‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 49 sur 198 · Revue de Philologie, 1888, p. 145; 1889, p · texte numérisé non relu

Revue de Philologie, 1888, p. 145; 1889, p

2. République Française, 15 janvier 1893 (réimprimé dans Cuites, t. III, p. 283).

supplice de Sisyphe, force est d'admettre que les images dont ces mythes sont le produit existaient avant l'époque homérique, c'est-à-dire avant le ixc siècle. M. Clermont-Ganneau, nous l'avons vu, pensait que des monuments incompris de l'art phénicien avaient donné naissance à des légendes helléniques. Je n'ai point, pour ma part, postulé des monuments phéniciens, d'abord parce que nous n'en connaissons pas d'aussi anciens, puis parce que les découvertes archéologiques, postérieures aux publications de M. Clermont-Ganneau, ont mis en lumière la dépendance de l'industrie phénicienne à l'égard de la Grèce minoenne et mycénienne du second millénaire avant J. C. Ce n'est pas seulement la sculpture et la gravure, mais la peinture qui a été très développée en pays grec à cette époque lointaine. J'ai donc postulé des plaques peintes, des pinakes, remontant peut-être à 1200 avant notre ère, sur lesquelles figuraient un Sisyphe, un Salmonée, des Danaïdes dans l'exercice de leur activité bienfaisante, et j'ai supposé que l'explication de ces peintures par des ciceroni avaient donné naissance aux mythes infernaux. Évidemment, je ne puis produire ces peintures, qui restent et resteront toujours sans doute des postulats; mais les découvertes faites dans l'île de Crète prouvent à l'évidence que l'hypothèse de pareilles représentations, même à une date aussi reculée, n'a rien qui doive effrayer les archéologues.

Dans un tout autre ordre d'idées, je crois avoir démontré l'origine graphique d'une légende rapportée par Ovide1. Le poète romain raconte dans ses Fastes comment Silvia, la vestale d'Albe la Longue, fut séduite par Mars, qui la rendit mère, et accoucha dans le temple même de Vesta. « Silvia devint mère; on dit que les images de Vesta cachèrent leurs yeux de leurs mains virginales ». J'ai reconnu que ce passage faisait allusion à un très ancien type plastique de la Ves-ta

1. Revue archéol., 1887, II, p. 313; Cultes, t. III, p. 190 sq.

romaine, déesse du foyer, qui se voilait les yeux avec les mains pour ne pas être aveuglée par la fumée du foyer. Or, précisément, l'autel gallo-romain de Mavilly (Côte d'Or), où les douze dieux romains sont figurés sous un aspect très archaïque, sans doute d'après les vieilles statues conservées au Forum, offre l'image, longtemps méconnue, de Vesta, se voilant les yeux avec les mains. Il est vrai que, même après ma publication, il s'est trouvé quelqu'un pour affirmer que la Vesta de l'autel de Mavilly était un malade affligé de la cataracte; il est vrai aussi qu'un savant allemand très illustre n'a pas compris ma démonstration, qui me semble d'une rigueur mathématique ; mais ce sont là les inconvénients auxquels il faut se résigner d'avance quand on sort des sentiers battus pour découvrir, par combinaison, des faits nouveaux.

A la fin de son mémoire de 1878, M. Clermont-Ganneau écrivait : « Il m'est impossible, en terminant, de ne pas signaler d'un mot les vastes perspectives que ce point de vue nous ouvre sur la formation de certaines mythologie relativement récentes, telle que la mythologie indienne. L'application méthodique des principes exposés ci-dessus, faite par des mains compétentes, peut, je crois, amener d'importantes solutions. Bien des difficultés que l'on rencontre quand on veut expliquer certaines similitudes entre les fables et les épopées de la Grèce et de l'Inde s'évanouiraient peut-être si l'on admettait moins des emprunts directs, par la parole ou par l'écriture, que des emprunts par voie iconographique. Partout où l'influence grecque a pénétré, elle a introduit son art, les formes plastiques et les idées qui en sont le corollaire. Or, l'action de l'art grec sur la génération de l'art indien étant, si je ne m'abuse, un fait constant, nous tenons probablement le canal principal par lequel l'hellénisme a pu, en passant d'un côté par l'Egypte alexandrine, gnostique même, de l'autre par la Bactriane, se déverser dans le monde spirituel et, particulièrement, mythologique de l'Inde ». Et l'auteur ajoutait cette note importante : « On peut même se demander si le commerce phénicien n'avait pas frayé le chemin aux

Grecs et si l'imagerie assyro-égyplienne qu'il colportait partout n'avait pas déjà exercé directement dans l'Inde une influence antérieure. Certains indices fournis par plusieurs sujets de nos coupes phéniciennes pourraient le donner à penser. Il y aurait alors à distinguer au moins deux couches superposées. C'est assurément à la dernière que doivent être rapportées en tous cas les analogies frappantes offertes par les représentations indiennes avec certains monuments égyptiens, tels que ces figurines de terre cuite, de très basse époque et de style singulier, que l'on trouve sur la côte syroégyptienne ».

Tout cela, depuis bientôt trente ans, est resté à l'état d'indication. M. Clermont-Gannoeu m'a dit qu'il écrivit ces lignes sur le conseil d'un indianiste de ses amis, Garrès, qui avait été frappé des résultats que pouvait donner la méthode iconologique pour l'exégèse des mythes indous; mais ni Garrès, mort il y a longtemps, ni personne, que je sache, ne paraît être entré dans la voie où M. Clermont-Ganneau conseillait aux savants de s'engager. C'est bien inutilement qu'on chercherait la moindre trace de de cette méthode dans le grand ouvrage de M. Foucher sur l'art gréco-bouddhique du Gandhâra, publié en 1905.

En revanche, l'application de la méthode iconologique à la mythologie Scandinave a donné, depuis 1882, des résultats du plus grand intérêt. Divers savants, W. Slater, Calverley, W. G. Collingwood, Sophus Bugge, ont reconnu que certains mythes eddiques peuvent s'expliquer comme l'interprétation de monuments chrétiens du vme et du ixe siècle, sculptés dans le nord-ouest de l'Angleterre, où les établissements des Vikings Scandinaves ont été particulièrement nombreux. L'exemple le plus frappant est fourni par la croix de Gosforth (Cumberland), où figure Loki enchaîné, la vipère dont le venin coule dans le bassin que tient la femme de Loki, Sigyn, le loup de Fcnrir, etc. Le Christ fixé à l'arbre de la croix fut

interprété comme Odin sacrifié. Le gibet d'Odin est l'arbre du monde, le frêne Yggdrasill, dont les branches portent un aigle, un faucon, un écureuil, dont le feuillage est brouté par quatre cerfs. Ce passage mytérieux de la Gi/lfaginning paraît bien se rapporter à des croix comme celle de Bewcastle et de Rothwell, où sont sculptés des feuillages qui donnent asile à des animaux de tout genre, entre autres des oiseaux, des cerfs et des écureuils. Ces décorations ne sont pas originales; elles dérivent des manuscrits irlandais à miniatures et, en dernière analyse, de prototypes hellénistiques ou grécoromains. On peut se laisser tenter, par ces considérations, de dénier toute originalité aux mythes les plus caractéristiques de l'Edda. Ce serait assurément aller trop loin ; Sophus Bugge lui-même a mis en garde contre de pareilles conclusions. Mais il n'en reste pas moins que certains éléments essentiels des mythes eddiques ont été fournis aux Skaldes norvégiens par la vue de sculptures dues aux chrétiens du nord de l'Angleterre, qu'ils ont interprétées à leur manière, en y accommodant le vieux fonds de légendes païennes dont leurs écoles se transmettaient le dépôt1.

Nous avons vu que la méthode iconologique a été appliquée, dès le xvnie siècle, à l'explication de légendes relatives aux saints du christianisme. A la suite d'Alfred Maury et du P. Cahier, plusieurs savants, tant ecclésiastiques que laïcs, ont ajouté des exemples de mythes d'origine graphique à ceux qu'avaient recueillis leurs prédécesseurs. Tout ce travail a été résumé et complété, en 1907, par un libraire érudit qui signe Saintyves, dont l'ouvrage, Les saints successeurs des dieux, peut être cité comme un modèle d'exégèse critique*.

1. Bugge, The home of Ihe Eddie poems, trad. Schofield, Londres, 1899, p. XXIV, XLVIU, XLIX, LIV; Calverley et Coliing'wood, Early sculptured crosses of Carlisle, Londres, 1899 ; Duvau, Mythologie figurée de l'Edda, in Journal des savants, 1901, p. 575-590.

2. Bien entendu, les critiques pieux en ont dit du mal; mais Saintyves est en bonne compagnie.

Le chapitre intitulé : L'interprétation des images occupe les p. 122 à 150 et comporte lui-même trois divisions : 1° les épisodes légendaires dont on orna certaines vies de saints en s'appuyant sur des documents figurés (saints céphalophores, tueurs de dragons, etc.); 2° les corps saints qui ont été « inventés » par suite d'une fausse interprétation des figures d'une pierre funéraire ou d'un sarcophage (sainte Madeleine de Provence, sainte Marthe à Tarascon, etc.); 3° les saints personnages qui ont été inventés sur la foi de certaines images (sainte Liberata, sainte Couronne, saint Abachum, saint Sauveur, etc.).

Jusqu'à présent, personne, que je sache, n'a encore appliqué la même méthode à l'exégèse de légendes tout à fait modernes, alors cependant que l'imagerie religieuse, tant sculptée que peinte, n'a jamais été aussi répandue que de notre temps. Je voudrais, pour terminer cet essai, montrer que la méthode iconologique fournit une explication raisonnable d'un épisode prétendu miraculeux qui s'est produit il y a juste un demi-siècle, alors que les interprétations historiques ou anecdotiques, c'est-à-dire evhéméristes, qu'on en a tentées se heurtent toutes à de très sérieuses objections.

Le 11 février 1858, vers midi et demi, une enfant de Lourdes, Bernadette Soubirous, vit paraître au fond d'un rocher une « jeune et belle dame », dans un « nuage d'or », portant « une robe blanche, serrée à la ceinture par un ruban bleu ». A plusieurs reprises, la même vision lui apparut. Le 25 mars, jour de l'Annonciation, Bernadette se jeta à genoux et demanda à la dame de bien vouloir lui dire qui elle était. « A une troisième demande, a déclaré l'enfant, la dame joignit ses mains et les porta sur le haut de sa poitrine... Elle regarda le ciel...., puis, séparant lentement les mains et se penchant vers moi, elle me dit : Je suis ï Immaculée Conception »*.

Peu de temps après ces événements, qui commencèrent l'extraordinaire fortune de Lourdes, un parent de l'impéra-

1. Abbé Bertrin, Histoire critique des événements de Lourdes, nouv. éd. (1908), p. 1-35.

DE L'INFLUENCE DES IMAGES SUR LA FORMATION DES MYTHES lOo

trice Eugénie, le comte de Galve, procéda à une enquête discrète dans le pays. On lui raconta une histoire qui a fait son chemin, grâce surtout au Grand Dictionnaire de Larousse qui l'acueillit, et que beaucoup de rationalistes, dans la région pyrénéenne, relatent encore comme l'explication très simple du miracle. Une Mme Paillasson, bien connue à Lourdes, aurait été surprise, dans la grotte Massabielle, avec un jeune officier de la garnison, par la petite Bernadette; elle eut la présence d'esprit, pour éviter une indiscrétion « de jouer, auprès de la jeune fille, le rôle improvisé de Y Immaculée Conception ». Or, il a été établi que Mmu Paillasson avait accouché le 8 février 1858; elle ne pouvait donc être dans une grotte assez difficile d'accès le 11 février, date de la première apparition, et il n'est pas vraisemblable qu'elle s'y soit rendue le 25 mars, date où furent prononcées les paroles : Je suis l'Immaculée Conception. Une variante de l'histoire substitue à cette dame l'épouse d'un horloger de Lourdes; variante fâcheuse, car il n'y eut pas d'horloger à Lourdes avant 1860'. En général, si la méthode d'interprétatation evhémériste a fourni des preuves répétées d'impuissance dans l'exégèse des anciens mythes, il n'y a pas de raison de la considérer comme plus efficace quand il s'agit d'expliquer des mythes récents.

Avant de proposer une interprétation nouvelle et que je crois très plausible, je tiens à rappeler trois faits :

1° Le dogme de l'Immaculée Conception, objet de disputes séculaires entre Franciscains et Dominicains, Jésuites et Jansénistes, fut promulgué motu proprio par Pie IX en décembre 1854, moins de quatre ans avant l'apparition de la Vierge à Lourdes;

2° Six ans avant cette apparition, le célèbre tableau de Murillo, intitulé « L'Immaculée Conception », avait été

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