Revue moderniste, 1912, p
de saint Jean que ce docétisme extravagant a trouvé sa plus complète expression.
Une conséquence logique de cette conception du docétisme, c'est, semble-t-il, qu'il n'a pu naître qu'en pays hellénique, à Alexandrie, à Antioche, à Ephèse, loin des lieux et des hommes qui avaient été témoins de la vie matérielle de Jésus et de sa mort, dans des cercles où la croyance à sa divinité ne souffrait pas de contradiction.
Or, c'est précisément le contraire que nous montrent les textes. Le docétisme extrême est né en Palestine; le docétisme extrême est qualifié de judaïsant. Je dis le docétisme extrême, car il a existé des formes atténuées et philosophiques du docétisme; mais je parle ici de ce docétisme radical et très ancien dont les docteurs alexandrins et les Actes de saint Jean (première moitié du 11e siècle) nous ont conservé le souvenir.
Pour démontrer que ce docétisme radical est palestinien, nous pouvons alléguer des preuves assez fortes. D'abord, il y a la phrase bien connue de saint Jérôme : « Alors que plusieurs des apôtres vivaient encore, alors que le sang du Christ n'était pas encore sec en Judée, il se trouvait des gens pour affirmer que le corps du Seigneur était un fantôme. » (Adv. Lucifer., § 23.) On dira peut-être que saint Jérôme est un auteur tardif ; mais son témoignage paraît être confirmé par saint Ignace (vers 115), qui combat en plusieurs passages le docétisme et l'accuse dejudaïser : « Saint Ignace, dit Mgr Batifïol, relève un autre aspect du « docétisme, à savoir ses attaches avec le judaïsme. On croit, « en effet, qu'Ignace n'a pas eu affaire à deux mouvements, « l'un docète, l'autre judaïsant, mais à un seul mouvement « qui était ensemble docète et judaïsant. Les hérétiques « d'Ignace vivent suivant le judaïsme, alors que nous devons « vivre suivant le Christ. « Quelle absurdité, écrit-il, d'avoir « sur les lèvres Jésus-Christ et de judaïser! » Et encore : « Si « quelqu'un vous enseigne le judaïsme, ne l'écoutez pas. « Mieux vaut entendre le christianisme enseigné par un cir- « concis que le judaïsme par un incirconcis ». Il ne s'agit pas
« d'un judaïsme de pratique, qui consisterait à observer le sab- (f bat ou la circoncision, mais d'un judaïsme de foi, qui estprê- « ché par un incirconcis. » (Revue biblique , 1911, p. 180-181.)
L'incirconcis, c'est-à-dire le chrétien qui enseigne le « judaïsme », c'est, pour saint Ignace, le professeur de docétisme. Mais le judaïsme qu'il enseigne n'est pas tout le judaïsme; ce n'est ni le judaïsme rituel, ni la foi juive ; c'est une opinion particulière qui est celle des Juifs ou qui, sur un point important, s'inspire de la leur. Cette opinion, Ignace ne nous la révèle pas d'une façon expresse , mais indirecte. Les chrétiens qui l'enseignent « ne parlent pas de Jésus descendant de David et fils de Marie, qui a été enfanté vraiment, qui a mangé et bu, qui a souffert sous Ponce- Pilate, qui a été crucifié vraiment et est mort, qui est ressuscité vraiment des morts ». — « Vous, dit Ignace aux Smyrnéens, vous ne doutez pas que le Christ soit vraiment descendant de David selon la chair, vraiment enfanté d'une vierge, baptisé par Jean, vraiment percé de clous pour nous dans sa chair au temps de Ponce Pilate et du tétrarque Hérode. » Pourquoi Ignace insiste-t-il ainsi sur ce que nous appellerions aujourd'hui les « données chronologiques » du problème? Il doit avoir pour cela quelque raison.
Le docétisme chrétien semble donc très nettement une façon de concilier l'idée chrétienne du Christ divin et spirituel, sans laquelle il n'y a pas de christianisme, avec un .r judaïque. Comment cet x pouvait-il être formulé par les Juifs, dont ces chrétiens docètes subissent la pernicieuse influence? Évidemment ainsi : « Le Jésus dont vous nous parlez n'était pas un descendant de David; il n'était pas fils de Marie ; il n'est pas venu au monde; il n'a ni mangé, ni bu ; il n'a pas été baptisé par Jean; il n'a pas été crucifié du temps de Pilate et d'Hérode; il nous est complètement inconnu. » Ceci n'était pas du docétisme, car l'idée même d'un juif docète est absurde, mais la négation circonstanciée de l'existence de Jésus à l'époque où les chrétiens plaçaient sa vie et sa mort.
Le docétisme radical des chrétiens du Ier siècle est donc un expédient pour répondre à une insolente négation qui se
produisait, chose remarquable, non pas à Éphèse ou à Alexandrie, mais sur le théâtre même de l'activité terrestre de Jésus, non pas un ou deux siècles après, mais presque au lendemain de sa mort.
« Oui, disaient ces docètes aux Juifs, vous n'avez pas connu Jésus en chair, par ce motif qu'il n'a pas existé suivant la chair; mais les apôtres et les foules des fidèles l'ont entendu, l'ont vu ; on l'a vu sur la croix du temps de Pilate; on l'a vu ressuscité. C'était un fantôme divin, un être aérien et tout spirituel que les yeux ont vu, dont les oreilles ont perçu la voix, mais qui ne pouvait être saisi parle toucher. »
En présence des négations des Juifs palestiniens, les chrétiens avaient, semble-t-il, une manière plus simple de leur fermer la bouche sans recourir aux subtilités du docétisme : c'était d'alléguer, à l'appui du Jésus en chair, des témoignages, des documents authentiques, par exemple un acte du sanhédrin ou de la chancellerie de Pilate. Pourquoi ne Font-ils pas fait? J'hésite à répondre; mais peut-être n'existait-il pas de documents authentiques, ou n'avait-on pas encore songé à en produire d'autres. Cela expliquerait bien des choses : l'antériorité du docétisme par rapport aux Évangiles, comme le savait saint Jérôme; le caractère nettement anti-docète de nos quatre Évangiles, même du quatrième; la susceptibilité de l'Église en cette matière et la condamnation de lÉvangile de Pierre, parce qu'il s'y trouvait des marques isolées de docétisme.
L'auteur d'une excellente vie de Jésus d'après les apocryphes, M. Walter Bauer, dit qu'il n'y a pas de trace, dans la littérature chrétienne ou antichrétienne des premiers âges, de ce paradoxe déjà familier à Voltaire et repoussé par lui, qui nie la réalité historique de Jésus. En effet, si des textes aussi subversifs avaient existé, l'Église n'aurait pas permis qu'ils parvinssent jusqu'à nous, fût-ce dans les bas-fonds de la littérature juive, où les stupides calomnies du Toledoth lui ont paru à bon droit inofïensives. Mais il me semble impossible de ne pas conclure, tant des assertions du docétisme radical que du reproche fait aux docètes de judaïser,
à l'existence d'un parti juif, contemporain des apôtres et encore puissant au début du 11e siècle, qui déclarait ne rien savoir de Jésus. Encore une fois, ce n'étaient pas des docètes, ivres de la notion du Christ divin, mais des gens résolument hostiles à l'idée de la divinité de Jésus et qui contestaient aussi le Jésus terrestre. Les docètes judaïsaient en renonçant à croire au Jésus de chair ; ils christianisaient en affirmant avec d'autant plus de force le Christ spirituel. A ces hommes dangereux, Ignace préfère encore le circoncis, qui, sans croire à la divinité de Jésus, admet du moins qu'il a existé et qu'il est mort sous Pilate. Ignace a raison ; il a raison encore quand il s'écrie : « Si les actions du Christ ont été une apparence, à quoi bon souffrirai-je? Car c'est pour souffrir avec lui que je souffre tout! »
On objectera peut-être que le docétisme est né en Palestine parce que les Juifs, dans l'attente du Messie glorieux, se montraient plus scandalisés que les gentils de la mort ignominieuse sur la croix. Mais il eût suffi, pour leur répondre, d'admettre que le Christ crucifié n'était qu'un fantôme, qui avait dépouillé son corps mortel au moment de la Transfiguration. Or, les textes de saint Ignace prouvent que le docétisme radical s'appliquait à la vie de Jésus tout entière, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Ce n'est donc pas le « scandale de la croix » qui a pu le suggérer.
Les conclusions que je viens d'exposer sont graves ; elles semblent offrir l'équivalent d'un document palestinien du ior siècle qui viendrait à l'appui du scepticisme intransigeant de Benjamin Smith. Je ne demande qu'à les voir discuter et réfuter; je respecte et j'écoute volontiers les théologiens ; je les prie seulement de me répondre par des arguments, non par des injures, parce que je dois déjà à leur libéralité une ample collection de celles-ci et que j'ai besoin de ceux-là pour m'éclairer.
L'article qui précède m'a valu la réponse que l'on va lire; je la publie intégralement, sauf une longue note qui traite d'une question un peu différente.
Le docétisme et l'historicité de l'existence de Jésus ».
Quelques réflexions sur la lettre de M. Salomon Reinach.
Dans le numéro d'avril 1912 de la Revue Moderniste (p. 184 et suiv.), M. Salomon Reinach pose en thèse que le docétisme est une réponse à ceux des Juifs qui niaient que Jésus eût existé « à l'époque où les chrétiens plaçaient sa vie et sa mort »*, et présente un ensemble de documents d'où il tire des conclusions « graves ». Ces conclusions, M. Salomon Reinach juge qu' « elles semblent offrir l'équivalent d'un document palestinien du Ier siècle qui viendrait à l'appui du scepticisme intransigeant de Benjamin Smith ». Or « il est impossible » (affirme M. S. Reinach) de ne pas arriver à ces conclusions.
Toute la question est donc celle-ci : ressort-il des textes allégués par M. Salomon Reinach qu'il y ait eu, au 1er siècle, des Juifs niant que Jésus, fils de Marie, ait existé?
L' « incirconcis juda'ïsant » de saint Ignace « ne parle pas de Jésus fils de Marie, qui a été enfanté vraiment », etc. Je souligne vraiment : car le reproche de saint Ignace semble bien porter sur ce fait que les docètes contestaient la réalité en soi du corps de Jésus. C'est encore ce même vraiment qui revient dans la seconde citation faite par M. S. Reinach. Cet adverbe se trouve quatre fois dans la première citation et trois fois dans la seconde : il est donc, évidemment, le mot important. De ces deux textes on ne peut conclure que ceci : 1° les docètes ne croyaient pas que le corps de Jésus, fils de Marie, fût vraiment le corps du Christ;
\. [Revue moderniste, 1912, p. 230-235.]
2. J'avoue ne pas comprendre très bien le sens de cette restriction. Peu importe en effet, si Jésus à vécu, que ce soit ou non à« l'époque où les chrétiens plaçaient sa vie et sa mort ». Et s'il ne s'agit que de constater la date exacte de ces événements, je ne vois plus où tend l'argumentation de M. Salomon Reinach. [J'ai voulu dire que les Juifs ont dû se contenter de nier l'existence du Jésus postulé par les Évangiles, celui qui souffrit sous Pilate; ils ne pouvaient contester que d'autres docteurs, à différentes époques, eussent porté le nom très répandu de Jésus. — S. R.]