Voir Frazer, Golden Bough*, t. 111, p
3. « La coutume de rouler une roue enflammée sur la pente d'une colline parait une imitation très naturelle du cours du soleil dans le ciel... Celle de jeter en l'air des disques enflammés, en forme de soleils, ressort aussi de la magie imitative... En contrefaisant la marche du soleil à travers le ciel, on aide le luminaire à poursuivre son voyage céleste avec pouctualité et promptitude. » (Frazer, Golden Bougk*, t. 111, p. 301 ; cf. ibid., p. 267).
jouent un très grand rôle, parce que le soleil, aux yeux des primitifs, est tantôt un cheval d'une blancheur éclatante1, tantôt un char d'or!, tantôt un disque ou une roue en feu3. Mannhardt et, après lui, M. Frazer ont surabondamment démontré que toutes les l'êtes périodiques où interviennent des bûchers et des brandons, fêtes qui survivent dans les usages modernes de la Saint Jean, répondent à une conception extrêmement répandue de magie sympathique4. De même que l'homme en versant de l'eau, en frappant l'eau, en jetant des objets ou des animaux dans l'eau, peut déchaîner la pluie, de même il peut attiser la flamme bienfaisante du soleil, soit en allumant de grands feux sur les collines, soit en jetant dans le feu ou dans l'eau ce qui peut contribuer à la bonne marche du soleil, un cheval blanc, un char, une roue5. Comment un primitif a-t-il cru devoir s'y prendre pour faire « parvenir » au soleil un cheval, un char, une roue de rechange ou de renfort? La réponse était fournie par ce double fait d'expérience, ou par cette double apparence, que le soleil est un grand feu6 courant dans le ciel et que, tous les soirs, il descend dans l'Océan de l'ouest, qu'alimentent les eaux de tous les fleuves. Il n'y avait donc,
1. Conceptions courantes dans les hymnes védiques. On rappelle aussi, pour assimiler le soleil à un cheval, la rapidité de leur course (Eustathe, ad Od., p. 1515, 34 ; Proclus, ad Hes. É'pya , v. 793).
2. Le char du Soleil, qui n'est pas mentionné dans Homère, est une conception commune aux mytbologies védique, iranienne et germanique (Roscher, art. Helios, col. 2005).
3. Aafrrcpb; r}.io\> x'jx),oç, Esch., Perses, 496; atpécpwv xôx).o;, Soph., Fragm. 668: Solis vola, Lucrèce, V, 432. C'est à la roue du soleil que Prométhée a dérobé le feu (Servius, ad BucoL, VI, 425 : adhibila facula ad rolam Solis). — Sur le soleil disque (et non roue)i voir l'art. Helios de Roscher, col. 1997 (en haut). Helios, chez les Péoniens, était représenté par un disque sur une perche (Maxime de Tyr, V11I, 8).
4. Il est question de roues enflammées (en paille ou enduites de poix) que l'on fait rouler sur les pentes des collines, dans l'Eifel (Frazer, t. III, p. 242), en Souabe (p. 256), sur la Moselle près de Thionville (p. 269), en Basse- Autriche (p. 273), dans le Poitou (p. 285), etc. Pour le jet du disque enflammés dans les airs, voir ibid., p. 243 (Souabe, Bade), p. 270 (Wurzbourg)»
5. Les Indous versent du lait dans le feu au lever du soleil, comme un adjuvant à l'astre (Hardy, Indische Religionsgeschichte, p. 35).
6. "I>X6S, Esch., Prom., 22j et ailleurs; itOp, Eurip., Iphig. Taur., 1139.
auprès du soleil, que deux voies d'accès : le feu, qui s'élève dans l'atmosphère vers le ciel, et l'eau où le feu du ciel vient se plonger1. Donc, le cheval-soleil, le char-soleil, la roue-soleil devaient être tantôt brûlés, tantôt noyés. Ainsi s'expliquent très simplement le rite de Rhodes et les rites analogues moins complets dont nous avons connaissance. Avec la constitution du panthéon grec, les progrès de la civilisation et de la pensée, les rites subsistèrent, mais on les interpréta autrement; on parla de chevaux sacrifiés, non plus seulement à Hélios, mais à Poséidon *, aux fleuves, aux vents: on se figura que les chevaux blancs traînaient un char et que ce char était conduit par un cocher responsable-, on se dit que la victime Phaéthon, ci-devant cheval solaire, devait avoir commis quelque faute ou quelque imprudence pour être ainsi brûlée ou noyée en l'honneur d'Hélios; et quand Phaéthon de cheval devint héros, on supposa qu'il était, non pas le soleil, mais le fils téméraire du soleil, qui avait usurpé la place du céleste aurige et trouvé dans les flammes la peine de son ambition et de son orgueil. Ici comme toujours, l'idée de la faute est adventice et sert à justifier la sévérité du châtiment, c'est-à-dire la barbarie du sacrifice. Mais comme chaque année nouvelle voit brûler ou immerger un cheval blanc, un Phaéthon, il faut que Phaéthon soit immortel : c'est que son père, après l'avoir châtié, lui a donné une place dans le ciel, sous l'aspect d'une constellation ou de l'étoile du matin. Bien entendu, cette conception n'est pas primitive; tant que le Phaéthon ne fut que le cheval sacré, l'image terrestre du cheval blanc qui éclaire le monde, son immortalité n'avait pas besoin d'être expliquée par une légende; elle était suffisamment garantie par le fait qu'on ne manquait pas de chevaux blancs. Uno avulso non déficit aiter; c'est la formule de la persistance de l'espèce dans les cultes zoolàtriques dont l'acte essentiel est le sacrifice de l'individu.
1. Les vents ont pu aussi jouer un rôle ; voir plus haut, p. 48.
2. A Rhodes, Poséidon et Hélios sont des dieux encore très voisins, presque conîoudus (Gruppe, Griech. Mythologie, p. 265).
52 l'HAÉTHON
Maintenant, il faut se demander où s'est formé le mythe de Phaéthon. Le rite a dû être fort répandu, comme le sont les différents procédés de magie sympathique par lesquels l'homme, naïf logicien, croit s'asservir ou exalter dans son intérêt les forces naturelles; mais le texte de Festus sur le sacrifice annuel du quadrige solaire à Rhodes nous dispose à chercher dans cette île, consacrée très anciennement à Hélios1, la patrie du mythe ou, du moins, une de ses principales stations. Or, précisément, les mythologues modernes s'accordent à croire que Rhodes, peut-être après Corinthe, a été le centre de rayonnement du mythe*. Déjà Hellanicos' faisait de Phaéthon le fils d'Hélios et de la nymphe Rhodé ou Rhodos. Dans une inscription de Loryma (Rhodes), provenant d'un temple du dieu solaire, ce dieu est encore nommé Phaéthon1. Il y avait Rhodes un dieu solaire appelé Ténagès, qui fut identifié (par les Doriens?) à Phaéthon". Ce Ténagès, comme Phaéthon, passait pour le fils du Soleil. Une légende que nous connaissons fort mal faisait de lui un héros souffrant ; immolé par ses frères jaloux, il était sans doute dédommagé par le don de la vie éternelle, comme sa sœur Elektryoné, morte vierge et devenue l'objet d'un culte. On entrevoit sous ces récits confus et fragmentaires l'existence d'un couple sacrifié, peut-être un étalon blanc et une cavale blanche; mais il suffit, pour l'objet qui nous occupe, de constater que le mythe, c'est-à-dire le culte de Phaéthon, existait très anciennement à Rhodes, là même où le texte de Festus atteste le sacrifice annuel de chevaux blancs.
1. Diod., V, 56. Phœbea Rhodos, Ovide, Met., VU, 36$. Les monnaies de RtlOdes suffiraient à en témoigner; cf. Rapp. ap. RosCher, art. Helios, col.