Le Temps, 31 mars
2. Exception faite du rire pascal d'autrefois. Voir l'addition au présent mémoire.
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les fidèles le dimanche de Pâques, en mémoire de la résurrection de Jésus-Christ. Ce rire pascal a été l'objet de nombreux travaux, qu'on trouvera cités dans la Topobibliographie de l'abbé Chevalier à l'article Pâques (voir, entre autres, J. P. Schmid, De risu paschali, Rostock, 1847). J'emprunte ce qui suit au livre plus ancien de Itod. Hospinianus, Festa christianorum,ï. I (1593), p. 64.
« De Risu Paschali. Ab iis vero laetiliae signis, quaein memoriam Resurrectionis Dominicae in die Paschali edebantur, sine dubio consuetudo illa in plurimis Pontificiis Ecclesiis originem sumpsit, qua in ipso sacrosancto die Paschae inter concionandum, ad recreandum audilorum animos et risum excitandum, quum nullo unquam tempore nos magis oporteret esse serios, profanae et ludicrae proferuntur fabellae ab ipsis sacerdotibus, haud aliter quam a scenicis histrionibus etcirculatoribus. De qua consuetudine Oecolampadius in Epistola ad Capitonem de Risu Paschali. Hune morem, ait, tanquam sacrum custoditurus frater quidam, magno salis ineruditae plebeculaeplausu, deblatterabat tam ridicula deliramenla, ut me pudeat ejusmodi ntigis chartas commaculare,neaurespiasoffendam. Eum egobominemnonmulto post conveni, rationem requirens unde mos ille inolevisset.... Admonuit is me inscitiae meae, qui pulcherrimam, concionatorique in primis necessariam tyjç eÙTpaireXi'aç virtutem ignorarem. In Paschali die non tam serium esse oportere concionatorem. Sequenti die in convivio multorum exposui disputationem nostram ; coeperuntque et sodales ridiculas gerras memoriter singuli percensere, quas alii aliis in locis audierant, eo ipso die scilicet. Unus, instar cuculi, placentulis in cava salice devoratis cucullabat ; alius simo bubulo incubans, tanquam vitulum producturus, appropiantes sibilis more auserum abigebat; alius laicum una nocte cucullo iudutum sacerdotem esse persuadebat et ad altare transmittebat. Ita commemorabant ut ante oculos rem depingerent. Aderat et qui D. Pétri strophas narraret,quibus hospites symbolis naulis defraudarit. Obscoeniores missas facio. Rogante autem me, num quid et allegorias tenerent? subito repressus est clamor : nulli in numerato erat quod responderet. Vix tandem senior ait audisse se ex concionatoribus, non id tum agere eos, ut mysteria evolvant, sed ne non festivi et cornes auditorium exhilarent.
Hune autem morem gravissismeOEcolampadiusin illa Epistola
Le rire rituel • 129
perslringit. Et ne quis putaret sibi solidisplicuisse, inter aliadicit se vidisse gravisismos viros alioqui Verbi divini non indiligentes auditores, ea hora domi delituisse ne talibus nugis contaminarentur. Vidi quoque, ait, et viderunt mecum alii permulti nonnullos, ridentibus aliis concionatoris ineptias, indignabundos tam auditorium quam concianatorem reliquisse. Adducit etiam Johannis Keserspergii, similiter hune ritum detestantis, verba.... quae sic habent : « Quid est hoc quod lempore Paschali invaluit corruptela, ut ad risum et levitatem populus per quosdam praedicatoresridendos, cum excessu uimio etiam provocatur? Plane devotionem, quam prius conceperant, prorsus extinguentes. Profecto in talium labiis mors est. »
Je trouve une trace du même usage en Espagne : « La veille de Pâques, le prédicateur se faisait accompagner par un frère lai qui faisait le procès du carême, l'apologie de la bonne chère, et tirait de son froc une gourde et un jambon » (Desdevizes du Désert, l'Espagne de l'ancien régime, t. I, p. 84).
D'après Peter Rosegger (Heimgarten), cité par la Gazette de Francfort du 29 mai 1911, il semblerait que la coutume du rire pascal, dont s'indignaient les Réformés du xvi» siècle, subsistait encore tout récemment en Styrie.
Le gendre et la belle-mère1.
Les ethnographes anglais disposent d'un terme commode dont notre langue n'offre pas l'équivalent : c'est celui d'avoidance, du vieux français esvuidier, signifiant l'acte ou l'habitude d'éviter une chose ou une personne2. Étymologiquement, ce mot n'a rien de commun avec le latin vitare, mais, dans l'usage et peut-être sous l'influence des dérivés romans de vitare, le verbe anglais to avoid, d'où dérive avoidance, estdevenu l'équivalent exact d'éviter. Comme il nepeut être question d'employer, pour traduire avoidance, des mots comme évitement ou évitation, je demande la permission de me servir du néologisme vitance, qui est à vitare comme jactance à jactare et, par suite, régulièrement formé du latin. Je ne m'occuperai ici que de certaines vitances relatives aux personnes, qui offrent des caractères tout particuliers.
Le verbe éviter, dans l'usage courant, n'implique aucun sentiment qui ressemble à une crainte religieuse; c'est un mot complètement laïcisé. Mais il reste des traces du sens primitif dans le latin vitandus : un excommunié est vitandus et ceux qui frayent avec lui, qui contractent sa souillure, sont des vitandi. La vitance, telle qu'on la constate chez les peuples de civilisation rudimentaire, est encore tout à fait religieuse ; elle participe de la nature des tabous, dont elle ne désigne d'ailleurs qu'une variété.
La portée religieuse de la vitance explique qu'elle ne constitue pas un conseil de prudence, mais un ordre absolu, un
1. .Mémoire lu à l'Académie des inscriptions, le S septembre 1911. [V Anthropologie, 1911, p. 649-662.]
2. Voir l'article Avoidance dans la dernière édition (1911) de YEncyclopedia Britannica.
impératif catégorique; elle explique aussi la réciprocité de la défense formulée par elle. L'injonction pour A d'éviter B ne va jamais sans l'injonction pour B d'éviter A; ce qu'il s'agit surtout d'éviter, c'est le danger d'ordre mystique résultant du contact prohibé de deux personnes. Le mot contact doit s'entendre ici au sens le plus large ; la vitance implique, en principe, qu'A et B ne se touchent pas, ne se voient pas, ne s'entendent pas, ne se nomment même pas. C'est l'absence de toute relation tombant sous les sens, entre individus que leur domicile et leur genre de vie exposent d'ailleurs à des relations fréquentes. La vitance n'a jamais pour cause une aversion morale, un mauvais vouloir; c'est purement une question d'étiquette, et l'on sait que l'étiquette, chez les civilisés, n'est que l'atténuation ou la surveillance laïcisée de scrupules primitivement religieux.
Les vùances les plus fréquemment observées chez les sauvages exercent leur action sur des individus appartenant à ce que nous appelons la même famille. Il y a vitance, chez diverses tribus, entre la mère et les fils adultes, le père et les filles, entre les frères pubères et leurs sœurs nubiles, le gendre et la belle-mère, la bru et le beau-père, le gendre et la bru et les parents de la femme et du mari, les cousins germains, etc. Sauf exceptions assez rares, qui peuvent s'expliquer par l'extension ou la généralisation d'un usage, la vitance s'exerce entre individus de sexe différent ' : dans le groupe naturel formé par une famille, tel homme doit éviter telle femme et telle femme tel homme. Mais s'il y a de nombreux types de vitances, elles se rencontrent avec une fréquence très inégale chez les différents peuples. Dans son récent ouvrage, Totemism andExogamy, M. Frazer en a recueilli, pour la première fois, tous les exemples connus; il m'a dit luimême, il y a peu de temps, qu'il ne croyait pas en avoir omis de bien attestés. Or, en se reportant à l'index de ses quatre volumes, on peut s'assurer qu'il y a six mentions de vitance entre la bru et le beau-père contre quarante-trois cas de vi-
1. J'ai proposé une explication ditféreute de la vitance, observée par César chez les Gaulois, entre le fils non adulte et son père (Cultes; t. III, p. 119-123);
tance entre le gendre et la belle-mère ; après cette vitance, de beaucoup la plus fréquente de toutes, celles qu'on trouve le plus souvent est celle qui sépare les frères des sœurs (quatorze cas) , tandis qu'il n'y en a que deux de la vitance entre père et fille, deux de la vitance entre beau-frère et belle-sœur, etc. La vitance entre gendre et belle-mère peut donc être considérée comme typique; elle doit d'ailleurs pouvoir s'expliquer en corrélation avec la. vitance la plus fréquente après celle-là, celle des frères et sœurs ayant atteint l'âge de la puberté.
La vitance de la belle-mère a déjà été constatée par les Espagnols chez les Indiens d'Amérique au xvie siècle; elle se retrouve, avec des caractères étonnamment semblables, en Amérique, en Afrique et surtout en Océanie, mais ne semble avoir été observée ni en Asie ni en Europe. En voici quelques exemples.
Dans l'Amérique du Nord, chez les Navahos et les Apaches', le gendre évite sa belle-mère ; s'ils se regardaient, ils risqueraient de perdre la vue. La belle-mère navaho s'appelle doyishimi, littéralement « celle que je ne vois pas ». On cite le cas d'un guerrier apache qui, plutôt que de regarder sa belle-mère rencontrée par hasard dans un sentier de montagnes, gravit les rochers et s'y cramponna au risque d'une chute mortelle2. Un Ohama, un Sioux, un Dacota ne doit ni voir sa belle-mère, ni converser avec elle, ni la nommer; si par hasard ils se rencontrent, ils doivent se voiler la tête en passant l'un près de l'autre3. Si la rencontre a lieu dans une maison, l'homme doit immédiatement se cacher la tête sous une couverture et gagner une autre chambre*. Mêmes usages en Floride, en Californie, au Yucatan. Dans l'Amérique du Sud, chez les Araucans, la belle-mère ne doit jamais voir son gendre ; en cas de nécessité absolue, ils se parlent le dos tourné ou séparés par une haute palissade \
La même vitance, accompagnée des mêmes précautions, a été constatée par de nombreux voyageurs chez les nègres de
i. Frazer, t. III, p. 247.— 2. Ibid., III, p. 247. — 3. Ibid., III, p. 109. — 4. Ibid., III, p. 111. — 5. Ibid., III, p. 583.
l'Afrique. Dans le pays des Bantous (Est africain), un gendre ne doit pas entrer dans la même hutte que sa belle-mère; en cas de rencontre, elle se cache derrière un buisson, il met son bouclier devant son visage. Toute communication se fait par l'entremise d'une tierce personne ou, si cela est impossible, par quelques paroles prononcées à très haute voix, les interlocuteurs étant séparés par une palissade l. Chez les indigènes du Nyassa britanique, le gendre et la belle-mère, en cas de rencontre fortuite, se couvrent le visage et se détournent du chemin; il en est de même dans toute l'Afrique orientale allemande. Chez les Baganda de l'Uganda, on croit que toute violation de la vitance entraîne des tremblements convulsifs des mains et du corps*. Au Congo, si un homme ne s'écarte pas de sa route en voyant venir sa belle-mère, il est censé lui causer un tort grave qu'il doit racheter par le don d'un chevreau 3 . On trouve quelque chose d'analogue chez les Wakamba : un homme ne peut parler librement à sa belle -mère qu'au cours d'une fête avec musique et danse, célébrée à ses dépens, et après le don d'un morceau d'étoffe à la belle mère, d'un autre au beau-père*. Ce sont là des atténuations tardives de la règle ; dans la région du Nyassa, on a été plus loin dans la voie libératrice, car le tabou est levé après la naisssance du premier enfant.
Dans les îles indonésiennes et océaniennes, la vitance de la belle-mère est très fréquente et très stricte. Chez les Battas de Sumatra, un homme ne peut parler à sa belle-mère, ni une femme à son beau-père. Cette vitance n'est pas la seule : frères et sœurs s'évitent ; le père ne peut pas séjourner dans la hutte avec sa fille, ni la mère avec son fils pubère5. Aux îles de Banks, gendre et belle-mère ne doivent pas se rencontrer sans se tourner le dos ; un homme ne marche sur le rivage où a passé sa belle-mère que lorsque la marée a effacé la trace des pas de celle-ci. Quand le gendre est obligé de parlera sa belle-mère, celle-ci tourne le dos pendant l'entretien \
1. Frazer, t. II, p. 385. — 2. Ibid., II, p. 508. — 3. lbid., II, p. 622. — 4. Ibid., II, p. 424. — 5. Ibid., II, p. 189. — 6. Ibid., Il, p. 76.
Mais c'est surtout dans le continent australien, où la civilisation est restée si primitive, où les métaux, les animaux domestiques et les céréales sont encore ignorées, où plusieurs peuplades attribuent la fécondation des femmes non au commerce sexuel, mais à quelque impression de la vue, de l'ouïe ou de l'odorat, que la vitance de la belle-mère est une institution presque générale; le voyageur Cameron dit l'avoir constatée dans toute l'étendue de la grande île'. Chez les indigènes riverains du détroit de Torrès, le mari ne peut pas môme nommer les parents de sa femme, ni la femme ceux de son mari ; toute violation de cette règle doit être expiée par le coupable, qui fait un présent à la personne nommée \ Chez les Kamilaroi, un homme qui a osé parler à sa belle-mère doit quitter le camp, établir sa hutte ailleurs et y rester jusqu'à ce que la souillure contractée par lui soit effacée1. Les précautions contre une rencontre doivent surtout être prises par la belle-mère; quand elle sait son gendre dans le voisinage, elle doit se voiler la tête et marcher les genoux fléchis, la tête basse4. Chez les Ngorigo du sudouest australien, une femme ne doit même pas entendre prononcer le nom de son gendre; si par hasard on le prononce devant elle, son devoir est de se boucher les oreilles et de crier : « Silence! »r'. La vitance de- la future belle-mère est enseignée aux jeunes Australiens dans les cérémonies d'initiation lors de la puberté. Elle fait si bien partie de leurs préjugés les plus tenaces que la conversion même au christianisme ne les en affranchit point. Le missionnaire anglais Howitt a parlé d'un Kournai (du sudest australien), qui, devenu membre de l'Église d'Angleterre, n'en refusait pas moins de parler à sa belle-mère et s'étonnait que le Dr Howitt osât lui conseiller une pareille inconvenance 5.
Dans certaines tribus australiennes, la violation de la vitance en question était autrefois punie de mort 7. Ailleurs
1. Frazer, I, p. 416. -r 2. lbid., H, p. 17. — 3. lbid., IV, p. 273. — 4. lbid,, I, p. 506. — 5. lbid., I, p. 395, — 6. lbid., 1, 503. — 7. lbid., 1, p. 404.
et bien plus souvent, elle comporte un châtiment surnaturel : les cheveux de la belle-mère coupable deviennent tout blancs, ceux du gendre tombent, ou bien encore l'un et l'autre perdent leurs dents1. L'« autorité » n'intervient que pour adresser aux délinquants une réprimande sévère et les expulser à temps du campement9. La vitance est suspendue, dans l'Australie du nord-est, lorsque la belle-mère aide à l'accouchement de sa fille 3; mais, contrairement à ce qui se voit chez quelques tribus d'Afrique, la naissance de l'enfant ne supprime pas la vitance ; bien au contraire, à partir de ce moment, elle reprend toute sa force et reste en vigueur jusqu'à la mort des individus.
Je n'ai cité (d'après M. Frazer) qu'un petit nombre de cas, mais ils suffisent à faire comprendre les caractères et la diffusion de cette singulière vitance. Bien souvent, dans les trois parties du monde où elle se constate, on en a demandé l'explication aux indigènes ; ils n'ont aucune réponse à donner, si ce n'est que « c'est l'usage » et qu'en agissant autrement on s'attirerait certainement des malheurs. Gomme il ne peut être question d'un centre unique d'où la vitance qui nous occupe aurait rayonné depuis l'Australie jusqu'à l'Afrique orientale, force est d'en chercher une explication générale, fondée sur les éléments de la psychologie humaine, ou sur les préjugés tutélaires, par suite quasi universels, de la vie religieuse et morale à ses débuts.
Nous ne connaissons pas de sociétés humaines où règne la promiscuité entre les sexes. Au contraire, dans les sociétés les plus rudimentaires, celles du continent australien, nous trouvons-les groupements humains divisés en classes, à l'intérieur desquelles toute union charnelle est sévèrement interdite. Dans ces classes, la descendance suit tantôt la ligne maternelle, tantôt la ligne paternelle ; la descendance maternelle, la seule qui puisse se constater avec certitude, est évidemment la plus ancienne. Prenons le cas très simple — il en est de beaucoup plus compliqués — d'une tribu
1. Frazer, t, I, p. 440, 541, 565. — 2. Ibid., I, p. 492. — 3. lbid., I, p. 541.
divisée en deux classes intermariables, A et B, où prévaut la descendance maternelle. Un A épouse une B, qui est ellemême la fille d'une B; la belle-mère appartient donc à la classe où il est loisible à A de chercher femme. Si c'est la descendance paternelle qui prévaut, A épouse une B qui est nécessairement fille d'une A, puisque son père n'a pu épouser qu'une A; alors la belle-mère, étant une A comme son gendre, se trouve par là même protégée contre ses entreprises. Ainsi, dans un cas, il peut y avoir union sans inceste; dans l'autre, l'horreur de l'inceste suffit à empêcher toute union. Mais, même dans le premier cas, la tendance à une union est invraisemblable, les sauvages ne cherchant guère des femmes que parmi les individus de leur âge1. Lors donc que M. Frazer, à la suite de M. Howitt, considère que la vitance de la belle-mère a uniquementpour objet d'empêcher des rapprochements, jugés incestueux, entre la belle-mère et le gendre, il y a disproportion évidente entre le péril possible et les moyens employés pour le prévenir, puisque dans un cas la tentation est faible et que, dans l'autre, les lois générales de l'exogamie y mettent obstacle. M. Frazer objecte que les lois de l'exogamie empêchent également le commerce entre mère et fils pubère, entre frères et sœurs, et que cependant il y a nombre d'exemples où les fils sont strictement séparés de leur mère, les frères de leurs sœurs \ A quoi je répondrai, d'abord, que le crime d'inceste entre frère et sœur, mère et fils, est si énorme qu'il justifie des précautions complémentaires; puis, que ces formes de vitance n'ont peut-être pas uniquement pour objet d'écarter le danger d'inceste. Les fils pubères vont habiter 'ensemble des maisons isolées où, sous la conduite des hommes mûrs et des vieillards, ils apprennent le maniement des armes en vue de la chasse et de la guerre, et s'initient aux rites religieux de la tribu. Ils doivent alors éviter les femmes,
1. Une femme, à l'état sauvage ou demi-sauvage, vieillit beaucoup plus vite qu'une Européenne ; il ne faudrait donc pas alléguer les exemples que l'on constate dans nos pays de relations illégitimes entre gendre et belle-mère.
2, Frazer, t. II, p. 77-79,
môme celles qui sont du même sang, parce que les sauvages croient que la fréquentation des femmes est affaiblissante et énervante, alors même qu'elle n'est accompagnée d'aucun excès1. Mais quand M. Frazer aurait raison et que la vitance entre mère et fils, frère et sœur aurait été imposée surtout comme une nouvelle barrière contre la possibilité de l'inceste, on se demande pourquoi ces formes de vitance sont relativement rares, tandis que celles qui pèsent sur la bellemère et sur le gendre sont si fréquentes dans trois continents. Il doit y avoir de cela une raison plus forte que le péril d'un inceste, à tout prendre beaucoup moins choquant, même à nos yeux, que celui dont une mère ou une sœur peuvent être victimes. Aussi l'explication de MM. Howitt et Frazer, quoique proposée de divers côtés, n'a pas raillé tous les suffrages s : on en a mis en avant trois autres qui me semblent également insuffisantes; je me permetterait, après les avoir examinées, d'en suggérer une cinquième.
Sir John Lubbock, aujourd'hui lord Avebury, dans son ouvrage sur les Origines de la Civilisation, publié en 1870, a allégué le ressentiment éprouvé par la belle-mère à l'égard de son gendre qui, dans un état très primitif de la civilisation, celui du mariage par capture, a dû lui prendre sa fille de vive force ou en usant de ruse, c'est-à-dire commettre un rapt à ses dépens. Lorsque la capture ne fut plus une réalité, mais un symbole, l'indignation de la belle-mère persista, mais à l'état de symbole ou de survivance. — Cette théorie se heurte à de nombreuses et fatales objections. Quand même l'universalité du mariage par capture serait admise, ce qui n'est pas, lord Avebury pourrait expliquer ainsi la bouderie de la belie-mère, mais non pas la vitance imposée tant à son gendre qu'à elle. Comme les rationalistes du xvme siècle, auxquels il se rattache, lord Avebury a voulu expliquer un usage très primitif par les phénomènes qu'il avait sous les yeux dans une société policée. Une femme du monde qui en
i. Cf. Crawley, The mystic Bose, p. 204. 2. Ibid., p. 405.
veut à son gendre lui ferme sa porte, ne le salue pas ou s'écarte de lui; mais c'est là une forme très évoluée du ressentiment. Deux lettrés qui ne s'aiment pas peuvent s'abstenir de tout commerce et même éviter de se regarder; mais deux portefaix qui ne s'aiment pas s'injurient [quand ils se rencontrent, et l'on connaît même des exemples d'injures échangées et de pugilats engagés dans les classes dites supérieures de nos sociétés. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que Lord Avebury, après quarante ans révolus, maintient encore, malgré les objections, sa manière de voir. Presque octogénaire, il vient de publier un livre intitulé Mariage, totémisme et religion, en réponse à des critiques, livre divertissant qui peut se résumer ainsi : « Tout ce que j'ai écrit sur ces questions en 1870 est exact ; ce qu'il y a de vrai dans les ouvrages plus récents n'est pas nouveau ; ce qu'il y a de nouveau n'est pas vrai ». On pardonnera ces innocentes illusions à un illustre vieillard; mais sur la question de la belle-mère, il n'a fait que répéter son opinion de 1870, sans s'attarder à réfuser les objections. Il veut bien rappeler que j'ai écrit en 19021 : « Pour le moment, l'hypothèse de Lubbock est encore la moins invraisemblable; mais la bonne reste encore à découvrir ». Cette phrase n'équivaut certainement pas à une adhésion.
Le célèbre ethnographe Tylor, en 1889, a proposé une hypothèse intéressante 2. Suivant lui, la vitance s'explique par le fait que le gendre va résider, à l'origine, dans la famille de sa femme, où il est considéré par les beauxparents comme un intrus et où l'on fait semblant d'ignorer son existence. A cela M. Frazer objecte que la vitance de la belle-mère est particulièrement stricte en Australie, où ce n'est pas le gendre qui va vivre chftz ses beaux-parents, mais la fille mariée qui va vivre auprès des siens. Cette objection est peu concluante, car M. Frazer accorde lui-même que la coutume visée par M. Tylor pourrait avoir été, même en