II INTRODUCTION
bien entendu aussi religieusement, l'homme est membre d'une Église, pense et agit par elle, avant de songer à agir et à penser par lui-même. Loin d'être l'origine de la religion, la magie en dérive, car il n'y a pas d'Église magique : c'est la révolte de l'individu dans le domaine religieux. Tout cela, et mille autres choses encore, est fort bien appuyé par l'étude des sociétés australiennes les plus primitives ; M. Durkheim ne s'intéresse pas à la question du totémisme européen et de ses survivances possibles; il l'étudié là où il existe encore, comme l'a fait M. Frazer. Mais alors que M. Frazer finit par un « Que sais-je ? » M. Durkheim n'est pas loin d'aboutir à un « Je sais tout ». Je le félicite et le remercie d'avoir dogmatisé; nous commencions à en éprouver le besoin.
Revue critique des livres nouveaux, 1912, p. 153-155 : Très bien écrit, quoique parfois difficile à lire, ce beau livre vient à son heure, au lendemain des quatre volumes de M. Frazer sur le totémisme, dont le dernier mot est un non liquet. C'est une œuvre dogmatique et constructive, fondée sur l'étude des sociétés australiennes les plus primitives que nous connaissions. A l'existence même de ces sociétés comme organismes se rattachent, par un processus logique, tous les éléments de leur vie religieuse déjà complexe : le totémisme, les tabous, les rites négatifs, positifs et piaculaires. Partout la même explication revient sous des formes différentes : la religion et même la pensée sont choses sociales ; la société est l'objet même de la religion. Pour parler avec M. Durkheim : « La vie religieuse est la forme éminente et comme une expression raccourcie de la vie collective tout entière. Si la religion a engendré tout ce qu'il y a d'essentiel dans la Société, c'est que l'idée de la Société est l'àme de la religion » (p. 598-9).
Ainsi M. Durkheim échappe au paradoxe vulgaire qui consiste à faire reposer les religions sur l'erreur et le mensonge ; elles sont « fondées dans la nature des choses », puisqu'elles le sont sur le fait même de la vie sociale, qui est primitif et permanent. Leur efficacité — l'efficacité de l'expérience religieuse — n'a rien à voir avec leurs affirmations d'ordre spéculatif; ces dernières sont toutes fragiles, la science en a depuis longtemps fait justice ; mais le réconfort que les groupes humains trouvent dans l'exaltation collective qui caractérise les actes religieux est un bienfait si grand, si indispensable, qu'on ne peut guère se figurer l'humanité future comme devant ou pouvant renoncer à ce stimulant. Pour citer encore M. Durkheim : « La religion est une chose éminemment sociale. Les représentations religieuses sont des représentations collectives qui expriment des réalités collectives ; les rites sont des manières d'agir qui ne prennent naissance qu'au sein des groupes assemblés et qui sont destinés à susciter, à entretenir ou à refaire certains états moraux de ces groupes » (p. 13). Prenons comme exemples, toujours chez les Australiens, les rites tristes, piaculaires ; indépendamment de toute conception de l'âme du mort ou de la divinité, une tribu est diminuée, appauvrie, effrayée par un deuil ; les membres de cette tribu se réu-
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nissent pour se rapprocher, se fortifier; la tristesse des proches du défunt se communique au groupe et s'y exalte; les rites parfois violents et sanguinaire que le groupe célèbre ont pour objet et pour effet d'affirmer, de déchaîner même son énergie. Les mêmes rites sont usités lorsqu'il s'agit non d'un décès, mais d'une calamité, disette ou sécheresse ; cela prouve que l'idée d'apaiser une âme ou un dieu est postérieure, adventice; entre le rite et les effets qu'il est censé produire, aucun être spirituel ne vient insérer son action (p. 581).
Tel est précisément le grand intérêt qu'offrent ces religions primitives des Australiens, où l'anthropomorphisme, qui nous est devenu si familier, ne joue aucun rôle : le fait religieux y porte encore visible l'empreinte de ses origines sociales (p. 10). Dire, comme on le fait dans une certaine école, que ces religions ne sont pas primitives, mais dégradées, c'est témoigner d'une profonde ignorance ; M. Durkheim n'a même pas pris la peine de réfuter cette thèse et je crois, en effet, qu'il pouvait mieux employer son temps.
Le totémisme n'est pas, pour M. Durkheim, un des caractères de la religion des Australiens : c'est cette religion elle-même, car c'est le symbole visible du groupe social. Andrew Lang, dont nous déplorons la mort récente, écrivait en 1902 : « Sans le totémisme, on ne peut comprendre comment la société humaine aurait jamais pu s'organiser». Telle est aussi la pensée de M. Durkheim ; mais il a serré la question de plus près et l'a surtout vue de plus haut. Les rapports de l'homme avec les animaux ou les plantes dont il porte le nom ne sont pas ceux du fidèle vis-à-vis de son dieu, mais « sont sensiblement au même niveau et d'égale valeur ». Les liens qui existent entre les hommes et leur totem « ressemblent à ceux qui unissent les membres d'une même famille, animaux et hommes sont faits de la même chair... En raison de cette parenté, l'homme voit dans les animaux de l'espèce totémique de bienfaisants associés sur l'assistance desquels il peut compter » (p. 197- 8)... «Tous les êtres rangés dans un même clan, hommes, animaux, plantes, objets inanimés, sont de simples modalités de l'être totémique » (p. 213). « Le totem n'est que la forme matérielle sous laquelle est représentée aux imaginations cette énergie diffuse qui est, seule, l'objet véritable du culte... Le totem est la source de la vie morale du clan » (p. 270, 271). Cette « vague puissance dispersée à travers les choses » (p. 284), à laquelle s'adresse le culte totémique, c'est « le clan lui-même, mais hypostasié et représenté aux imaginations sous les espèces sensibles du totem » (p. 295), c'est « le clan pensé sous une forme matérielle que l'emblème figure » (p. 316), c'est « l'unité sociale » (p. 329). Il y a longtemps que j'ai proposé de définir le totémisme une « hypertrophie de l'instinct social ». Ce que M. Durkheim ajoute d'essentiel à cette définition, qu'il ignore d'ailleurs, c'est ceci : l'instinct social, en s'objectivant dans le totémisme, s'hypertrophie ainsi pour mieux s'affirmer.
Je ne suis pas moins d'accord, du moins sur le fond, avec M. Durkheim