Cf. Mèlusine, t. III, p
Vers 1885 commença une période brillante dont le grand initiateur fut un Écossais, William Robertson Smith (1846- 1894). Professeur d'arabe à Cambridge depuis 1883, Robertson Smith fut le premier orientaliste, au courant des travaux de l'école théologique allemande, qui ait contribué aux progrès des études anthropologiques sur les religions ; mais l'influence dominante que l'on distingue dans ses écrits est celle de son compatriote et ami personnel Mac Lennan. Suivant, avec une science beaucoup plus sûre, l'exemple de ce dernier, et aussi les voies ouvertes par le savant américain Morgan, il conduisit ses recherches au point de vue de la sociologie, non au point de vue de la psychologie individuelle. Les problèmes relatifs aux groupements humains, à la formation des familles, des clans, des tribus, l'occupèrent plus que l'explication des mythes et des dieux. Sa théorie du sacrifice, énoncée dans la 9e édition de YEncyclopaedia Britannica, développée dans sa Religion des Sémites, reste un de ses titres de gloire. Là, pour la première fois, quelque chose de fort analogue à la communion catholique était présenté comme une des formes primitives du culte et étroitement relié au totémisme. Bien que cette thèse ait été très attaquée et que des savants éminents refusent de l'admettre, je crois qu'elle peut être placée au même rang que les plus brillantes découvertes de la science moderne. Mais Smith, dans sa vie trop courte, donna plus encore que les magnifiques travaux auxquels son nom est attaché, plus que son enseignement si suggestif en Ecosse et en Angleterre : genuit Frazerum.
Éditeur en chef de la neuvième édition de V Encyclopédie Britannique, Robertson Smith invita son jeune ami Frazer à écrire les articles Tabou et Totémisme. Jamais deux articles d'Encyclopédie n'ont produit un effet aussi durable sur la science. Les idées qui y sont condensées, présentées dans un style admirable qui n'est pas seulement apprécié en Angleterre, dérivent principalement de Smith, Mac Lennan, Lang et Tylor ; mais, bien que n'étant pas tout à fait nouvelles pour
les savants, elles furent une révélation pour le public instruit. En outre, dans quelques lignes ou même quelques mots, Frazer avait émis des vues absolument originales sur l'influence bienfaisante des tabous, sur l'origine, attribuable au totémisme, de la domestication des animaux. Bien que l'article de Frazer sur le totémisme ait trouvé un traducteur en France (Van Gennep), l'Angleterre prit alors et conserva pendant des années une avance notable sur la France et sur l'Allemagne. Quand je commençai, en 1900, sous l'influence de Smith et de Frazer, à faire des conférences et à publier des articles en France sur les tabous et le totémisme, il me fallut expliquer ces mots, que presque personne ne comprenait alors1. Un an plus tôt, ayant eu l'occasion d'en entretenir le grand Mommsen, il m'avoua n'en avoir jamais entendu parler. Je n'oublierai jamais une longue conversation que j'eus avec Furtwaengler sur les bords de la Seine, un beau soir d'été. Il ne savait rien de ces « théories anglaises », que je lui développais tout au long dans un allemand incorrect, mais, je puis le dire, avec la clarté dont l'éducation supérieure en France donne l'habitude. Quand je fus au bout de mon discours : Das làsst sich sehr gui horen (« cela se laisse très bien entendre »), répondit Furtwaengler; et c'était comme si, sortant de quelque chambre obscure, il avait soudain été inondé de lumière...
En 1890 Frazer publia la première édition de son grand ouvrage The Golden bouçh (2e éd., 1900; 3e éd., 1907 etsuiv.). Il prit pour point de départ le rituel sanguinaire du bois sacré de Nemi, commençant de là une course érudite à travers tout le domaine du folklore paysan et sauvage, guidé par trois idées
1. Bien entendu, des savants français comme Maspero, Hamy, Gaidoz, etc. étaient au courant des travaux de l'école anglaise; Gaidoz avait même déjà eu l'occasion de protester contre les adversaires du totémisme : « De ce que certains écrivains exagèrent le totémisme en faisant un totem de tout animal qui montre son museau dans un temple ou daDs une circonstance de la vie religieuse, il né faudrait pas conclure que le totémisme fût une fantaisie d'ethnographe : il a son fondement dans cette même conscience humaine qui croyait à la prescience et au pronostic des animaux ». {Mélusine, t. IV [1888], p. 3H).
maîtresses : celle delà magie sympathique, que personne n'avait encore développée avec une telle abondance et une telle exactitude d'informations; celle du meurtre du prêtre-roi, influencée par la théorie de R. Smith sur le sacrifice, mais dégagée de toute relation avec le totémisme ; celle de la similitude des rites agraires à travers le monde, directement empruntée à Mannhardt. Frazer, dont la première étude sur le totémisme avait donné naissance à toute une école, parut lui-même peu disposé à marcher dans la voie qu'il avait ouverte ; en fait, il se détourna bientôt de R. Smith pour suivre Mannhardt, et, tout en donnant une attention soutenue à l'étude des tabous, évita de s'expliquer à nouveau sur le totémisme. Il revint à ce difficile problème quand les publications de MM. Spencer et Gillen sur les tribus de l'Australie fournirent des lumières nouvelles et inattendues, et il a récemment mis au jour, comme chacun le sait, quatre forts volumes sur le totémisme et l'exogamie (1910). A la différence d'Andrew Lang, qui détruit les illusions des autres, Frazer excelle à détruire les siennes. Que reste-t-il maintenant de son article sur le totémisme publié en 1887? A peu près rien, répond avec raison M. Van Gennep, sauf le fait, familier depuis longtemps aux voyageurs, que la relation de l'homme avec le totem affecte non des individus, mais des groupes. Je n'ai pas l'intention de m'étendre ici à ce sujet; je dis seulement ce que me paraît indéniable; mais cela même me donne l'occasion de caractériser la dernière phase de la science, celle qui paraît avoir débuté vers 1898, quand l'école française de M. Durkheim entra en campagne et commença à publier l'Année sociologique.
Le grand public est toujours en retard pour l'acceptation des idées scientifiques nouvelles. Alors que celles de Robertson Smith et de Frazer gagnaient rapidement du terrain — en Allemagne, grâce surtout à l'adhésion de feu Albert Dieterich, professeur à Heidelberg, qui s'inspira de l'école
anglaise autant que des travaux de son beau-père Usener — une réaction contre la méthode anthropologique commença dans les cercles savants. La sociologie, s'opposant à la psychologie, affirma ses droits '. L'une après l'autre, les conclusions de l'école anglaise furent discutées et révoquées en doute. Le totémisme primitif et quasi-universel est une illusion. Les survivances du totémisme parmi les Juifs, les Grecs et les Romains ne sont pas prouvées. La théorie du sacrifice de Robertson Smith n'est qu'une hypothèse fallacieuse (en dépit de tous les faits nouveaux que j'ai fait valoir pour la confirmer). L'animismede Tylor n'estqu'une approximation de la vérité, car il faut distinguer l'animisme et l' animatisme et admettre une phase pré-animiste da la pensée '. Les déductions logiques attribuées aux primitifs et aux sauvages sont arbitraires et peuvent induire en erreur, car les primitifs n'ont pas la même logique que nous et vivent dans un état intellectuel pré-logique. La thèse de l'antériorité du polydémonisme sur le monothéisme est à rejeter, puisque, suivant Lang, qui fit beaucoup de disciples, une sorte de monothéisme et même la notion d'un dieu-père (God All-father) a précédé le polydémonisme — et ainsi de suite. Pas une des thèses capitales de l'école anthropologique n'a été réfutée, mais elles ont toutes été ébranlées; pendant que je parle, l'ébranlement continue. Le grand public commence à s'en aviser.
1. A cet égard comme à tant d'autres, Guyau a été un précurseur. Il écrivait en 1887, dans l'Irréligion de l'avenir : « L'homme devient vraiment religieux lorsqu'il superpose à la société humaine où il vit une autre société plus puissante et plus élevée, une société universelle et pour ainsi dire cosmique... Une sociologie mystique conçue comme contenant le secret de toutes choses, tel est le fond de toutes les religions. »
2. « Le procédé psychique de la personnification a précédé l'animisme. C'est l'état religieux qu'Auguste Comte, à la suite de De Brosses, a appelé le fétichisme, Albert Réville le naturisme, M. Clodd le naturalisme, M. Marrett l'animatisme, d'autres auteurs, simplement, le préanimisme. » (Goblet d'Alviella, Croyances, Rites, Institutions, t. II, p. 120.) Dans l'article Religion de la Grande Encyclopédie, publié en 1900 (p. 344,345), Marillier a déjà indiqué très nettement les objections que comporte la théorie si simple de Tylor, bien qu'à mon avis elles ne soient pas suffisantes pour l'écarter. La théorie de l'animatisme a été développée par M. R. Marrett, The Threshold of Religion, Londres, 1909 (cf. Rev. d'histoire religieuse, 1911, p. 93).
Un membre de l'Institut de France — pas un spécialiste, bien entendu — me disait récemment : « Qui donc, en dehors de vous, croit aujourd'hui aux tabous et aux totems ? » Ce propos n'est qu'un obiter dictum, qui ne doit pas être pris trop sérieusement; mais c'est un symptôme. L'aspiration scientifique et parfaitement légitime vers une précision plus grande, le désir de contrôler les hypothèses d'hier à la lumière de faits nouveaux — parfois aussi la tendance, humaine et même trop humaine, de faire de la place à des théories nouvelles, qui peuvent n'être que d'anciennes théories sous un déguisement verbal — toutes ces causes ont contribué à créer un état d'incertitude qui peut aboutir à une période de scepticisme, avant que le travail de construction et de synthèse ne soit repris. Pendant que cette lutte se poursuit, il y a des gens qui ont une manière suspecte de marquer les points. Il suffit qu'on réduise à peu de chose l'importance des tabous et du totémisme, qu'on nie l'existence de tabous et de totems chez les peuples d'ancienne culture comme les Juifs, qu'on écarte la théorie du sacrifice de Robertson Smith, si féconde en conséquences qu'exploitent les impies, pour que ces Messieurs deviennent prodigues d'éloges. Qui sont-ils ? Je veux être discret. Ce sont ces personnes qui prétendent encore expliquer l'origine des religions, de la morale et même de la société par la vertu d'une révélation faite à d'homme par la Divinité avant la Chute. Elles trouvent des alliés sinon pour appuyer cette thèse, du moins pour ruiner ou mettre en suspicion les thèses contraires. « Quelques pas de plus, écrivait M. Gaidoz en 1898, et M. Lang deviendra un Père de l'Église ' ». Il y a beaucoup de Pères dans l'Église, et beaucoup d'autres en dehors. Parmi ceux qui encouragent et stimulent l'œuvre de la critique appliquée aux conquêtes récentes de la science des religions, je distingue nettement les apôtres toujours actifs de la tradition et des religions établies. Assurément, la vérité, où qu'elle puisse être, est sûre de prévaloir avec le temps ; il n'est pas moins certain que l'approba-