‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 38 sur 198 · Tristes, IV · texte numérisé non relu

Tristes, IV

distique toutes les fois qu'on essaie de pénétrer le mystère de la faute d'Ovide, celle qui, jointe à l'Art d'Aimer, le condamna à mourir dans l'exil. Déjà Cuvillier-Fleury, dans un article de la Revue de Paris, publié en 18291, pensait qu'Ovide avait été victime de l'indiscrétion de ses amis. Suivant l'hypothèse qu'il proposait, le poète aurait surpris la jeune Julie avec un de ses amants ; il aurait eu le mauvais goût d'en plaisanter ; ses amis et ses domestiques auraient ébruité l'aventure :

Quid referam comitumgue nefas famulosque nocentes ?

et l'empereur aurait puni de l'exil cette indiscrétion du maître et des serviteurs, qui mettaità nu l'une des plaies de sa famille*. Gaston Boissier, qui ne paraît pas avoir connu la thèse de Cuvillier-Fleury, en a soutenu une autre ; celle-ci a fait fortune, bien qu'elle se heurte à de fatales objections et ne puisse nullement être considérée comme la solution de ce problème historique3. Boissier pensait qu'Ovide, attiré dans le cercle mondain de la jeune Julie, avait favorisé ses amours avec Silanus. « Il dut y avoir, écrivait notre illustre maître4,

1. Ilevue de Paris, 1829, t. XIV, p. 200; article résumé par Charpentier en tête de l'édition Pamkoucke, t. I, p. xvi.

2. La preuve qu'Ovide ne fut pas coupable d'une indiscrétion, c'est qu'en exil, alors qu'il se compare à Actéon, puni pour avoir vu (Tristes, II, 1 05), il ne se compare jamais à Tantale, puni pour avoir jasé (Taalalus garrultis, proditor, écrivait-il autrefois, Ars, H, 606 ; Amores, 111, 12, 30).

3. E. Thomas (Revue de Philologie, t. XIII, p. 47-50) insiste avec raison sur le vers Pont., II, 2, "5, où Ovide parle des neples piae d'Auguste, ce qui exclut toute liaison criminelle du poète avec une de ces femmes. J'ajoute qu'Ovide n'aurait pas non plus écrit Tristes, II, I, 212, s'il avait été mêlé, comme une sorte d'entremetteur, aux galanteries de Julie. Cette thèse inadmissible a encore été soutenue par M. A. Cartault (Les causes de /a rélégation d'Ovide, in Mélanges Châtelain, avril 1910, p. 42 et suiv.). P. 50

« Peut-être des amis commuus vinrent-ils demandera Ovide de prêter une de ses maisons, un pavillon de ses horti à un jeune galant pour y recevoir la dame de son cœur... Au début il ne s'était pas douté qu'il s'agissait d'une personne de la famille impériale... Tibère avait trop souffert de l'iujpudicité de la première Julie, sa femme, pour s'intéresser à quelqu'un qui avait été mêlé d'une façon quelconque aux scandales de la seconde ». L'idée d'uu Ovide entremetteur me paraît aussi inadmissible qu'elle est répugnante.

4. G. Boissier, L'opposiHon sous les Césars, p. 151. Une thèse analogue a été soutenue par Ribbeck, Geschichte der rôm. Dichtkunst, t. Il, p. 315.

quelque orgie plus folle, plus bruyante que les autres. . .Ovide, pour son malheur, y assistait... L'affaire fit du bruit... Quelques-uns des témoins parlèrent; Ovide, qui se trouvait être un des plus connus, fut aussi le plus compromis. Peut-être les autres l'accusèrent-ils pour se justifier. « Ai-je besoin, ditil, de rappeler le crime de mes compagnons et de mes serviteurs ? »

C'est donc sur cet unique passage qu'est fondée l'hypothèse d'une indiscrétion qui aurait attiré sur Ovide le courroux impérial. Mais, dans tout le reste des Tristes et des Pontiques, Ovide ne se plaint jamais d'une indiscrétion commise à ses dépens ; il ne parle jamais non plus de complices qu'on aurait épargnés, en le faisant payer pour la faute d'autrui. Il sait que le bruit de son aventure s'était répandu très vite, puisque son protecteur, Fabius Maximus, l'interrogea spontanément à ce sujet ' ; mais le fait qu'il n'accuse personne de l'avoir trahi prouve assez clairement, à mon sens, qu'il n'y eut pas trahison dans cette affaire. D'autre part, il se plaint souvent que, dans sa disgrâce, ses nombreux amis l'aient abandonné, aient affecté de ne l'avoir même pas connu; deux ou trois seulement eurent le courage de lui rester fidèles :

Te sibi cum paucis meminit mansisse fidelem,

Si paucos aliquis tresve duosve vocat*... Cumque alii nolint etiam me nosse videri, Vix duo projecto tresve tulistis opem3.

C'est cet abandon qui lui inspire le distique célèbre :

Donec eris felix, multos numerabis amicos ; Tempora si fuerint nubila, soluseris *.

En voilà assez pour justifier la conduite indigne dont il accuse ses amis, comitum nefas. Ce dernier mot, qui est très fort, implique un manquement à la piété, au devoir religieux

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