DERNIÈRE RÉPONSE
Je ne suis pas plus désireux que M. Loisy1 de m'engager dans « un petit jeu de poursuites »; j'aime mieux qu'il emploie ses loisirs à nous instruire des conditions où l'enseignement des religions lui paraît possible; j'aime mieux donner les miens à le lire. Mais vous me permettrez de ne pas rester sous le coup d'une accusation offensante pour mon impartialité d'historien. J'aurais,
1. Correspondance, 1909-1910, n° 7, 1« mars 1910, p. 226-7 (voir Correspondance, n° 6, 1er février 1910, p. 270.)
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suivant M. Loisy, « considéré le christianisme comme une sorte de colossal antisémitisme. » Dans la Revue pratique d'apologétique, Msr Baudrillart a intitulé un article sur mon livre : « La vengeance de Dreyfus » (1er avril 1909). C'est, je regrette de le constater, la même tendance à décréditer un ouvrage en le présentant comme l'expression mal dissimulée d'une rancœur presque personnelle. On pourrait dire, avec autant ou aussi peu de justice, que l'œuvre immense des historiens protestants est la vengeance de Coligny. Certes, l'affaire Dreyfus a éclairé bien des hommes qui ne voulaient plus croire à l'intolérance monacale, à la contagion du fanatisme, réveillant, au profit d'un parti de réaction, de vieilles haines cultivées avec soin dans les âmes crédules; elle m'a éclairé aussi et c'est sous l'impression de cette lueur révélatrice que j'ai traduit Y Histoire de V Inquisition au Moyen-Age de Charles Lea. Une fois tourné, par ce long travail d'adaptation, vers les études religieuses, je me suis dit qu'il fallait en porter les éléments à la connaissance du grand public* parce que le savoir, si humble soit-il, oppose une digue aux entreprises du fanatisme. Que ce fanatisme nie l'évidence dans le cas d'un officier juif condamné à tort, ou qu'il excommunie un Dœllinger, un Loisy ou un Murri, c'est le même ennemi éternel du genre humain que la pensée libre doit combattre, non seulement en montrant la fragilité de ses titres, mais en révélant la longue série de ses forfaits1. Voilà ce que j'ai voulu faire. Et voilà pourquoi un ancien ministre russe a pris la peine de traduire Orpheus dans sa langue, écrivant cette traduction de sa main d'un bout à l'autre : il pense, comme moi, que l'histoire aussi a des devoirs de charité à remplir.
1. Quelques critiques, même à l'étranger, m'ont reproché d'avoir parlé dans Orpheus de l'affaire Dreyfus ; les uns ignoraient, les autres savaient trop bien qu'après la loi Falloux de 1850 elle est le plus grand événement dans l'histoire religieuse de la France au xixe siècle. Tout homme informé et impartial admettra la justesse de ces mots de Jaurès [L'Humanité, 13 oct. 1909) : « L'Église, si forte en France quelques mois avant qu'éclatât l'affaire Dreyfus, a pu éprouver l'étendue de la faute qu'elle a commise en couvrant de son autorité un crime judiciaire. Elle a révolté les consciences, et la société civile a été obligée de se défendre contre une puissance capable de ces calculs et de ces attentats, par l'application plus rigoureuse et plus rapide du programme de laïcité ». — 1912.
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Maintenant que le lecteur a sous les yeux une partie de l'histoire du Bellum Orphicum et une partie des pièces de la controverse, je crois encore devoir mettre sa patience à l'épreuve; voici pourquoi. Dans ce qui précède, il est surtout question des tendances fâcheuses à' Orpheus, de son prétendu manque d'impartialité, de tout ce qui l'a fait qualifier de pamphlet ou de vengeance ; je voudrais, pour finir, traduire quelques articles, dûs à des critiques étrangers de nation et étrangers à nos querelles intestines, qui ont, au contraire, rendu justice à l'impartialité d' Orpheus, comme à certaines autres qualités qui sont, dans un pareil livre, l'équivalent de l'honnêteté chez un écrivain. C'est à regret que je transcris des compliments à mon adresse, alors même qu'ils m'ont touché profondément; mais je me garderai d'abuser. Ce n'est pas moi, c'est M. Loisy qui a parlé du « concert d'éloges qui a salué la naissance d' Orpheus » * et de la note « qui n'était pas de pure admiration » par laquelle il a troublé ce concert. Ces expressions un peu ironiques sont exagérées, mais il est certain qu' Orpheus a été bien accueilli par le public lettré; c'est du moins l'opinion de mon éditeur :
Hoc mea qui vendit bibtiopola putat.
ARTICLE DE EDWARD CLODD dans The Graphie (4 décembre 1909] .
Gibbon raconte que l'empereur Alexandre Sévère plaça dans son laraire,ou chapelle domestique, une statue d'Orphée, « un des sages qui avaient instruit l'humanité des diverses manières de rendre hommage à la divinité»suprême et universelle ». Dix-sept siècles après, M. S. Reinach, dans son Orpheus, rend hommage au même personnage mythique, comme au théologien par excellence, fondateur des mystères qui assuraient le salut du genre humain et non moins indispensable à l'humanité à titre d'interprète des dieux. L'empereur romain, dans sa tolérance, serre à
i. Loisy, A propos d'histoire des religions, p. 8.
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travers les siècles la main du savant théologien, car l'un et l'autre, l'ancien et le moderne, manifestent un esprit de sympathie pour les religions qui leur sont étrangères. Les recherches de M. Reinachdansle champ fertile de la croyance et de la coutume fortifient la conviction que toute religion, barbare ou civilisée, a justifié son existence en répondant, quoique imparfaitement ou parfois d'une manière choquante à nos yeux, aux besoins permanents de l'humanité. Même les superstitions, comme l'a montré M. Frazer dans sa Tâche de Psyché, ont été des agents secourables et conservateurs en maintenant l'ordre social dans des communautés sauvages et turbulentes — quand, par exemple, les tabous imposés à une personne ou à un objet les ont rendus inviolables, ou lorsque la croyance que des pouvoirs invisibles punissaient le crime a détourné les hommes de faire le mal...
La tâche de passer en revue des croyances si variées exigeait une préparation et un savoir que peu de gens possèdent; l'auteur apporte à la sienne ses qualités de science mûre et d'habileté à manier les matériaux. M. Reinach est suffisamment maître de son sujet pour en mesurer les limitations ; il ne perd pas son temps à discuter des problèmes insolubles, mais s'applique à exposer avec ordre ces aspirations de l'homme vers l'inconnu qui sont la source et la force motrice de toutes les croyances...
Plus de la moitié du livre est consacrée au judaïsme et au christianisme... L'esprit dont s'inspire L'auteur, aux yeux duquel aucune religion n'est divine, se manifeste dans le tribut qu'il rend à l'influence de la Bible, qui a plus fait, dit-il, pour l'éducation de l'Europe que la philosophie dédaigneuse des Grecs... Une admirable analyse des sources des documents qui composent le Nouveau Testament précède l'histoire de la croissance des communautés chrétiennes et des diverses sectes, dont chacune a trouvé un appui pour ses doctrines dans les mêmes écrits; l'histoire des succès et des revers, celle aussi de persécutions réciproques, conduit à la période de tolérance, dont le cours n'est plus entravé, ce dont M. Reinach lui-même donne une preuve louable dans l'hommage qu'il rend à l'activité de l'Armée du Salut.