout politique, mais il ne dit rien du dépeuplement du Languedoc, mille fois plus cruel, parce que les légats du pape conduisaient les assassins.

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6° J'ai écrit que, dans la conception chrétienne du Père Céleste, l'activité sexuelle de l'auteur de toutes choses était presque oubliée au profit de son activité morale. M. Loisy trouve cela étrange, sans dire pourquoi, et me rappelle que le Dieu de l'Evangile, créateur et non générateur, n'a aucune « activité sexuelle >. Cependant l'Evangile a été prêché à des gens, adopté par des gens qui, moins de cent ans après le début de la prédication chrétienne, croyaient que la Vierge Marie avait conçu du Saint- Esprit. « Comme il (le Père Céleste), dit Bossuet, savait que la fécondité delà nature n'était pas capable d'atteindre àunouvrage si haut, il résolut de lui communiquer un rayon de sa fécondité infinie,.. Le Père éternel s'approche en personne...; par un miracle surprenant, une femme devient mère d'un Dieu. » Ce passage, nourri de la moelle de l'antiquité chrétienne, ne justifie-t-il pas le mot presque dont je me suis servi et qui n'a vraiment rien de si imprévu ?

7° M. Loisy déclare ne pas comprendre ceci : « La nature propre d'une espèce est de vivre ; si les animaux mangeaient leurs petits, l'espèce ne vivrait pas, n'existerait pas ; donc, le tabou qui empêche les animaux de manger leurs petits est antérieur à l'espèce, qui est impensable sans lui ».Je me suis sans doute mal exprimé. Soient A et B, C et D, les ancêtres hypothétiques de deux espèces, en puissance dans ces deux couples. A et B, sous l'influence d'un tabou, ne mangent pas leur progéniture; alors il peut se former une espèce AB. C et D mangent leurs petits ; alors l'espèce possible CD ne se forme pas. Les seules espèces possibles étant celles où le tabou est assez fort pour combattre la faim de leurs pères et mères, aucune espèce « pensable « ne peut être dépourvue de ce tabou. Et cela ne m'oblige pas à faire préexister le tabou en Dieu, ce qui serait admissible, maisnepeut être l'objet d'une hypothèse scientifique, la catégorie du divin échappant à la prise de notre raison. Il suffit de supposer, dans le pullulement infini des êtres, dix couples sur dix millions qui auraient bénéficié de ce tabou salutaire ; ces dix couples auraient fait souche d'espèce ; quant aux autres, ignotis perierunt mortibus illi.

8° Sur les noms ineffables, je renvoie à Frazer, Golden Bough, t. I, p. 421, 435 sq. L'existence de noms ineffables témoigne d'un état très primitif de civilisation ; à quelque époque que cet usage se constate dans les textes, ce ne peut être qu'une survivance, non une innovation. Il est curieux que la même question se soit

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posée au sujet de l'hiéronymie éleusinienne,qui, comme l'a établi M. P. Foucart, se montre à l'époque romaine, non à l'époque grecque; mais je suis persuadé que lorsqu'on la rencontre à l'époque romaine, elle est la remise en vigueur d'un usage préhistorique et que lorsqu'elle semble ignorée à l'époque grecque classique, c'est en suite d'un progrès annulé par une réaction subséquente. De même encore, dans l'Egypte perse d'Hérodote, tabous et totems semblent jouer un rôle bien plus considérable que dans la civilisation de l'Egypte indépendante ; mais il ne peut y avoir là une innovation dans le sens des croyances primitives; c'est un retour motivé, soit par le goût de l'archaïsme, soit par le mélange, dans la société égyptienne, d'éléments très arriérés et jusqu'alors sans influence avec ce que nous appelons aujourd'hui les classes dirigeantes. J'ai souvent insisté sur ces reculs apparents, dus à l'avènement de couches sociales attardées, et je crois qu'on peut expliquer ainsi bien des faits de l'histoire religieuse la plus récente, par exemple l'état d'esprit de l'Autriche actuelle, comparé à celui de l'Autriche sous Joseph II.

9° Ce serait une joie pour moi, et sans doute pour tous nos lecteurs et amis de la Correspondance, si M. Loisy voulait bien énumérer et caractériser, avec son admirable félicité verbale, les éléments de la religion qu'il considère comme distincts de la croyance. Je sens qu'il y en a, mais je me sens incapable de les débrouiller. Si M. Loisy me vient en aide, il aura mérité, une fois déplus, la reconnaissance d'un archéologue qui, loin de se croire infaillible à un degré quelconque, ne relit jamais cent pages de Loisy ou même cent pages de Voltaire sans s'assurer qu'il lui reste beaucoup à apprendre de l'un et de l'autre.

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