‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 65 sur 198 · Mêla, II · texte numérisé non relu

Mêla, II

6. Ne flebilis fiostia immolaretur (Minucius Félix, Ociav., 30). L'idée que la victime doit être consentante est très répandue dans l'antiquité grecque (lphigénie, Ménécée, Macarée).

7. Hérodote, V, 4; Mêla, II, 2. Cf. Perdrizet, Cultes duPangée, 1910, p. 100.

est naturellement étrangère, mais dont elle devait un jour s'inspirer. On rit et l'on se réjouit parce que les manifestations de gaîté doivent faciliter au défunt, comme à la victime consentante d'un sacrifice, le passage à la vie nouvelle où la souffrance et la tristesse sont inconnues. Ces manifestations ont donc un caractère magique, puisqu'elle sont censées exercer leur action à distance dans un domaine où les forces physiques des hommes ne peuvent accéder.

Le rire d'une personne prête à mourir serait aujourd'hui qualifié de « nerveux » et l'on y verrait plus volontiers une grimace douloureuse, suivant l'opinion des Grecs parlant des victimes du dieu phénicien, que l'expression de la joie de revivre ouïe geste rituel qui doit assurer la renaissance. Cette explication peut valoir pour des individus; mais elle ne suffit pas quand il s'agit d'usages aussi généraux que ceux des Thraces et des Indous. Or, ces usages sont parfaitement établis; cène sont pas les seuls qui nous paraissent énigmatiques, sans qu'il y ait lieu pourtant de les contester. L'Indou qui monte volontairement sur le bûcher pose à notre sensibilité, comme à celle des anciens, un problème en apparence insoluble; nous ne sommes pas moins obligés d'y croire. Le plus étonnant, ce n'est pas qu'on rie en mourant, mais que l'on consente allègrement à mourir.

Pourtant, en dernière analyse, c'est à la nature humaine qu'il faut faire appel. La constitution physique de l'homme et l'essence de sa psychologie, qui en dépend, sont antérieures même aux plus anciens rites. Quand ces rites paraissent à l'état d'usages établis, l'historien des religions en discerne la portée magique ; il ne cherche à les interpréter ni par notre philosophie raffinée, ni par la connaissance que nous possédons des phénomènes naturels. Mais lorsqu'il s'agit de découvrir Y origine d'une émotion devenue un rite, d'expliquer pourquoi tel rite a prévalu au lieu de tel autre, la physiologie et la psychologie peuvent être d'un grand secours, car elles seules nous révèlent l'homme vraiment primitif, le substratum de l'homme religieux dont s'occupe l'histoire. Or, il est certain que les phénomènes nerveux jouent un grand rôle

dans le rire, en particulier dans le rire de ceux qui, s'étant crus perdus, échappent subitement à la mort. Ils reprennent ainsi possession de la vie après une cruelle angoisse et la détente de leurs nerfs se traduit par une apparence d'hilarité.

Dans les tremblements de terre, dans les catastrophes de chemins de fer, on a vu bien des fois les survivants fuir dans la campagne en poussant de grands éclats de rire1. Comme des effets analogues ont dû être observés de tout temps, il est probable qu'ils ont contribué à la croyance, d'ailleurs légitime, que le rire est une exaltation de la vie ou le signe d'une vie renouvelée. Ainsi le rire rituel et commandé des enfants romains auxLupercales n'est peut-être que l'imitation et le souvenir d'un rire spontané.

Je veux citer deux exemples mémorables de ce rire nerveux, non pas rituel, mais physiologique, saluant la vie retrouvée, la vie sauve. Le 24 mai 1431, au cimetière de Saint-Ouen à Rouen, lorsque Jeanne d'Arc, en présence du bûcher qui l'attendait, consentitàprononceruneabjuration, on remarqua qu'elle riait en répétant les mots de l'huissier, ce qui fit dire à plusieurs assistants que son abjuration n'était pas sérieuse, que c'était une farce {truffa) \ Anatole France s'est demandé à ce propos si la raison de Jeanne avait sombré dans les affres du procès, ou si, au contraire, dans son bon sens, elle se moquait des clercs de Rouen3. Ce n'est ni l'un ni l'autre ; elle n'était ni folle ni voltairienne ; Jeanne riait parce qu'elle passait brusquement de la terreur des flammes à la douceur de vivre, de la mort anticipée au salut.

L'autre exemple est tout récent : c'est celui d'un des treize mineurs rescapés de Courrières, enfermés pendant vingt jours

1. Sur les formes spasmodiques du rire, voir James Sully, Essai sur le rire, trad. franc., p. 61. Il cite ce mot d'Herbert Spencer : « Le rire est au dégagement d'énergie nerveuse mise soudain en liberté » et ajoute : « Le poids mort de la crainte, l'angoisse et la douleur, l'effet paralysant de la gêne, semblent disparaître au moment où parvient à se faire entendre ce rire formidable. » (p. 64-65).

2. Procès, t. 11, p. 338 ; t. III, p. 55, 143, 157 : Ridejido pronuntiabat aligua verba dictse abjurationis) (II, 338) ; plures dicebant quod non erat nisi Iruffaet quod non faciebat nisi deridere (III, 55).

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