‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 75 sur 198 · IV H · texte numérisé non relu

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pourrait être employé à l'amélioration de l'espèce humaine. Cette idée n'est pas si sotte qu'on ne doive en saluer l'apparition ; il y a tout juste quinze siècles de cela.

L'élément religieux de cet épisode est interpolé. Les commentateurs prétendent à l'envi que Samson a violé le contrat intervenu entre lui et Dieu, que la force de Samson ne résidait pas dans ses cheveux, mais dans son alliance avec Jahveh. Cela pourrait être vrai si Samson, à la prière de Dalila, avait coupé ses cheveux lui-même ; mais elle les fait couper à son insu, pendant son sommeil1; quand ils auront repoussé, Samson retrouvera sa force. C'est donc que cette force est magique, idée populaire dont il subsiste beaucoup de traces et que l'aspect de certains animaux, comme le lion, le taureau et le cheval, a pu suggérer de tout temps. Le port des cheveux longs est resté un insigne de royauté et de puissance ; les indigènes des îles de la Sonde étaient convaincus qu'on leur enlevait toute vigueur en les tondant ; les rois chevelus des Goths et des Francs pensaient de môme. Il n'y a pas longtemps, lorsque les tribunaux européens jugeaient des sorciers et des sorcières, on croyait si bien que leur force résidait dans leurs poils qu'on les rasait entièrement avant de les livrer à la torture ; une fois rasés, privés de leur force magique, ils ne résisteraient pas aux tourments et confesseraient leurs iniquités. L'inquisiteur Sprenger se contentait de raser la tête des femmes accusées de sorcellerie ; mais son bon collègue Cumanus fit raser de pied en cap 41 femmes avant de les faire monter sur le bûcher. On disait en Ecosse que Satan lui-même, du haut de la chaire d'une église, avait rassuré ses adeptes en les assurant qu'il ne leur arriverait aucun mal tant que leurs têtes seraient garnies de cheveux2. C'est dans cet ordre d'idées qu'il faut chercher l'explication de la chevelure magique de Samson, dépositaire de sa force surhumaine; cela n'a rien avoir avec le nazirat, au terme duquel le nazir consacre sa chevelure à Dieu. Mais le rédac-

1. L'intervention du barbier est ridicule; dans la légende primitive, Dalila devait couper elle-même les cheveux du héros.

2. Frazer, Golden Bough, III, p. 390-1 ; Magic Art, il, p. 180.

teur sacerdotal ne pouvait s'accommoder d'une histoire magique; obligé d'en conserver les données essentielles, qui nous permettent de la restituer aujourd'hui, il a fait intervenir l'Éternel et le vœu du nazir dans un vieux conte cananéen qui les ignorait.

Cependant les cheveux de Samson ont repoussé. Les Philistins célèbrent une fête au temple de Dagon et font paraître Samson pour les divertir (on ne dit pas comment; dom Calrnet croit que Samson dut se livrer à des singeries)1. Le temple était rempli d'hommes et de femmes ; tous les princes philistins s'y trouvaient et, sur le toit, environ trois mille personnes. Samson, appuyé aux deux colonnes du milieu du temple, adressa une prière à l'Éternel : « Daigne te souvenir de moi ! Daigne me rendre assez fort pour que je fasse payer d'un seul coup mes deux yeux aux Philistins ! » Et, pesant sur les deux colonnes, il ébranla le temple qui s'écroula, de sorte qu'il fit périr plus de Philistins en mourant qu'il n'en avait tué pendant sa vie. Ses frères et toute sa famille vinrent pour emporter son corps et l'ensevelirent dans le sépulcre de son père Manoah.

Ici encore, l'invocation à Dieu est une interpolation, puisque le principe de la force nouvelle de Samson réside uniquement dans ses cheveux qui ont repoussé. Ce dernier trait est seul primitif ; il devait faire partie de la légende cananéenne. Cette légende était d'ailleurs moins illogique que celle de la Bible, puisqu'elle représentait Samson comme un géant ; quelle que fût la construction supposée du temple de Dagon, un géant seul pouvait ébranler à la fois les deux colonnes qui le supportaient par le milieu.

Voltaire, après avoir raconté l'histoire de Samson, dit qu'elle était faite pour la farce italienne. Aujourd'hui nous

1. Sans songer à Doua Calnael ui à Samson, Mme Dauiel Lesueur parle des « singeries » qu'un dompteur impose à un lion dans une ménagerie (Madame t ambassadrice, 18° éd., p. 42).

n'en rions plus, mais nous l'expliquons. On peut, à cela seul, mesurer les progrès qu'a faits l'exégèse, sans oublier, d'ailleurs, que ces progrès eussent été impossibles si Voltaire, autre Samson, n'avait pas d'abord ébranlé le temple où d'autres ministres, qui n'étaient pas ceux de Dagon, tenaient aveuglé et enchaîné le génie humain.

Ce serait pourtant une erreur de croire qu'une thèse comme celle que je viens d'exposer puisse être acceptée, même à cette heure, par l'exégèse non laïque. Elle est certainement entachée d'hérésie et sent le fagot. Le pape Léon XIII écrivait en 1894, dans l'Encyclique Provident/ ssimus Deus : « Tous les livres entiers que l'Église a reçus comme sacrés et canoniques ont été écrits sous la dictée de l'Esprit-Saint... Dieu, souveraine vérité, ne peut être l'auteur d'aucune erreur. » Aussi le P. Lagrange, commentant l'histoire de Samson en 1903, a-t-il dû écrire ces lignes où se mêlent l'erreur et la vérité : « Le cadre historique est parfaitement déterminé et rien n'autorise à mettre en doute la lutte du héros danite contre ses ennemis. Il paraît cependant clairement par le texte même que la verve populaire s'est exercée à propos de Samson. Il a d'ailleurs le cachet d'un héros populaire : bravoure à toute épreuve, faiblesse envers le sexe, esprit caustique et mordant. Mais rien de tout cela n'est mythologique l. » Cette réserve, qui annule ce qui précède — cela est fréquent dans l'exégèse orthodoxe, ou qui s'efforce de le paraître — empêchera l'excellent P. Lagrange de me donner raison dans sa Revue biblique, si je publie quelque jour cette conférence. Mais voici un distinguo plus subtil dû à un prêtre catholique hollandais, l'abbé Sloet, qui commenta, en 1905, l'histoire de Samson. Avec l'approbation de l'abbé Coppieters (de Louvain), il écrit ceci* : « Un auteur inspiré de l'Ancien Testament est excité par l'Esprit- Saint à rassembler des récits oraux ou écrits pour en composer une histoire d'Israël. Cela ne signifie pas que toutes ses narrations, même dans le détail, soient historiquement

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