S. Reinach, Orpheus, p
deplusieurs thèmes mythiques différents, réunis et fondus ensemble par quelque poète oublié, et non par le peuple, dont on exagère souvent l'activité intellectuelle et l'initiative1. Il y a un vieux conte très répandu concernant <i la belle dans la tour » ; il y a aussi beaucoup d'histoires, étudiées par M. Sidney Hartland2, touchant des naissances surnaturelles, d'autres encore sur des rois qui interdisent à leurs filles de se marier, etc.. Bien des éléments de ce vénérable folklore, qui est antérieur même aux plus anciennes littératures, ont contribué à la naissance d'un mythe comme celui de Persée. Vous voyez que mon explication n'est nullement simple ; mais, exacte ou non, elle explique du moins quelque chose et respecte le caractère mythique de la légende. Personne aujourd'hui ne consentirait même à discuter les explications allégoriques ou pseudo-historiques du mythe de Persée ; les savants préféreraient dire qu'ils ne peuvent en trouver une interprétation acceptable, autre manière de prouver que l'exégèse mythologique est définitivement sortie de l'enfance et qu'elle ne veut pas y retomber. Quand les Chrétiens commencèrent à reprocher aux Païens le caractère immoral de leurs mythes, le système pseudo-historique était en pleine vogue. Les Pères de l'Église disaient aux païens : « Vos dieux sont des coquins et vos déesses... pis encore. » Là-dessus, beaucoup de païens abandonnèrent l'Evhémérisme et se réfugièrent dans l'allégorie; mais c'était un refuge peu sûr, car les écrivains chrétiens objectaient avec raison que l'allégorie est un moyen trop commode de se tirer d'une difficulté quelconque'.
1. «Une chose populaire est une chose qui a perdu sou état civil, de même qu'uu roturier est un homme qui ne connaît pas ses ancêtres. Il n'y a pas de création spontanée. >. {Mélusine, t. V, p. 79.)
2. Sidney Hartland, The legend of Perseus, 3 vol., Londres, 1894 ; voir aussi P. Saintyves, Les vierges mères et les naissances miraculeuses, Paris, 1908.
3. Eusèbe (Praep. Evang., II, S), en répondant aux allégoristes, écrivit des choses fort seusées sur lesquelles M. A. Lang a appelé l'attention. Entre autres ceci : que les mythes appartiennent à une période de sauvagerie où les hommes n'avaient pas encore d'idées morales et vivaient comme des brutes. Plus tard, comme on ne voulait pas abandonner ces mythes des
Pendant tout le moyen âge, revhémérisme prévalut, en même temps qu'un autre système déjà proposé par les Juifs d'Alexandrie, à savoir que les païens avaient emprunté leurs légendes à l'Écriture Sainte, mais en défigurant leurs emprunts sous l'influence malicieuse des démons. Ainsi l'on admettait volontiers que la légende d'Héraklès n'était qu'un plagiat maladroit de l'histoire de Samson. Les humanistes de la Renaissance adoptèrent avec enthousiasme la méthode allégorique, qui était celle des philosophes néoplatoniciens au cours des derniers siècles du paganisme. L'allégorie a continué jusqu'à nos jours à trouver faveur sous différents noms, comme celui de symbolisme, non pas précisément à l'état de système, mais en qualité de tendance et d'expédient.
Qui fut le premier à enseigner le bon sens ? Il est difficile de répondre. Presque toutes les idées saines ont été émises un grand nombre de fois avant de trouver un public; on peut en dire autant des idées pratiques, c'est-à-dire des inventions qui ont contribué à améliorer la condition des hommes. Mais les idées bienfaisantes ne produisent de bons effets que lorsqu'elles ont été reprises et développées systématiquement par un homme de science, de patience et de talent. Ainsi nous savons que la notion du totémisme, qui a joué un rôle si important dans l'exégèse mythologique moderne, était familière à GarcilassO délia Vega à la fin du xvie siècle, et aussi au missionnaire français Lafitau dans les premières années du xvme. Il est même très intéressant de trouver chez Lafitau l'idée que le totémisme pouvait expliquer quelques faits de la mythologie grecque. Mais qui donc, avant Mac- Lennan, a soupçonné la portée du totémisme? Découvrir une paillette d'or est une chose, exploiter une mine d'or en
ancêtres, on s'ingénia à les interpréter. — Je doute qu'Eusèbe ait trouvé cela tout seul.
est une autre. Bien des voyageurs ont découvert des paillettes avant de penser à mettre une mine en exploitation.
Je crois qu'un des premiers à creuser des puits et des tranchées dans les couches épaisses des mythes et des religions fut un Français quelque peu capricieux dans ses goûts, Fontenelle, le neveu du grand Corneille, qui écrivit des tragédies, des poésies, d'excellentes biographies de savants, et, parmi d'autres courts mémoires, un essai de la plus grande valeur sur l'origine des mythes1. Les passages les plus importants de cet essai ont été reproduits par M. Andrew Lang dans un appendice à son ouvrage très connu Mytk, Rilual and Religion. Pourquoi, demande Fontenelle, tant de mythes grecs sont-ils absurdes ? Parce que les Grecs les ont reçus en héritage de peuples dans le même état de sauvagerie que les Cafres et les Iroquois, chez lesquels on trouve des mythes semblables. Cette réponse, véritable éclair de génie, est le point de départ de toute l'école anthropologique de mythologie. Non seulement Fontenelle reconnut que les mythes sont les survivances d'un état de choses plus ancien et plus barbare, mais il devina la vraie méthode comparative, qui consistée chercher des informations et des parallèles chez les sauvages quand on veut expliquerunechose qui paraît sauvage dans les sociétés civilisées ou dans leur littérature. Bien que ses connaissances ethnographiques fussent nécessairement très bornées, il reconnut la similitude des mythes d'un bout à l'autre du monde et l'expliqua par la similitude des êtres humains à certains étages de leur développement intellectuel. Fontenelle alla jusqu'à comparer les mythes de l'Amérique à ceux de la Grèce, concluant que les Indiens du Nouveau Monde auraient pu devenir aussi raisonnables que les Grecs si on leur en avait laissé le temps. Il mentionne aussi les emprunts de mythes, leur passage d'un peuple à l'autre ; bref, il justifie amplement ce qu'a écrit M. Lang : « Les adeptes de E. B Tylor, de Mannhardt, de Gaidoz et des
1. Voir des pages iusfructives de G. Hervé dans la Revue de l'École d1 anthropologie, 1909, p. 388 et suiv. (Les débuts de l'ethnographie au xvuie siècle).
autres ne semblent pas se douter qu'ils répètent seulement les idées que s'était faites à ce sujet le neveu de Corneille' ».
Trois ans après la mort de Fontenelle, un autre essai, d'importance à peine moindre, fut publié anonymement par un magistrat français, De Brosses, qui était membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il lut d'abord sa dissertation à cette Académie (1757), mais elle y fut très froidement reçue et ne fut pas admise dans les Mémoires de la Compagnie. Craignant qu'elle fût considérée comme peu orthodoxe, De Brosses la retira en 1759 et la fit imprimer à Genève en 1760, taisant son nom, celui de l'imprimeur et celui du lieu5. Le sujet traité était celui des dieux fétiches. Ce mot avait été tiré d'un mot portugais, dérivé lui-même du latin factitim, par lequel les marchands portugais désignaient les amulettes et objets de pacotille qu'ils vendaient aux indigènes de l'ouest africain. L'essence du fétichisme, qui est un caractère remarquable delà religion africaine, bien qu'il ne constitue nullement toute la religion des fétichistes, peut être brièvement défini ainsi : le respect témoigné à des choses inanimées que l'on suppose pourvues de vie. En étudiant les relations des voyageurs au sujet du fétichisme africain, De Brosses n'a pas seulement dégagé la notion de l'animisme, telle qu'elle devait être généralisée un siècle plus tard par M. Tylor, mais il a clairement reconnu que lefétichisme était le principe de l'idolâtrie et il a essayé d'expliquer les idoles égyptiennes comme une survivance et un développement du fétichisme3. L'ou-
1. Un point important à établir est la date de l'Essai de Fontenelle. M. Lang l'a cité d'après l'édition des Œuvres complètes publiée en 1758 ; Fontenelle, né en 1657, mourut en 1757, à l'âge de 99 ans. On a lieu de croire qu'il a écrit l'Essai sur l'origine des fables entre 1691 et 1699 (Moréri, V, p. 234), à l'époque même où Bossuet célébrait, dans son langage tout inspiré de la Bible, les vertus du prince de Gondé. L'Essai n'a été publié que plus tard (1724) ; il n'en est pas moins intéressant de constater qu'il appartient non au xvine siècle, comme on le croit d'ordinaire, mais au xvne. Cela rehausse encore le mérite de l'auteur et l'importance historique de son travail.