Cf Mélusine, t X, p
3. De Brosses se rencontre avec Fontenelle en écrivant (p. 14) : « Il n'y a pas de meilleure méthode de percer les voiles des points de l'antiquité peu connus que d'observer s'il n'arrive pas encore quelque part sous nos yeux quelque chose d'à peu près pareil ».
vrage de De Brosses est très court et ne touche qu'à un petit nombre de questions; il avait naturellement une tendance à exagérer l'importance du fétiche, mais c'est à tort qu'on lui a reproché d'avoir ignoré le fait que le fétiche, comme tel, n'était pas l'objet de l'adoration des nègres. De Brosses comprit que le sauvage logeait un esprit dans le fétiche et que son culte, bien que matérialiste en apparence, était essentiellement spiritualiste, analogue à ceux des peuples les plus civilisés de son temps. Mais sur ce point, pour des motifs de prudence, il se garda d'insister, tout comme Fontenelle s'était abstenu d'étendre ses comparaisons aux croyances des Israélites ou des Chrétiens. Nous avons vu que, malgré ces précautions, De Brosses avait éveillé quelques soupçons à l'Académie, où le clergé catholique et les Jansénistes intolérants formaient, à cette époque, la majorité.
David Hume, lui aussi, conçut l'idée de l'universalité de l'animisme1, et Voltaire, en particulier à l'article Religions de son Dictionnaire philosophique, paraît avoir devancé Adalbert Kuhn en attribuant plus d'importance aux craintes éveillées pai* les orages et la foudre qu'à l'impression causée par les phénomènes réguliers et quotidiens*. Il admet trois
1. Grimm (avril 1760) se montre tout à fait injuste ea voulant rendre à Hume « ce qu'il y a de judicieux » dans le livre de De Brosses. Cf. Hervé, Revue de l'École d'anthropologie, 1909, p. 394.
2. « Quel est cet être qu'on aura d'abord invoqué ? Sera-ce le soleil ? sera-ce la lune ? Je ne le crois pas. Examinons ce qui se passe dans les enfants : ils sont à peu près ce que sont les hommes ignorants. Us ne sont frappés ni de la beauté, ni de l'utilité de l'astre qui anime la nature, ni des secours que la lune nous prête, ni des variations régulières de son cours ; ils n'y pensent pas ; ils y sont trop accoutumés. On n'adore, on n'invoque, on ne veut apaiser que ce qu'on craint; tous les enfants voient le ciel avec indifférenee ; mais que le tonnerre gronde, ils trembleut, ils vont se cacher. Les premiers hommes en ont sans doute agi de même. Il ne peut y avoir que des espèces de philosophes qui aient remarqué le cours des astres et les aient fait adorer. » Plus loin, Voltaire exprime des idées très semblables à celles qui devaient être systématisées plus tard par Greuzer. Suivant lui, les « philosophes » n'étaient pas dupes du polythéisme ; babyloniens, persans, égyptiens, scythes, grecs et romains, ils admettent un dieu suprême, « mais ils ne le disent pas d'abord aux peuples ». — « Que fit-on? Orphée et d'autres établissent des mystères que les initiés jurent de ne point révéler, et le principal de ces mystères est l'adoration d'un seul Dieu. Cette grande vérité pénètre
phases : 1° celle de la divinité tut.élai re d'un petit groupe d'hommes, d'un dieu de village ; 2° celle du polythéisme, fruit de 1' « imagination échauffée » des hommes ; 3° celle du monothéisme philosophique. Cette vue était nettement contraire à celle qui prévalait au xvin(!siècle et qui trouve encore créance dansle monde religieux, lathèsedelarévélationprimitivefaite par Dieu aux hommes. Mais Voltaire n'avait pas de système à lui et il se méfiait de tous les systèmes : « Les systèmes, dit-il, sont comme les rats ; ils passent par beaucoup de trous, mais ils en trouvent toujours quelques-uns qui ne peuvent les admettre ». En outre, il avait trop à faire, occupé de détruire la religion de son temps, pour donner beaucoup d'attention à l'analyse des religions plus anciennes. Les grandes vérités découvertes par Fontenelle et par De Brosses ne semblent pas s'être imposées à lui, non plus d'ailleurs qu'à aucun écrivain de son école. Fontenelle fut bientôt tout à fait oublié; quant à De Brosses, bien que trouvant des lecteurs — en particulier Benjamin Constant et Aug. Comte, qui s'inspirèrent de lui ' — il n'a été apprécié à sa valeur que bien plus tard.
La fin du xvme siècle vitl'apparition du romantisme, qui dut beaucoup au succès de l'Oman de Macpherson et à un renouveau de certaines spéculations astronomiques qui avaient trouvé faveur dans les derniers temps de l'antiquité*. Commençons par ces dernières. Le prophète du système astronomique fut Charles-François Dupuis, professeur de littérature, qui était liéavec le grand astronome Lalande. Bien versé dans la mythologie classique, il arriva dès 1777 à la conclusion que les dieux païens n'étaient autre chose que des constellations; les noms mêmes des dieux étaient ceux des astres et leur système était l'expression allégorique des divers phéno-
dans la moitié de la terre; le nombre des initiés devient immense, eLc. » Cf. Essai sur les mœurs, I, p. 166 (éd. de Kebl), sur les mystères de l'antiquité grecque et romaine.
1. Ce que Comte appelle le fétichisme est très voisin de Yanimisme de Tylor ; cf. Tylor, Civilis. primitive, trad. franc., t. I, p. 555.
2. Voir Boissier, Religion romaine, t. 11, p. 371 et Cumont, Les religions orientales dans le paganisme romain, Paris, 1907.
mènes de l'astronomie. En 1795, il publia son grand ouvrage sur l'origine de tous les cultes, qui eut un succès extraordinaire. La plupart des savants le considèrent aujourd'hui comme absurde, bien que des assyriologues allemands aient tenté de le ressusciter sous nos yeux ; mais c'était vraiment un système, le premier qui fût exposé au monde avec d'amples détails; l'ouvrage de Dupuis a contribué plus que tout autre à éveiller la curiosité du public qui lit sur les faits mythologiques, considérés non plus comme des ingrédients, des épices de la littérature et de l'art, mais comme l'objet propre d'investigations scientifiques.
Un des résultats du romantisme, né sous l'auréole de la fraude de Macpherson, fut de détourner un peu l'attention des littératures classiques, du sol de l'Italie et de la Grèce, vers les régions celtiques, en particulier le pays de Galles, l'Ecosse et la Bretagne. Le comte de Caylus et d'autres, au cours du xvme siècle, avaient préparé ce mouvement ; une école de Celtomanes avait pris naissance, chercheurs naïfs qui étudiaient avec conviction les monuments mégalithiques et les restes de la littérature des Celtes1. Comme la grande masse de la littérature irlandaise était encore inconnue et que les autres sources d'information étaient peu abondantes et tardives, la curiosité se tourna vers le folklore celtique ; le mot n'existait pas encore, mais l'étude que nous désignons ainsi commença. Une société savante de Paris, l'Académie celtique, fondée au début du Premier Empire, fut le centre de ces recherches, conduites d'après des principes nouveaux. L' Académie celtique, qui est devenue la Société des Antiquaires de France, est aujourd'hui peu connue, parce que les volumes contenant ses travaux sont rares et d'ailleurs remplis d'extravagances. Mais Grimm et Mannhardt
1. Voir mon Esquisse d'une histoire de V archéologie gauloise, dans la Revue celtique^ 1898, p. 101-107, 292-307.
les connaissaient fort bien et c'est là que la science du folklore a pris naissance vers 1804. Fontenelle avait insisté sur l'intérêt des croyances des sauvages comme fournissant des éléments de comparaison; mais il y a des sauvages, ou du moins des hommes de civilisation inférieure, ailleurs que dans des contrées lointaines au-delà des mers. Les légendes, les croyances, les rites de ces concitoyens à demi civilisés des savants peuvent aussi être utilement comparés par eux avec les rituels et les mythologies anciennes des autres peuples. En cherchant à se renseigner sur les Celtes primitifs et les Druides, les celtomanes de l'Académie celtique rencontrèrent les légendes et les coutumes populaires de l'Armorique; ainsi s'ouvrit aux recherches un champ nouveau. Entre temps, deux grands événements s'étaient produits : la découverte de la littérature sanscrite par Jones et Colebrooke, et la réaction du mysticisme contre la philosophie aride des déistes et des athées. Le produit naturel du mysticisme fut le symbolisme, enseigné par Greuzer à Heidelberg, renouveau du vieux système grec de l'allégorie, avec plus d'érudition, mais non plus de bon sens. A une époque très reculée, suivant Creuzer, les prêtres pélasgiques de Grèce et d'Asie avaient été en possession de vérités supérieures, métaphysiques, morales et physiques; ils les avaient enseignées sous une forme allégorique, parce que l'humanité de ces âges lointains n'était pas capable de recevoir la vérité sans déguisement. Mais l'enseignement sublime de ces prêtres fut mal compris; on supposa que leurs allégories renfermaient des faits historiques ; ainsi naquit une mythologie puérile, tandis que la vraie doctrine, pure de tout mélange, avait continué à être transmise aux initiés dans les mystères de la Grèce. Outre la vieille exégèse allégorique, nous pouvons reconnaître dans le système de Creuzer l'influence d'une idée très familière au xvme siècle, celle de la puissance et de la fonrberie du clergé. Bien que réagissant contre le voltairianisme, Creuzer était plus près de Voltaire qu'il ne le croyait, non seulement par sa thèse d'un monothéisme ésotérique, enseigné dans les mystères, mais
parce qu'il transférait simplement dans l'Orient préhistorique un état de choses existant encore dans son propre pays, où des théologiens subtils enseignaient la morale aux masses ignorantes sous le déguisement de la religion.
L'étude de la littérature de l'Inde commença par le mauvais bout : les écrits modernes furent lus et traduits avant les ouvrages les plus anciens. Mais quand la connaissance des hymnes védiques se répandit parmi les savants, une opinion se forma, presque unanime, pour y saluer les représentants par excellence de la religion et de la mythologie à leurs débuts. De cette erreur naquit une mode extravagante qui a duré plus d'un demi-siècle et joui d'un crédit sans précédent dans le monde scientifique. La découverte des littératures iranienne et indienne fit concevoir la théorie des langues aryennes, qui est un fait, et celle des races aryennes, qui est une hypothèse indémontrée. Après avoir comparé les langues des Perses, des Indiens» des Grecs, des Italiens, des Germains et des Celtes, les savants se mirent à comparer leurs idées, en particulier leurs idées religieuses, et aboutirent à la conception trompeuse d'une religion aryenne, d'une mythologie aryenne, communes à toutes les tribus avant leur dispersion et encore reconnaissables dans la littérature de leurs descendants. En fait, les littératures que l'on étudiait étaient surtout celles de l'Inde, de la Perse et de la Grèce, les autres monuments de la poésie primitive n'étant pas parvenus jusqu'à nous; mais la nouvelle école, bien qu'empruntant parfois des parallèles à des sources germaniques, se bornait essentiellement à comparer les Védas, le Zendavesta et Homère. Le nom « d'école comparative » qu'elle se donna est presque une ironie, parce que ces savants comparaient très peu et n'admettaient pas volontiers que l'on poursuivît des recherches sur un domaine moins étroitement limité. Alors que Fontenelle et De Brosses avaient allégué des faits américains et africains, eux se renfermaient dans le cercle de la littérature aryenne, avec l'idée, plus ou moins ouvertement exprimée, que l'Aryen védique n'était pas loin d'être identique à l'homme primitif. Nous savons mainte-
nant que les littératures védique et zoroastrienne sont les produits d'un sacerdoce très raffiné, que des milliers d'années de religion et de mythologie s'étendent derrière ces livres et qu'ils n'ont aucun titre à être considérés comme primitifs ou populaires, dans quelque sens qu'on emploie ces mots'. Nous pouvons ainsi mesurer la gravité de l'erreur qui a pesé comme un cauchemar sur la science pendant une notable partie du dernier siècle.
L'école védisante — ne disons pas l'école comparative — se divisa en deux camps ; le chef du premier fut Adalbert Kuhn, celui du second Max Mûller. Ces deux partis avaient plusieurs principes en commun : que les hymnes védiques ont été l'expression de la pensée humaine primitive, en présence des grandes manifestations des forces naturelles ; que cette expression, prise littéralement — notez ici un écho du symbolisme de Creuzer * — a donné naissance à la mythologie, qui devait être considérée, en fait, comme une maladie du langage; enfin, que la polyonymic et l'homonymie, les confusions de mots et les calembours avaient agi comme des facteurs puissants dans la formation des mythes. Mais alors que Kuhn et son beau-frère Schwartz insistaient plutôt sur les phénomènes exceptionnels et effrayants de la nature, tels que les orages, le tonnerre et les éclairs, Max Mûller et ses nombreux disciples revenaient au système solaire de Macrobe et attribuaient une influence prépondé-
1. Barth écrivait dès 1882 : « Les Védas sont une littérature avant tout sacerdotale, nullement populaire. Ils émanent de cercles restreints de prêtres. En dehors d'eux, je vois place non seulement pour des superstitions, mais pour de véritables religions populaires plus ou moins différentes de celles qu'on expose. L'Inde a toujours eu, à côté du Véda, l'équivalent de ces grandes religions de Çiva et de Vishnu que nous y voyous régner plus tard. »
2. « Ce n'était en somme que le vieux système du symbolisme rajeuni par la linguistique : on continuait de mettre, à l'origine, des sages et des voyants auxquels le monde extérieur n'inspirait aucune erreur et n'offrait aucune illusion, mais qui, étant hommes d'esprit et d'imagination, parlaient par métaphores. C'était encore un âge d'or authentique, un hôtel Rambouillet préhistorique... Ce raisonnement est juste l'inverse de la réalité. Ce qui, pour les descendants, a été une métaphore, a été dans bien des cas, pour les ancêtres, une véritable croyance. » (Gaidoz, Mélusme, t. IV, p. 228).
rante aux phénomènes qui accompagnent la course diurne du soleil, en particulier à l'aurore et au crépuscule*. Dupuis avait fondé la mythologie sur l'astronomie: Max Mùller la fondait sur la météorologie \ Il fut un des plus grands sanscritistes de tous les temps, un linguiste de premier ordre et un charmant écrivain. Toutes ces qualités manquaient à Dupuis, que Max Mûller ne se fit pas faute de railler. Aujourd'hui cependant que leurs systèmes gisent côte à côte dans la vaste tombe des erreurs spéculatives, ils peuvent se témoigner mutuellement quelque indulgence :
Pariterque jacentes Ignovcre diis
comme dit le poète. Mais il faut parler avec respect de Max Mûller. Plus encore que Dupuis, il eut le mérite d'éveiller l'intérêt du grand public et même de la haute société anglaise pour les études qu'il représentait avec éclat ; d'autre part, les services admirables qu'il a rendus à la philologie de l'Inde seront rappelés avec reconnaissance tant qu'il y aura des savants pour prendre en main les livres sanscrits.
M'occupant, comme je le fais, de l'histoire des systèmes, je ne puis m'astreindre à un ordre chronologique rigoureux.
\. « Plus ou pénètre dans la nature intime des mythes primitifs, plus on se persuade qu'ils se rapportent pour la plus grande part au soleil... On s'étonne de voir tant de soleil dans la mythologie, c'est-à-dire dans la conversation journalière des Aryens; comment pouvait-il en être autrement?... Nous ne pourrons jamais nous faire une idée exacte de tout ce que le soleil dut être pour les premiers habitants de la terre... Mieux connu que riea autre, il restait toujours en lui quelque chose d'inconnu. » (Max Millier.) Voltaire avait répondu d'avance à ces illusions (voir p. 9, note 2).
2. « Le système de Dupuis était mort et personne n'y pensait plus quand Max Millier a remis le soleil à la mode en donnant à son système une base nouvelle et qui semblait solide, celle de la grammaire comparée et de la mythologie védique ». (Gaidoz, Mélusine, t. II, p. 73.) — « Le symbolisme solaire n'est pas mort avec le système de Dupuis; M. Max Millier lui a rendu une vie nouvelle en le plongeant dans la fontaine de Jouvence de la grammaire comparée » {ibid., t. IV, p. 157).
Il faut maintenant que je revienne en arrière pour dire un mot de la grande école de philologie classique en Allemagne, qui réagit contre Creuzer par la plume du savant sceptique Lobeck et entra dans une voie nouvelle grâce au génie de l'illustre Ottfried Muller. Dans ses Prolégomènes à une mythologie scientifigue , publiés en 1825, Muller insista sur le caractère réaliste des mythes, considérés comme des actes inconscients par lesquels l'esprit humain, encore incapable d'abstractions, exprime des idées sous une forme concrète et poétique. Il recommanda d'étudier les mythes non seulement dans leur origine et dans leur développement, mais dans leurs variétés locales; il conseilla aussi de les comparer avec soin aux mythes des autres peuples, sans oublier ceux que nous qualifions de sauvages1. Plusieurs indications dans ce sens, que l'on pourrait relever dans son ouvrage, sont fort en avance sur les idées de son temps, bien que le xvne et le xvme siècle, comme nous l'avons vu, eussent entrevu non seulement la mythologie comparée, mais la méthode anthropologique qu'il convenait d'appliquer à cette étude. Tout cela (et bien autre chose encore) avait été oublié dans la réaction aveugle contre les idées du xvme siècle qui marqua les premières années du siècle suivant.
La grande impulsion vint maintenant de Jacob Grimm, le fondateur de la philologie germanique moderne (né en 1785), qui travailla en collaboration avec son frère cadet Wilhelm. En recueillant et en comparant les contes populaires allemands, ils furent les premiers apôtres scientifiques du. folklore, qu'ils considérèrent comme la source et la forme primitive de l'épopée littéraire. Avec une patience héroïque, ils explorèrent le domaine immense de la pensée populaire en Allemagne, recueillant les superstitions, les rites, les usages, à une époque où la construction des chemins de fer et le développement de l'industrie n'avaient pas encore obscurci ou contaminé les survivances d'un passé lointain.
1. Voir l'introductiun de Hildebrand à la traduction de la Littérature grecque d'O. Muller. t. I, p. cxciv.
L'idée qui inspire leur œuvre n'est plus celle d'un sacerdoce omnipotent, mais d'un peuple actif et créateur. Les religions et la mythologie sont, à leurs yeux, les produits des classes rurales, qui en ont conservé plus ou moins fidèlement les éléments primitifs, tout en acceptant, du moins en apparence, les enseignements du christianisme. La vraie mythologie germanique n'est pas celle des épopées écrites, mais celle des contes, des superstitions et des coutumes transmis par la tradition orale. L'influence des idées démocratiques, que les armées françaises avaient répandues à travers l'Allemagne, substituait ainsi, même dans le domaine des investigations religieuses, l'étude sympathique des masses laborieuses à celle de la noblesse et du clergé. Mais nous pouvons attribuer une origine plus précise encore à la révolution que fut l'œuvre des frères Grimm. Nous savons que Jacob Grimm travaillait à Paris en 1805 et qu'il y fut en relations suivies avec les membres de l'Académie celtique; en 1811, ils le nommèrent membre correspondant. Ses œuvres révèlent une connaissance approfondie des publications de la Société et M. Gaidoz a eu parfaitement raison de réclamer pour elle le mérite d'avoir exercé une impulsion décisive sur la carrière des Grimm.
Wilhelm Mannhardt nous apprend lui-même que la lecture de la Mythologie germanique de Grimm fut le point de départ de ses études, qui, bien que géniales, furent peu appréciées dans son pays. Influencé aussi par Kuhn, qui avait commencé par être l'élève de Grimm, Mannhardt appartint d'abord à l'école dite comparative ; mais bientôt il trouva sa voie propre, dans une direction toutà fait différente, et s'appliqua à une investigation systématique des cultes des bois et des champs ( Wald-und Feldculte), des superstitions paysannes concernant les forêts, les cultures et les démons qui sont censés y résider1. Il fut le premier à recueillir les
1. Voir Gaidoz dans Mélusine, t. 1, 579 : « Mannhardt était persuadé que la science mythologique devait, pour avoir toute sa force, toucher terre coinuie Antée ; qu'il fallait remonter de la tradition vivaute au mythe ancien, comme on reconstruit un texte avec ses variantes ».
riches matériaux concernant les rites des moissons et les sacrifices (réels ou simulés) d'hommes et d'animaux qui font partie de ces survivances ' . Mannhardt marque le passage entre Grimm et leDr Frazer; avant ce dernier, il appliqua la connaissance du folklore européen à l'élucidation de problèmes rituels posés par les textes littéraires grecs et romains. D'autre part, ce qu'il savait du folklore français était tiré presque entièrement des publications àzY Académie celtique*-, de sorte qu'ici encore l'école des celtomanes français, malgré toutes ses chimères, contribuait efficacement aux progrès de la science. En France même, l'étude du folklore n'avait pas encore conquis les sympathies du public. La semence avait été répandue par des mains françaises, mais la moisson mûrissait sur la rive droite du Rhin. Il en a souvent été ainsi; sic vos non vobis !
Mannhardt, comme je l'ai dit, fut peu apprécié de ses compatriotes et ne le fut que tardivement en dehors de l'Allemagne, où le Max-Mùllérisme, dominant de son centre à Oxford, était devenu une sorte d'orthodoxie scientifique. Trois choses étaient désormais nécessaires au progrès des études : 1° élargir le cadre des recherches de Grimm et de Mannhardt, qui étaient restées confinées aux classes rurales de l'Europe, en recueillant les témoignages des primitifs noneuropéens ; 2° élargir la conception des religions de manière à y inclure les phénomènes sociaux, en particulier les relations familiales, qui sont intimement liés aux religions primitives; 3° réfuter le Max-Mûllérisme et convaincre le public que le soleil, l'aurore et le crépuscule, combinés avec
1. « Les usages n'ayant pas de sens sont des survivances qui ont eu un objet pratique, et tout au moins le caractère d'une cérémonie, au moment et là où ils se sont originairement établis. » (Tylor, Civil, primitive, trad. frauç., t. I, p. 110.)
2. Mélusine, t. I, p. 580. Mannhardt avait aussi interrogé beaucoup de soldats français pendant l'hiver de 1810-71.
la grammaire comparée, l'étymologie et les études védiques, ne fournissent pas une clef à l'étude des religions, pas même de celle des peuples dits aryens.
Ce travail de construction et de destruction, de doctrine et de critique, s'est poursuivi crescendo de 1865 à 1885. Il a été presque entièrement l'œuvre de savants anglais. Le travail constr actif fut principalement dû à Mac Lennan, Lubbock, Tylor et Herbert Spencer ; le leader du travail destructif fut le plus spirituel des savants et le plus savant des hommes d'esprit, M. Andrew Lang. Il trouva de bonne heure un admirateur et un allié en M. Gaidoz ', homme d'esprit, lui aussi, et très savant celtisant, fondateur de la Revue Celtique et de ce charmant périodique Mélusine qui, je regrette de le dire, mourut plus d'une fois faute d'abonnés et finit par mourir pour tout de bon après avoir vidé son carquois.
Pourquoi l'Angleterre, malgré l'autorité qu'y exerçait Max Mùller, joua-t-elle un si grand rôle dans la lutte décisive qui se termina par le triomphe de l'école anthropologique? Je vois de cela plusieurs raisons. Il y a beaucoup de bon sens et de jugement sain en Angleterre. Le germanisme de Max Mûller, bien que s'exprimant dans un style anglais plein de charme, ne pouvait satisfaire le besoin d'idées claires qui existe dans le public anglais. Une raison plus considérable est la politique coloniale de l'Angleterre, ce vaste et divers Empire britannique dont l'Inde anglaise n'est qu'une partie. Un Allemand pouvait borner son horizon aux religions « aryennes », au folklore des paysans « aryens » ou européens; un Anglais ne le pouvait pas. Il entendait parler de trop de races différentes, de trop desauvages non aryens, avec des idées qui s'écartaient complètement des siennes. En troisième lieu, j'attribueraisquelque influence à l'habitude de lire la Bible. La société que la Bible décrit est sémitique, non aryenne, et elle était généralement plus familière vers 1860
1. M. Gaidoz a résumé lui-même sa doctrine en quelques mots : « La mythologie s'explique par le folklore et les récits mythiques sont lacombiuaison et le développement d'idées du folklore. » (Hfélusine, t. Il» p. 260).
— je ne sais pas s'il en est de même aujourd'hui — au clerc d'une paroisse en Angleterre qu'à un professeur d'Université en Allemagne ou en France.
Il faut donner ici des dates précises, qui sont importantes à retenir. Par son Muterrecht (Droit matriarcal), publié en 1861, le suisse Bachofen devança sur plusieurs points Mac- Lennan, dont l'ouvrage sur le mariage primitif parut en 1865. La même année, M. Tylor, qui, parce qu'il passaitpour poitrinaire (il a vécu près de 90 ans), avait voyagé en Amérique avec le riche ethnographe anglais Christy, publia ses Recherches sur L'histoire 'primitive de l'humanité. En 1867 et en 1869, on peut dire que Mac-Lennan découvrit le totémisme. Ce grand fait religieux et social était connu depuis longtemps des voyageurs, mais personne n'avait encore songé à en tirer un système, à expliquer par là des survivances de cultes animaux dans les mythologies égyptienne et grecque, ni à combiner la notion du totémisme avec celle de l'exogamie (mot dû à Mac-Lennan, qui l'employa le premier en édifiant sa théorie du mariage primitif par capture). Mac-Lennan était un avocat écossais qui attachait beaucoup d'importance aux symboles juridiques et était doué d'une rare pénétration pour en découvrir le sens. Bien qu'il sût énormément de choses très diverses, il n'était pas un grand savant et une bonne partie de son œuvre n'a pas résisté à la critique; mais il fut vraiment un de ces penseurs de génie qui cherchent des sentiers nouveaux et qui, tout en servant la science par leur travail de pionniers, doivent se contenter de l'espoir d'une gloire posthume. Quelques-unes des idées de Mac-Lennan furent popularisées et d'autres contestées, deux ans après, dans le célèbre ouvrage de Lord Avebury (Lubbock), Y Origine de la civilisation; mais ses vrais successeurs, qui ne furent cependant pas ses disciples, ont été Robertson Smith, Lang et Frazer.
La Civilisation primitive [Primitive culture) de M. Tylor, publiée en 1871, fut un grand événement scientifique. Non seulement, à l'âge de trente-neuf ans, il donnait ainsi au monde le premier traité systématique d'anthropologie, mais
il créait, à la face du Max-Mûllérisme, la méthode de la recherche anthropologique dans les questions relatives aux formes primitives des croyances et des religions. Nous ne lui sommespasredevablesdumotammzsme, qui avait étéinventé par Stahl, bien qu'avec une signification toute différente, au xviii6 siècle; il n'était pas non plus le premier à remarquer que l'homme primitif tend à expliquer toutes les réactions des choses par l'action d'une volonté consciente semblable à la sienne — vérité déjà reconnue par Fontenelle, par Hume et par quelques autres. Mais ce que des écrivains antérieurs avaient observé superficiellement, il en fit une doctrine, étayée sur une vaste érudition, et il poussa le principe posé par lui jusqu'au bout de ses conséquences logiques ' . Une de ces conséquences fut l'explication de la croyance si répandue aux âmes, en tant qu'esprits séparés du corps par la mort, l'extase, la léthargie ou le rêve. Le spiritualisme de Tylor* est le père de la« théorie des esprits » {ghost theory) — suivant laquelle les esprits de chefs défunts deviennent l'objet d'un culte, ce qui explique quelques-uns des phénomènes les plus importants de tous les cultes. Cette «théorie des esprits » trouva beaucoup d'adhérents en Allemagne; elle avait été développée antérieurement en France dans l'admirable livre de Fustel deCoulanges, La cité antique (1865). Herbert Spencer l'adopta dans ses Principes de Sociologie (1876), en même temps qu'un nouveau système d'evhémérisme et une théorie du totémisme qui trahit une influence attardée tant deCreuzer que de Max Mûller et qui s'était présentée indépendamment à l'esprit de Lubbock. Suivant Spencer, un sauvage reçoit le sobriquet de Taureau ou de Soleil; il meurt et devient l'objet d'un culte héroïque; avec le temps, ses adorateurs
\. « Chez les peuples sauvages, comme chez les peuples civilisés, la hase réelle de toute philosophie religieuse, c'est l'animisme. » ^Tylor, Civilisation primitive, trad. franc., t. I, p. 494).
2. « La théorie de lame est une des parties essentielles d'un système de philosophie religieuse qui unit par une chaîne ininterrompue de rapports intellectuels le sauvage fétichiste au chrétien civilisé. » (lbid., I, p. 584). Pour Tylor, le spiritualisme moderne est une dernière forme, épurée et d'ailleurs inconséquente, de l'animisme des sauvages.
oublient que Taureau ou Soleil n'est qu'un sobriquet et commencent à vénérer le Soleil ou le Taureau. Je n'ai pas le temps, et ce n'est pas ici le lieu, de discuter cette thèse; mais il est toujours intéressant de signaler la réapparition de la vieille idée rationaliste d'un mal-entendu, mise en avant pour rendre compte des éléments irrationnels des religions. Ni Tylor ni Spencer n'avaient fait une guerre ouverte au Max-Mûllérisme; ce haut fait fut accompli, depuis 1884, par M. Andrew Lang. Mais il serait injuste d'oublier le travail positif de ce polémiste redoutable pour ne s'arrêter qu'à son activité de critique. Tylor nous avait familiarisés avec la notion des survivances, mot qui, comme beaucoup de mots utiles, trouvait une légitimation scientifique dans le darwinisme. Lang attribua à des survivances sauvages irrationnelles les éléments irrationnels des mythes; il mit en lumière l'importance du totémisme et, excellent humaniste, se servit du folklore des paysans et des sauvages pour expliquer des parties obscures de la mythologie des Grecs et des Romains1. Son plus célèbre ouvrage, Myth, Ritual and Religion, parut en 1887. Sitôt après l'avoir lu, M. Gaidoz écrivit dans Mèlusine que ce livre était définitif; que la cause de l'anthropologie, opposée à la philologie comparée, était gagnée et que tous les développements ultérieurs de la science dans cette voie devraient prendre pour point de départ le livre de Lang 2. En effet, la chute du Max-Mûllérisme, annoncée en France, quelques années auparavant, par Barth, Bergaigne et Darmesteter, fut aussi rapide que l'avait été son succès. En 1888, le savant allemand Gruppe, passant en revue les systèmes d'exégèse, le traitait déjà presque comme une illusion du passé. Le champ était largement ouvert à l'anthropologie et à la psychologie; le règne de la philologie védique était terminé.
1. Voir Gaidoz, Mèlusine, t. Il, p. 260 : « Cette double maîtrise (d'ethnographe et d'humaniste) lui permet d'apercevoir des rapports qui échappent à ceux qui ne possèdent qu'une partie de ces connaissances et de jeter les bases d'une mythologie qui étudie non pas le Grec et le sauvage isolément, mais l'homme. »