Revue de l'histoire des Religions, 1910, p
2 Rendel Harris, The odes and psalms of Solomon, Cambridge, 1909 (éd. populaire chez Headley, 1910). — Ad. Harnack et J. Flemming, Ein jiidischchristliches Psalmbuch, Leipzig, 1910 ; A. Ungnad et W. Staerk, Die Oden Salomos, Bonn, 1910; W. E. Barnes, The Expositor, juillet 1910 (non vidi) ; Journal of Iheological Studies, juillet 1910 ; Wabnitz, Revue de théologie, juillet 1910; J. H. Bernard, Journal of Iheological Studies, octobre 1910; F. Spitta, Zeitschrift fur N. T. Wiss., 1910, p. 193 et p. 259 ; J. Haussleiter, Theol. Literaturblatt, XXXI, 12 ; Anonyme, The Times, 7 avril 1910 (non vidi) ; Spreugling, American Journal of theology, oct. 1910; R. H. Charles, Review of theology, oct. 1910; Batiffol et Labourt, Revue biblique, oct. 1910; F. Schulthess, Zft. f. Neutest. W., 1910, p. 249; H. Guokel, ibid., p. 291; W. Staerk, Zft. filr wiss. Theol., LU, p. 289 (non vidi) ; Zahn, Neue Kirchl. Zft., 1910, p. 667; Diettrich, Reformation, 1910, nos 19-33 (non vidi); Wellhausen, Goett.gel. Anz., 1910, p. 629 (contre Harnack); A. D. et S. Reinach, Revue moderniste, 1910, p. 418, 457; Ch. Bruston, La Vie Nouvelle, 31 déc. 1910. Je dois des remerciements auxR. P. Bollaudistes de Bruxelles qui m'ont admis à recueillir, dans leur riche bibliothèque, la bibliographie du sujet (nov. 1910).
3. 11 est aussi cité parmi les Antilegomena dans la Synopsis Sanclae Scripturae dite d'Athanase, après les Macchabées et avant Susanne.
les Odes comme faisant partie du canon de l'Ancien Testament; la Pistis les commente au même titre que le Psautier davidien.
Les Psaumes de Salomon, connus depuis le xvne siècle et très accessibles aujourd'hui dans l'excellente édition de MM. Viteau et Martin (Paris, Letouzey, 1911), sont datés par les allusions qu'ils contiennent au pillage du temple et à la mort de Pompée (48 av. J.-C). On est d'accord pour les considérer comme juifs et palestiniens ; on n'y a pas signalé d'interpolations chrétiennes, bien que ces psaumes et le Nouveau Testament offrent de nombreux points de contact. « La similitude entre les deux recueils, écrit M. Viteau, réside dans l'esprit qui les anime, dans les pensées et les sentiments. L'élément doctrinal, religieux et pieux est le même dans les deux livres ». (Op. L, p. 165.)
Si les Odes récemment découvertes n'offraient pas de « similitude » plus frappante avec les livres du Nouveau Testament, on n'aurait pas hésité un instant, vu le titre qu'elles portaient1 et les quelques mentions qu'on en trouve dans l'ancienne littérature chrétienne, à les considérer comme des œuvres juives et palestiniennes du Ier siècle avant notre ère, issues de la même officine que les Psaumes.
Mais les Odes n ont pas du tout le même caractère que les Psaumes : 1° Des passages assez nombreux paraissent supposer une connaissance de la tradition évangélique ; d'autres ont semblé à M. Harnack marquer comme un acheminement vers la théologie mystique de saint Jean. 2° S'il n'y a pas de contact certain avec les trois Synoptiques, on relève des analogies très précises avec les Évangiles apocryphes. 3° Quelques passages paraissent impliquer que le Temple est encore debout; il n'y a pas d'allusion à la catastrophe de 70. 4° L'auteur ignore la Loi ou ne s'en préoccupe à aucun degré; il ne dogmatise point; il ne mentionne ni le péché, ni la pénitence. C'est, dit M. Harnack, un dévot « libéral » ; c'est un « impressioniste », hasarde M. Gunkel (p. 315).
1. Le manuscrit de M. R. Harris étaut mutilé au début, ou n'en connaît pas le titre exact.
Pour répondre aux données essentielles de la question, les théories suivantes ont été émises (je ne prétends pas les connaître toutes) :
1° D'après M. Rendel Harris, quelques-unes des Odes sont juives; mais la plupart sont l'œuvre d'un judéo-chrétien, vers la fin du Ier siècle de notre ère.
2° D'après M. Harnack, ces Odes sont purement juives, mais elles ont été interpolées par un rédacteur chrétien vers l'an 100.
3° D'après M. J. H. Bernard, ce seraient les chants des Baptisés nouvellement admis dans l'Église, composés vers l'époque de saint Justin.
4° MM. Barnes et Gunkel ont noté, dans les Odes, des allusions aux prophètes montanistes.
5° Il n'y a rien de juif dans ces Odes, disent MM. Wellhausen, Gunkel et Preusschen; au contraire, elles célèbrent le triomphe du christianisme. Ce sont des poèmes gnostiques, où la mention de digues contre les flots fait songer à l'Egypte (Gressmann), dont le mysticisme est hellénistique et païen, mais non juif (Wellhausen). C'est d'ailleurs un gnosticisme sans dualisme, non dogmatique, que nous ne connaissions pas encore, un proto-gnosticisme (je ne tiens pas du tout au mot, déclare M. Gunkel, p. 327). Enfin, M. Preusschen, d'accord surle fond avec M. Gunkel, promet de démontrer que ces hymnes faisaientpartie du psautier valentinien (Z/V.,p. 328).
MM. Spitta et R. H. Charles se placent, avec quelques réserves, du côté de M. Harnack'; MM. J. Haussleiter et Sprengling approuvent en substance les vues de M. Harris.
Personne, à ma connaissance, n'a encore émis l'opinion que les Odes seraient purement juives et non interpolées. Ce serait une témérité bien extravagante. Sans doute, telle était l'opinion de ceux qui lisaient, chantaient, copiaient et traduisaient ces odes pendant les premiers siècles de l'Église ; c'était aussi, évidemment, l'opinion des cercles auxquels
1. M. Spitta admet environ 50 vers chrétiens en plus de M. Harnack (p. 290). Il pense que le recueil primitif comprenait 40 poèmes, dont le dernier résume brillamment les autres (p. 269); les nns 41 et 42 sont chrétiens.
s'adressait la Pistis Sophia. Mais la critique moderne est devenue très ombrageuse à l'égard d'écrits qui préfigurent et prophétisent. Depuis qu'elle n'allègue plus ou n'allègue que très discrètement les prophéties pour confirmer l'histoire évangélique, elle est disposée à minimiser les prophéties apparentes ou à les éliminer en les qualifiant de fraudes pieuses. Dans le cas d'un ouvrage comme le Testament des Patriarches, cette attitude est la seule qui soit admissible, car les interpolations de cet écrit juif, peu nombreuses d'ailleurs, sont évidentes et s'enlèvent, pour ainsi dire, à h main. La chose est plus difficile quand il s'agit des Odes ; il est également difficile de faire à chacune un sort à part, de qualifier les unes de juives, les autres de chrétiennes, tellement le style en est uniforme, tellement les parties christologiques tiennent au contexte. La loyauté de M. Harnack ne s'est pas dissimulé cet embarras. D'abord, à ses yeux, l'interpolateur est un homme très avisé : « Il a partout évité le nom de Jésus, sans doute pour faire croire que les Odes étaient des prophéties de l'Ancien Testament » (p. 107). Puis, M. Harnack n'est pas toujours sûr des interpolations qu'il signale : « Quelques-unes de mes atéthèses ne sont pas certaines à mes propres yeux » (p. iv). Citons des exemples. Voici la traduction de l'ode 19, donnée par M. Labourt ; elle fournit un spécimen instructif de cette très étrange littérature :
« Une coupe de lait m'a été apportée et je l'ai bue dans la douceur et la suavité du Seigneur. Le Fils est cette coupe et celui qui a été trait, c'est le Père, et celui qui l'a trait, c'est l'Esprit Saint, parce que ses mamelles étaient pleines et il voulait que son lait fût répandu largement. L'Esprit Saint a ouvert son sein ; il a mêlé le lait des deux mamelles du Père et a donné le mélange au monde à son insu, et ceux qui le reçoivent dans sa plénitude sont ceux qui sont à droite. L'Esprit étendit ses ailes (?) sur le sein de la Vierge et elle conçut et enfanta, et elle devint mère vierge avec beaucoup de miséricorde ; elle devint grosse et enfanta son fils sans douleur ; et afin qu'il n'arrivât rien d'inutile (?), elle ne demanda pas de sage-femme pour l'assister; comme un homme (?) elle l'enfanta volontairement, elle l'enfanta avec joie (?), elle le posséda en grande puissance et
l'aima en salut; elle le garda dans sa suavité et elle le montia dans sa grandeur. Alléluia ! »
Cette ode est précisément celle dont Lactance cite un passage comme prophétique. M. Harnack, après quelque hésitation (p. 49), déclare qu'elle est chrétienne d'un bout à l'autre ; mais en commentant la seconde partie, qui commence aux mots douteux L'Esprit étendit ses ailes', etc., il écrit : « Cette seconde partie est aussi chrétienne, car il est au plus haut degré invraisemblable que déjà, dans la dogmatique messianique du judaïsme, la conception et la naissance du Messie aient été aussi développées; il est vrai que cela n'est pas absolument impossible » (p. 50; c'est moi qui souligne). M. Harnack ne manque pas de remarquer que l'accouchement sans douleur et l'absence d'une sage-femme sont des traits connus de la littérature apocryphe (Acta Pétri c. Sim., 24; Protev. Jacobi, 19, 20).
L'ode 28 est très courte et se retrouve intégralement dans l'ode 42, considérée par M. Harnack comme une compilation chrétienne. La voici :
« J'ai étendu mes deux mains et les ai consacrées à mon Seigneur8, parce que l'extension de mes mains est son signe' et que mon extension est le bois dressé. Alléluia4 ».
M. Harnack (p. 60) : « Cela ne peut signifier que la croix. L'origine chrétienne de cette petite ode paraît indubitable5.
1. Infirmatus est utérus virginis, écrit Lactauce. « Je crois que la traduction de Lactance devient intelligible lorsqu'on restitue le grée èOpuçôr] ou èôpvçï), de ôpûitTw signifiant à la fois perrumpere et infirmare. » (S. Keinach, Revue moderniste, 1910, p. 458.) Le fait que le syriaque est traduit du grec a déjà été reconnu et M. Gunkel écrit que « le but ultime de notre étude doit être la restitution du texte grec » (p. 292). De même Schulthess (p. 251), qui considère la traduction de M. Flemming comme un pas en arrière sur celle de R. Harris (p. 249) et insiste pour qu'on essaie de comprendre ces poèmes avant de les commenter.