‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 42 sur 198 · Ponliques, IV · texte numérisé non relu

Ponliques, IV

5. Ovide trahit peut-être une parcelle de la vérité lorsqu'il compare sou malheur au sacrilège involontaire d'Actéon, puni pour avoir offensé une déesse (Tristes, II, 105). Il dit ailleurs : timeo qui nocuere deos (Tristes, I, 1, 74). Voir aussi Tristes, I, 5, 75 : Me deus oppressil... Bellatrix illi diva ferebat opem, La diva bellatrix est Livie.

haute aristocratie romaine et ami intime d'Auguste, paraît avoir voulu du bien à l'exilé Agrippa, auprès duquel il aurait accompagné secrètement le vieil empereur, pour mourir, non sans soupçon de poison, à son retour". Il se trouve aussi que la troisième femme d'Ovide — qu'Auguste n'avait jamais admis dans son intimité, à la différence d'Horace et de Virgile — était une amie intime de Livie et que, malgré les supplications réitérées du poète, elle semble n'avoir rien pu ou rien voulu obtenir de l'impératrice". Quand on tient compte de ces faits, il en résulte avec évidence que la faute ou l'erreur d'Ovide consista à être témoin d'une chose funeste, funestam malmn3, qui se passa dans la plus haute société, très proche de la cour impériale', et mit en cause, avec la vie même d'Auguste, la succession promise au fils de Livie. Or, comme il ne peut s'agir d'une conspiration contre les jours du prince (Ovide s'en défend dans les termes les plus formels), il ne reste, à mon sens, qu'une seule hypothèse admissible, la seule peut-être qui n'ait pas encore été proposée. Ovide, reçu chez Julie, dans une maison qui touchait à celle de l'empereur, mais qui n'était pas bien vue de lui — quelque chose comme un Saint-Gratien de cette époque — assista à une opération magique ou divinatoire dont la conclusion était qu'Auguste allait bientôt mourir et qu'il aurait pour successeur Agrippa. Ovide, venu là en poète choyé, en homme du monde, ne se doutait pas du spectacle dont le hasard allait le rendre témoin; l'erreur, la faiblesse, la timidité dont il s'accuse b fut de rester là au lieu de prendre

1. Ovide fait une allusion obscure à cette histoire (Ponliques, IV, 6, 11). Voir Tacite, Annales, 1, 3-6.

2. Voir Pontiques, III, 1, 114 sq., 147 sq. Ovide recommande à sa femme de ne pas parler de sa faute à l'impératrice (mala causa silenda est), mais d'implorer seulement sa pitié.

3. Tristes, III, 6, 28 : Lumina funesli conscia facta mali. Le mot funestus, chez Ovide, a toute sa force : il s'agit de quelque chose qui concerne la mort ou qui i'annouce.

4. Tristes, 111, 4, 3. Ovide se cachait de ses hautes relations (Tristes, III, 6, 12).

5. Aut timor aut error (Tristes, IV, 4, 39); 7iil nisi non sapiens possum limidusque vocari (Ponliques, II, 2, 10).

la porte. Le résultat de l'expérience ou de la consultation une fois divulgué dans Rome, sans doute par les partisans d'Agrippa, l'empereur ordonna une enquête; on apprit que le poète, déjà très suspect au pouvoir à cause des pages licencieuses de Y Art d'Aimer, peut-être aussi de ses relations mondaines avec les deux Julies, s'était compromis dans ce scandale'. Il n'y avait pas de quoi le condamner à mort; l'empereur le rélégua à Tomes, par un décret où Ovide était seulement accusé d'avoir écrit Y Art d'Aimer et corrompu la jeunesse. Auguste ne pouvait pas alléguer la cause véritable de sa colère sans publier lui-même qu'au dire d'un devin reçu en haut lieu ses jours étaient comptés et la succession au principat incertaine. D'autre part, Ovide exilé ne pouvait pas raconter son aventure sans réveiller de pénibles images, celles de la mort imminente d'Auguste, de sa succession disputée. Dans mon hypothèse, le silence de l'empereur et les réticences du poète paraissent s'expliquer également bien. La loi de lèse-majesté, datant, semble-t-il, de Jules César et probablement revisée par Auguste, ne prévoyait pas le crime de divination. En général, Rome n'a poursuivi les pratiques superstitieuses qu'en raison de leurs effets malfaisants; les incantations n'étaient punies que lorsqu'elles avaient causé un dommage et la prétention d'interroger 1 avenir restait licite. C'est pourquoi Ovide — simple comparse, d'ailleurs — put affirmer n'avoir rien fait qui tombât sous le coup de la loi*.

1. Ovide ne croyait pas à la magie (Ars am., II, 99; Rem., 253); on a pourtant supposé qu'il ne s'en abstenait pas entièrement (Jahresbericht de Bursian, 1901, Il p. 302). S'adressant, de son lieu d'exil, à. Fabius Alaximus, dont il avait prédit les succès au barreau, il ajoute expressément que la raison seule, et non la divination les lui avait révélés (Tristes, I, 1, 5). N'e^t-ce pas là une allusiou discrète à son malheur?

2. Il dit cela de Y Art d'Aimer (Tristes, II, 1, 243), mais aussi de l'ensemble de sa vie passée (Pontiques, II, 9, 1\).

LA DlVlNAÎloN A ItoME KT L'fcXlL D'OVlDË 17

Auguste défendit aux astrologues de pratiquer leur métier et fit brûler leurs grimoires1; c'était peut-être, comme on l'a pensé, pour protéger, contre la concurrence orientale, la vieille science officielle des augures romains. Agrippa fit chasser de Rome les astrologues '. Au dire de Dion Cassius, Mécène, compatriote des augures toscans, disait à Auguste que la divination était nécessaire, mais que seuls les haruspices et augures officiels devaient frayer avec le public, les autres pouvant devenir une cause de désordres dans l'État'. A la fin de son règne, après le désastre du Varus, un ou deux ans après l'affaire d'Ovide (en l'an 10 ou 11), Auguste fit défense aux devins de prédire, ni en particulier, ni en présence de témoins, la mort de personne ; pourtant, ajoute Dion 4, l'empereur s'inquiétait si peu de ce qui le concernait personnellement qu'il alla jusqu'à publier par voie d'affiches la disposition des astres sous lesquels il était né. Tibère fut beaucoup plus sévère : il ne se contenta pas de promulguer plusieurs sénatus-consultes pour chasser d'Italie les mathématiciens, c'est-à-dire les astrologues et les mages; il fit exécuter les magiciens étrangers, exila les magiciens indigènes et confisqua leurs biens5; enfin, et c'est ce qui nous intéresse le plus, il interdit de consulter les haruspices euxmêmes en secret et sans témoins 6 et poursuivit pour lèsemajesté ceux qui, comme Lepida, descendante de Sylla et de Pompée, interrogeaient les astrologues chaldéens sur le destin de la famille impériale (quaesitum per ChaLdœos in domum Caesaris)1. Le fait de questionner un devin sur la vie

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