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LE DOCÉTISME ET L'HISTORICITÉ DE L'EXISTENCE DE JÉSUS

Il apparaît donc, si je l'ai montré en effet, que les conclusions de M. Salomon Reinach sont, pour le moins, incertaines et qu'il y aurait peut-être lieu de ne pas les accepter sans examen. Cependant, n'étant point théologien, je ne suis pas infaillible; s'il m'est arrivé de me tromper, je le reconnaîtrai bien volontiers quand on m'aura fait voir où et comment, n'ayant été guidé, dans ces quelques observations, que par le vif désir de voir se faire, en ces questions obscures, un peu de lumière et de vérité.

Paul-Louis Couissin.

A mon tour, j'ai répondu à la letlre de M. Couissin, sans me dissimuler non plus qu'il s'agit de questions extrêmement difficiles où les affirmations, quelles qu'elles puissent être, ne sont pas de mise, mais qu'il y a toujours profit à discuter entre historiens.

Saint Ignace et le docêtisme.

M. Couissin paraît admettre que le docêtisme radical est palestinien (je le crois, mais voudrais en être sûr) ; il admet aussi que le docêtisme visé par saint Ignace est un compromis ; seulement, il se figure autrement que moi les deux doctrines entre lesquelles le subterfuge du docêtisme aurait tenté de faire la paix.

Je suis tenté d'admettre, comme ayant donné lieu à un compromis, ces deux thèses opposées: a) Les chrétiens affirment que le Jésus historique est le Christ; b) Certains juifs disent qu'ils ne savent rien de Jésus et n'ont pas de témoignages dignes de foi à son égard.

M. Couissin, lui, admet ces deux thèses opposées : a) Les chrétiens affirment que Jésus est le Christ ; b) Certains juifs objectent que Jésus ne peut être le Messie, n'étant pas fils de David, s'étant élevé contre la Loi, ayant subi une mort ignominieuse.

Je ne crois pas que le docêtisme puisse être un compromis entre ces deux thèses-là ; M. Couissin lui-même semble

éprouver quelque embarras à le croire : « Puisque le juif déniait à Jésus la qualité du Messie, le docète, déniant au corps de Jésus la qualité de corps du Messie, pouvait, avec vraisemblance, être accusé de judaïser ». Cette « quelque vraisemblance » est, à mon avis, une complète invraisemblance, une impossibilité. Nier que Jésus ait été le Messie fils de David, ce n'est nullement nier son corps, mais, si Ton peut dire, l'affirmer sans réserves, affirmer qu'il fut complètement homme et qu'il n'y avait en lui rien d'immatériel, rien de divin, en dehors de ce qu'il y a de divin et d'immatériel dans tous les hommes.

Voici à mon avis, un passage capital de saint Ignace {aux Magnésiens, chap. 11) : « Je veux vous mettre en garde contre les pièges des vaines doctrines ; je veux que vous soyez parfaitement informés et convaincus (peplérophorêsthai) de la naissance (du Seigneur), de sa Passion et de sa Résurrection, arrivées sous le gouvernement de Ponce Pilate, faits vraiment et sûrement (aiéthôs kai bebaiôs) accomplis par J.-C, notre espérance ;).

Pourquoi cette indication de date (qui revient ailleurs) : « Sous le gouvernement de Ponce Pilate? » On ne prend pas la peine d'affirmer, dans une polémique, ce qui n'est pas nié par d'autres. Tel incrédule pouvait dire : « Il a bien pu y avoir un crucifié nommé Jésus, mais je n'en trouve pas trace au temps où Pilate était gouverneur ». Josèphe n'en a pas trouvé trace non plus, ni Juste de Tibériade, et le fabricant païen de la relation sur la mort de Jésus, citée par Eusèbe, paraît avoir été dans le même cas, puisqu'il plaçait cet événement en l'an 21 , antérieurement au gouvernement de Pilate ». Ignace en sait plus long qu'il ne dit sur ces controverses, dont il a dû longuement s'occuper à Antioche pendant son épiscopat. Les opinions qu'il combat dans ses lettres, écrites au cours de son dernier voyage, ne sont pas nouvelles pour

1. Eusèbe, Hist. ecclés., I, 9. Le faussaire païen avait placé la mort du Christ sous le quatrième consulat de Tibère (septième année de son règne), alors que, suivant Josèphe, Pilate ne devient gouverneur que la douzième année du règne de ce Prince.

lui; c'est bien à Antioche, ville où les juifs étaient nombreux et où le cbristianisme prit naissance comme secte distincte, qu'il a compris tout le venin du docétisme judaïsant, contre lequel il prémunit les fidèles des autres communautés, lors même qu'ils n'en sont pas infectés encore.

« Je vous exhorte, écrit il aux Philadelphiens (chap. 8), d'agir toujours non suivant l'esprit de dispute, mais suivant la connaissance du Christ. En effet, j'ai entendu dire à certains hommes : « Si je ne trouve pas (telle chose) dans les archives, je ne crois pas (à cette chose) dans l'Évangile ». Et comme je leur répondais : « C'est écrit (dans l'Ancienne Loi), ils me répondaient : « C'est là toute la question ». Mais, pour moi, les archives sont J.-C; mes archives intangibles sont sa croix et sa mort et sa résurrection et la foi qui vient de lui . . . »

On a fait, sur ce passage, d'incroyables contresens, qui ne paraissent pas toujours involontaires1. Ma traduction est d'accord avec celle de G. Krûger, dans les Neutesiamentliche Apokryphen de Hennecke (1904, p. 128) : « Wenn ich's nicht in den (alten) Urkunden finde, im Evangelium glaube ich's nicht », — à cela près que Krùger, hésitant entre les lectures archaïoïs et archéïoïs, a cherché une équivoque en traduisant : « les vieux documents ». Mais il est certain que la lecture archéïoïs, confirmée par l'ancien texte grec développé du ive siècle, est seule correcte ; il faut donc traduire : « dans les archives ».

De quelles archives parlaient les adversaires d'Ignace"? Je ne vois qu'une réponse admissible : Les archives de Césarée. Cette ville, dont la bibliothèque devait tant servir à Eusèbe, était la capitale de la Palestine (caput Paiaestinae, Tacite, Hist., II, 79), le siège du gouvernement romain ; c'est là, et non à Jérusalem que devaient être conservées les archives où l'on pouvait espérer découvrir des témoignages sur Jésus. Dans les villes d'Asie, on avait un grand souci des archives

1. « J'ai entendu dire à certaines gens : Je rie crois qu'à ce que je trouve (Unis vos: archives, c'est-à-dire dans V Évangile » (trad. A. Leloog, p. 77, d'accord avec Zahn et Fnnk). Voici le grec : èm\ vyxouffâ •uvtov )vEy6vrwv oxt èàv fj.Y| èv xoïç àp-/etotç £{ipw èv tw eùayysXîw où tucjtîvw.

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municipales (Genouillac, L'Église au temps d'Ignace, p. 6) ; les archives provinciales ne devaient pas être moins bien tenues et gardées.

Ignace ne dit pas au juste ce que ses adversaires refusent de croire (bien que cela soit affirmé par l'Évangile et prédit par l'Ecriture) parce qu'ils n'en trouvaient pas mention dans les archives. Mais procédons par élimination. Il tombe sous le sens qu'il ne pouvait être question de la filiation davidique de Jésus, de ses miracles, de son court enseignement ; il ne pouvait s'agir que de sa naissance, de sa mort, de sa résurrection. A,u paragraphe suivant de la lettre aux Philadelphiens, Ignace fait l'éloge des anciens prophètes d'Israël et ajoute : « Il y a un trait particulier (exaireton) dans l'Evangile (opposé à l'Ancienne Loi) : la venue du Sauveur, sa Passion et sa Résurrection ». Cela prouve, sans doute possible, que l'Évangile, pour Ignace, n'est pas tel ou tel de nos Évangiles, tel ou tel recueil de discours du Seigneur, mais l'histoire de Jésus, dont les faits essentiels — naissance miraculeuse, Passion et Résurrection — composent le credo irréductible du vrai chrétien.

Voici donc, si je ne m'abuse, un fait nouveau : à Antioche de Syrie, aux environs de l'an 100 de notre ère, il existait une école critique qui, demandant des documents sur la vie terrestre de Jésus et cherchant vainement ces documents dans les archives, importunait saintlgnace de ses négations. Le saint répondait : « Mais ces événements ont été nettement prédits dans les livres de l'Ancienne Loi » ! Les sceptiques objectaient : « Mais c'est là toute la question ! ' Vous supposez la réalisation des prophéties de l'Écriture, c'est-à-dire précisément ce qui est en cause ». Saint Ignace se tirait d'affaire, non en alléguant les témoignages prétendus de contemporains du Christ ou d'hommes qui avaient connu ces contemporains — ce fut, à la même époque, la méthode suivie par les presbytres d'Éphèse — mais pas une phrase sonore sur

1. Tout le monde traduit ainsi le grec upéxsuat ; mais je ne connais pas d'emploi analogue de ce verbe.

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les « archives intangibles » qui sont Jésus lui-même, sa vie et sa croix.

M. de Genouillac (op. laud., p. 221) appelle cela très justement « un schisme d'intellectuels». Que ces intellectuels d'Antioche fussent juifs ou seulement judaïsants — puisqu'on leur objecte les Écritures, ils sont tout au moins capables de les lire — peu importe ; comme les intellectuels d'autres temps et d'autres pays, ils ont réclamé, avant de croire, des preuves documentaires et ont refusé leur adhésion à ceux qui ne leur en fournissaient pas.

Il y avait encore un moyen d'écarter l'objection tirée du silence des parchemins : il consistait à dire que ces documents écrits, au service des puissants de la terre et des païens, n'étaient pas de Dieu, mais du Diable, et que si le Diable, roi de ce monde terrestre (et des archives) n'avait pas enregistré les événements de la vie de Jésus, c'est que ces événements, étant divins, lui avaient échappé. Voilà comment paraît raisonner saint Ignace dans un passage de sa lettre aux Ephésiens (chap. 19) que M. Harnack trouve à bon droit très étrange (besonders seltsam). Le texte grec est certain, ayant été cité parOrigène

« Le prince du monde (Satan) n'a eu connaissance ni de la virginité de Marie, ni de son enfantement, ni de la mort du Seigneur; trois mystères retentissants' qui se sont accomplis dans le silence de Dieu ».

Je n'ignore pas, M. Couissin voudra bien le croire, tout ce qu'on a écrit sur ce passage pour l'expliquer ou pour

4. En grec, p.vcrqpia. xpauv^ç, ce qui est une expression bien étrange. — Les commentateurs ont remarqué avec raison qu'IgDace s'inspire ici de saint Paul, Cor., Il, 7, passage également très obscur. Mais Paul ne parle ni de Marie, ni d<:> la naissance de Jésus, ni de sa mort. Voici la traduction de Reuss : « Je prêche la philosophie divine, autrefois secrète et cachée, que Dieu, avant les siècles, a décrétée d'avance pour aboutir à notre gloire et qu'aucun des chefs de ce siècle n'a connue (car s'ils l'avaient connue, ils n'auraient pas crucifié le glorieux Seigneur) ». On ne peut expliquer ici Ignace par saint Paul, puisqu'ils ne parlent pas des mêmes choses ; Ignace n'a été influencé que par la rédaction de Paul, non par sa pensée.

l'écarter '; mais je le prends tel qu'il est, sans chercher finesse. Ignace s'exprime assez clairement : il s'adresse, sans les nommer, aux intellectuels d'Antioche qui ont vainement cherché une trace de Jésus dans les documents publics et il leur répond (je développe son texte comme je le comprends) : « Laissez-moi donc tranquille avec vos archives, recueil des témoignages de Satan, ce prince de ce monde, sur le monde qui est soumis à ses lois ! S'il n'y est question ni des parents de Jésus, ni de sa naissance, ni de sa mort, c'est que les mystères de notre foi, devenus si célèbres, ont été dissimulés par Dieu à son ennemi ! »

Bon et honnête Ignace, qui, tout en méprisant les méthodes sévères de l'histoire, fais à l'histoire les plus précieux des aveux ! J'ai déjà dit que les presbytres d'Éphèse procédaient autrement : ils fabriquaient de l'histoire avec de faux témoignages, et quelle histoire ! Le quatrième Évangile, les fables d'Irénée sur Jésus cinquantenaire, tout ce que la théologie même orthodoxe n'a jamais admis sans réserves, tout ce que la théologie libérale repousse comme un roman, car s'il fallait recevoir les contes d'Éphèse, là où ils s'écartent de la tradition synoptique, il faudrait commencer par sacrifier celle-ci, avant de les sacrifier tous les deux.

En 150, quarante ans après Ignace, quand Justin veut persuader aux païens que tout s'est passé comme le raconte l'Évangile, il allègue des actes de Pilate, ta epi Pontiou Pilatou genomena akta. C'est qu'entre 110 et 150, l'officine des faux a commencé à travailler; à défaut de documents authentiques d'archives, on a mis en circulation des textes supposés. Le métier était bon; il a trouvé beaucoup d'amateurs. Faut-il rappeler ici les fausses décrétales et la non moins fausse donation de Constantin ? Je n'ai nulle envie de conclure de tout ceci — et d'autres considérations que j'ai déjà fait valoir, ou que je réserve — à la non-existence de Jésus. Il est impossible de

1. Explication courante : le Diable ignorait la portée et les effets (!) de la naissance et de la mort de Jésus; il fut l'instigateur de la mort du Christ sans savoir que cette mort était le salut de l'humanité, la fin de sou propre règne (Ignace et Polycarpe, éd. Lelong, p. 24). L'absurdité de ce commentaire saute aux yeux.

démontrer qu'il n'y eut pas en Palestine, vers l'an 30, un docteur nommé Jésus. Mais que ce docteur, homme libre, ait été crucifié sans cause par les Romains, ou pour le plaisir d'accomplir les prophéties de l'Ancienne Loi — que nous possédions un récit historique de la Passion (dont le seul prétendu témoin est un faussaire)' — qu'il y ait même un grain de vérité dans les récits qui la concernent, voilà ce que je nie depuis des années et ce qu'on niait déjà à Antioche il y a dix-huit siècles, si je comprends et traduis correctement les passages cités.

1. Iuutile de démontrer à nouveau que Jeau, XIX, 25-27, n'est pas Je l'histoire. « Ou ne doit pas oublier que les Synoptiques ignoraient la présence de Marie à Jérusalem pendant la Passion ». (Loisy, Quatrième Evangile, p. 880). L'afflrmation du disciple « qui rend témoignage de ces choses » (XXI, 24) fait partie d'une addition frauduleuse au quatrième Évangile. « On mettait en avant un disciple qui prenait la place de l'anonyme et fournissait au livre la recommandation dont il avait besoin » (ibid., p. 950). Quant aux Synoptiques, je prie qu'on lise le récit de la Passion depuis l'arrestation de Jésus et la fuite des Apôtres ; si l'on se demande à chaque pas : « Qui a pu raconter ces choses pour les avoir vues ou entendues? », on se rendra compte qu'elles n'ont pu l'être de personne.

Les Odes de Salomon

La publication, par M. Rendel Harris, des Odes de Salomon*, d'après un manuscrit syriaque du xvie siècle, pose des questions extrêmement difficiles et compliquées.

On connaissait déjà cinq de ces odes par le texte copte de la Pistis Sophia (vers 260) ; nous avons maintenant la collection des 42 odes, à l'exception de la seconde. La citation latine de deux vers de l'ode 19 par Lactance (Instit., IV, 12, 3) correspond précisément à un passage de notre ode 19 (6,7) Il n'est pas douteux que le recueil original ait été lu en grec, en latin, en copte et en syriaque. Ce reeueil est cité, à la suite des Psaumes de Salomon, dans la Stichométrie de Nicéphore (ixe siècle), parmi les Antilegomena de l'Ancien Testament3; dans le manuscrit de M. Rendel Harris, les Odes précèdent les Psaumes. La Pisêis Sophia et Lactance allèguent

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