Déjà noté par M. R. Harris (p
qui en découle à l'est est le Gihon, aujourd'hui source de Marie, qui ne descend pas vers le Cédron entre Sion et le Mont des Oliviers, mais est dérivée artificiellement vers le sud à travers la ville sainte... Il n'est pas douteux que dans l'ode 6 se retrouve l'image prophétique appliquée au Gihon et signifiant le Salut qui vient de Jérusalem. »
En revanche, M. Haussleiter n'admet pas que le Temple désigne, dans ce passage, celui de Jérusalem; il s'agirait de l'esprit de Dieu qui a trouvé sa demeure dans son vrai temple, le cœur de la communauté de Jésus. « Que dans cette puissante image soient indiquées la marche victorieuse de la mission chrétienne, la poussée de la communauté chrétienne vers tous les peuples, c'est ce que personne ne peut contester sérieusement. » A quoi M. Spitta répond : « C'est ce que personne ne peut sérieusement prétendre ». On voit que l'accord est loin d'être fait entre les doctes. Pourtant, M. Gunkel a soutenu la même thèse que M. Haussleiter. Avec M. Gressmann, il comprend que les eaux ont emporté le Temple ; ces eaux sont celles du Fleuve de Vie, qui coule du Paradis. « Cette description du cours vainqueur du torrent divin ne peut se rapporter qu'à la victoire du christianisme. C'est l'expression du sentiment triomphal de la communauté » (p. 296). Cette communauté, avouons-le, a le triomphe bien modeste, puisqu'on n'ose même pas y prononcer le nom de Jésus victorieux.
Le Temple serait encore mentionné, suivant M. Harnack, dans l'ode 4 : .
« Nul ne transférera ton lieu saint, ô Dieu, nul ne le placera dans un autre lieu, car il n'en a pas le pouvoir. Ton sanctuaire, tu l'avais désigné avant de créer les autres. Le plus ancien ne sera pas transformé par ceux qui sont plus récents ».
MM. R. Harris et Harnack sont d'accord pour reconnaître dans ce passage une allusion au Temple de Jérusalem et au temple rival de Léontopolis ; ce dernier, qui ne disparut qu'en 73, devait subsister du temps de l'auteur. L'idée que l'emplacement du Temple de Jérusalem serait plus ancien
que tous les autres lieux du monde était, ajoute M. Harnack, très répandue, parmi les rabbins. Ici encore M. Haussleiter ne veut pas entendre parler du Temple : il s'agit de la communauté chrétienne. M. Spitta vient au secours de M. Harnack ; il admet, avec lui, que l'ode est antérieure à 70 et qu'elle est juive, impensable dans la bouche d'un chrétien qui aurait connu la prédiction de Jésus sur la destruction du Temple {Math., 24). Mais M. Gunkel n'entend pas de cette oreille : pour lui, le lieu saint est le Paradis et le sanctuaire est la cité céleste. On hésitera, je crois, à lui donner raison sur ce point.
En somme, là où MM. Harris et Harnack voient du judaïsme, M. Gunkel trouve la mention très nette du triomphe du christianisme sur le judaïsme (p. 296). Bien plus : aux yeux du poète, la mission parmi les païens est déjà un fait du passé. Mais la secte mystérieuse pour laquelle il écrit ne se nourrit pas des Évangiles; elle n'appartient pas à la grande Église ; elle se complaît au syncrétisme, à l'allégorie; elle prépare les hérésies gnostiques par son pneumatisme, nourri des Psaumes davidiens, mais ignorant ou insouciant de la Loi (p. 320). Tout cela est singulier; qu'on suive M. Harnack ou M. Gunkel, on découvre avec surprise, dans le domaine de l'Église naissante, une province encore tout à fait inexplorée.
Il me reste à parler de la théorie originale qui a été présentée par M. J. H. Bernard1 et qui se fonde sur les analogies du langage des Odes avec la phraséologie symbolique du baptême chrétien.
« Que ces Odes aient été composées pour être chantées dans le culte public ou qu'elles aient été, d'abord, les méditations d'un isolé sur la vie spirituelle, l'idée qui les domine paraît être la joie et le privilège du nouveau cbrétien; ce sentiment se révèle sous tant de formes que l'on pourrait y voir ni plus ni moins que les Hymnes des Baptisés. En tout cas, la pensée du baptême donne la clef de l'interprétation de nombreux passages, dont
1. Je ne crois pas qu'uu seul critique allemand l'ait discutée.
quelques-uns n'ont encore reçu aucune interprétation » (p. u du tirage à part).
Nous possédons précisément, parmi les œuvres d'Éphrem le Syrien, une collection d'hymnes chantées à la fête de l'Epiphanie, placées dans la bouche de ceux qui viennent d'être admis au baptême et exprimant la joie de l'âme chrétienne à ce moment. M. Bernard a reproduit le n° 13, où il trouve des « ressemblances frappantes » avec les Odes, « tant dans leur exaltation spirituelle que dans leurs allusions mystiques ». Mais on attend des rapprochements plus précis ; il y en a.
Ode 36, 3 : « II (l'Esprit) m'a procréé à la face du Seigneur et bien qu'homme j'ai été appelé le brillant, le fils de Dieu ».
Allusion, dit M. Bernard, à la lumière du baptême, le çomqj.éç. 11 ne s'agit pas du Christ, mais du chrétien baptisé '.
Ode 21, 2 et 25, 7 : « J'ai dépouillé les ténèbres et revêtu la lumière... Tu as placé un flambeau à ma droite et à ma gauche pour que rien en moi ne fût sans lumière. »
Allusions, dit M. Bernard, aux robes blanches, dites « robes de lumière » dont on revêtait les catéchumènes et aux torches (Aa[j.-àSeç vutÂ?aY<i>Y&Ç) dit S. Cyrille) qu'on leur plaçait dans les mains.
Ode 25, 8 : « Je fus recouvert de la couverture de ton esprit et il m'arracha le vêtement de peau ».
C'est encore la robe du baptême, suivant ce que dit S. Jérôme : tunicas pelliceas deposuerijnus, tune induemur veste tinea.
Ode 15, 8 : « J'ai revêtu l'impérissabilité par son nom et j'ai dépouillé la nature périssable par sa bonté. »
Comparez ce que dit S. Basile du baptême : Ka-ze-zzftr, xo ôvyjtov àv tw tyjç àçôapui'aç èvoup.ax'..
Ode 9, 8 ; 1, 1 : « Une couronne éternelle est la vérité ; bénis soient ceux qui la mettent sur leur têtel... Le Seigneur est sur ma tête comme une couronne ».
Allusion aux couronnes des baptisés (coronati).
M. Bernard examine ensuite les passages des Odes où il est question de 1' « eau vive » et du « sceau ». M. R. Harris
1, C'est Jésus qui parle (Gunkel, p. 297).
avait écrit à ce sujet : « Les seules mentions qu'on pourrait vouloir trouver du baptême sont celles de l'eau vive et du sceau (avpayiq baptismale). » L'éditeur anglais à écarté ces apparences, auxquelles M. Bernard attache néanmoins de la valeur. Il est vrai qu il est question de boire les eaux vives et qu'il n'est jamais question d'une immersion ; mais M. Bernard se persuade que la « discipline de l'arcane » interdisait les allusions trop directes et montre fort bien que l'eau baptismale a quelquefois été assimilée à celle qui étanche la soif.
Ode 11, 1 : « Mon cœur fut circoncis et sa fleur apparut (?) et il en sortit de la bonté, et il a porté des fruits au Seigneur, car le Très Haut m'a circoncis par son esprit saint et a dévoilé mes reins et m'a rempli de son amour ».
Ces deux idées de la circoncision du cœur et des fruits portés par le fidèle baptisé se retrouvent dans les textes chrétiens relatifs au baptême. S. Cyrille parle de ceux qui « sont circoncis par l'esprit saint au moyen du bain » (ày{« me6\Mm Z'.y. toD aojtp^îj TCeptTejxvéjAevot). L'épître de Barnabe écrit : « Nous descendons dans l'eau couverts d'iniquités et de boue, et nous en sortons portant des fruits (y.apTccçcpcûvTcç) dans le cœur. » Encore un rapprochement très digne d'attention.
Ode 4, 10 : « Distille sur nous tes gouttes et ouvre tes sources abondantes, qui font couler pour nous le lait et le miel ».
S. Basile parle du baptême comme de « la rosée de l'âme » ; le lait et le miel, dont il est question dans d'autres passages des Odes, sont également assimilés aux eaux baptismales. On croit même que la primitive Église (à l'exemple de l'orphisme?) pratiquait un rite consistant à donner du lait et du miel aux nouveaux baptisés, pour symboliser leur entrée dans la Terre Promise, le pays où coulent le miel et le lait. Inde suscepti, dit Tertullien (De Cor. 3) lactis et mellis concordiam praegustamus.
Ode 22, 4 : ce C'est lui qui me donna le pouvoir sur les liens, pour que je les dénoue ; c'est lui qui par moi terrassa le dragon à sept têtes ; tu m'as placé au-dessus de ses racines pour que je détruise sa semence ».
S. Cyrille explique aux catéchumènes que le dragon à sept têtes de Job (40, 23) est le diable que Jésus terrassa en recevant le baptême. Pour S. Cyrille également, le baptême est le bain qui délivre les captifs, a^H-aXw-c oiç Xûxpov. D'autres passages des
Odes mentionnent la rupture des liens, l'affranchissement du corps ou de l'âme en esclavage.
L'ode 24 est une des plus obscures ; je vais la citer intégralement d'après la traduction d'Ungnad ' :
« La colombe vola sur l'oint, parce qu'il était sa tête (?) et chanta au-dessus de lui, et sa voix fut entendue. Les habitants eurent peur et tremblèrent. L'oiseau laissa tomber ses ailes et tous les vers périrent dans leurs trous, et les abîmes s'ouvrirent et furent couverts; et ils cherchèrent le Seigneur comme des femmes en travail. Et on ne leur donna pas de nourriture, car il n'y en avait pas pour eux. Et les abîmes s'enfoncèrent dans l'engloutissement du Seigneur, et par cette pensée furent anéantis ceux qui existaient depuis longtemps, car ils étaient corrompus dès l'origine et la fin de leur corruption était la vie. Et parmi eux périt tout ce qui était mauvais, parce qu'il n'y avait pas de parole pour les sauver. Et le Seigneur détruisit les âmes (?) de tous ceux chez qui la vérité n'était pas. Car ils manquaient de sagesse, ceux qui s'étaient élevés dans leur cœur, et ils furent rejetés parce que la Vérité n'était pas en eux, car le Seigneur a révélé sa voie et a étendu au loin sa bonté, et ceux qui l'ont reconnu connaissent sa sainteté. Alléluia! »
Harnack, p. 56 :
« Cette ode est inintelligible. Le début en est déjà tout à fait obscur. Y a-t-il là une allusion au baptême de J.-C? Cela semble; mais non seulement ce qui suit y contredit, mais l'assertion que le Messie est la tête de la colombe est déconcertante... Si la voix de la colombe est celle du Jugement dernier, peut-on même songer au baptême de Jésus ? *
M. R. Harris avait déjà admis qu'il s'agissait bien du baptême. M. Bernard observe, en outre, combien était répandue en Orient l'idée que le monde entier a tremblé d'effroi lors
t. Gunkel (p. 314) la résume ainsi : « Le Christ parait; une colombe l'annonce au monde. Alors l'univers entier frémit d'effroi, hommes et animaux. Les abîmes s'ouvrent et engloutissent le Seigneur (descente aux Enfers): mais ils ne peuvent le dévorer, car il ne leur appartient pas. Ce sout les abîmes qui succombent dans la lutte, qui sont scellés et disparaissent ». Ce résumé est plus clair que le texte. — Il y a peut-être des allusions à la Descente du Christ aux enfers dans les odes 17 et 22 (Gunkel, p. 305).
du baptême de Jésus. Dans un rituel baptismal arménien publié par M. Conybeare, une prière au Christ contient ce passage : « Par ton ordre redoutable tu as clos les abîmes... ; tu as blessé la tête du dragon sur les eaux. » A rapprocher encore de ce passage de l'ode 31, 1 : « Les abîmes se fondirent (?) devant le Seigneur et les ténèbres furent anéanties à son aspect ». M. Bernard conclut encore que dans l'ode citée la mention des abîmes couverts ou scellés est une allusion au sceau baptismal. Il reste pourtant bien des obscurités impénétrables dans le contexte.
Dans l'ode 23, également très obscure, il est question d'une lettre scellée qui tombe du ciel. C'est là, suivant M. Bernard, une allusion à la discipline de l'arcane; elle serait mentionnée expressément dans l'ode 8 (11) : « Gardez mon secret, vous qui êtes gardés par lui ! » M. R. Harris a cité, à ce propos, le passage de Lactance : « Abscondi enim tegique mysterium quant fidelissnne oportet, maxime a nobis, qui nomen fidei gerimus ». Nous avons déjà vu que Lactance connaissait les Odes, du moins par quelque pieuse anthologie'.
Là où l'on est tout disposé à voir des allusions à la crucifixion, M. Bernard reconnaît des allusions au baptême :
Odes 21, 1 ; 42, 1 ; 35, 8 : « J'ai élevé mes bras en l'air, vers la grâce du Seigneur, parce qu'il m'a délivré de mes liens... J'ai écarté mes mains et me suis approché de mon Seigneur, parce que l'extension de mes mains est son signe; mon extension est le bois étendu, qui fut suspendu (?) sur le chemin du juste (?)... et j'ai étendu mes mains pendant l'ascension de mon âme2... ».
Or, nous savons qu'après la renonciation à Satan, les catéchumènes, étendant et levant leurs mains, se tournaient vers l'Orient et faisaient profession de leur alliance avec Jésus.
i. On sait que Jes Testimonia adversus Judaeos (Ad Quirinum) de saint Cyprien sont une des sources de l'érudition biblique de Lactance (Bardenhewer, Patrologie, 2e éd., p. 179). C'est probablement d'un recueil de ce genre que Lactance a tiré la citation des Odes de Salomon.
2. Traduction de la traduction adoptée par M. Bernard ; les autres diffèrent considérablement (voir plus haut).
LES ODES DK SALOMUN 221
Pourquoi ces compositions ont-elles été qualifiées A' Odes de Salomon^ M. Bernard a émis à ce sujet une hypothèse :
« Le livre des Rois (I, 4, 32) dit que Salomon composa 1.005 odes. On conçoit assez que les odes des Baptisés nouvellement admis dans l'Église, que Salomon passait pour avoir célébrée en phrases mystiques dans le Cantique des Cantiques (h\j.x àau.aT(ov), aient été mises sous le nom de ce roi des Juifs. Les Juifs, d'autre part, lui attribuaient un grand pouvoir sur les démons et cette croyance subsista longtemps parmi les chrétiens. Il est même possible que la vertu du sceau de Salomon ait été associée par des chrétiens naïfs à la vertu du sceau baptismal ». M. Bernard a beaucoup d'esprit.
Parmi les analogies signalées par lui, il en est dont il sera désormais impossible de faire abstraction. Pourtant, dans l'hypothèse où les Odes de Salomon auraient été adoptées par l'Église chrétienne, ou par telle partie judaïsante de cette Église, on comprendrait que cette littérature, dont le mérite n'6st pas médiocre, eût exercé de l'influence sur le langage métaphorique usité pour le sacrement du baptême. M. Bernard, qui attribue les Odes au milieu du ne siècle et explique par la discipline de l'arcane ce qu'elles taisent, par les rites baptismaux ce qu'elles disent, y trouve comme l'écho d'une poésie baptismale plus ancienne. Serait-il permis, tout en acceptant les ressemblances si ingénieusement signalées, de renverser ce rapport ?
M. Harnack a déclaré que la découverte des Odes de Salomon constituait la plus grande révélation dans cet ordre d'études depuis la publication de la Didaché. Il a beaucoup insisté — et je dois renoncer à le faire après lui — sur le , caractère pré-johannique de cette poésie ' ; d'autres ont dit ou diront encore qu'elle s'inspire, au contraire, du quatrième Évangile et tâcheront d'expliquer pourquoi elle ignore si complètement les trois autres. Il y aurait, de ma part, une singulière présomption à vouloir trancher un débat si grave,
1. « Nous avons ici devaut nous la carrière dans laquelle les blocs johanniques ont été taillés » (Harnack, p. 111).
alors surtout que je dépends entièrement des traducteurs pour l'intelligence du texte et que ces traducteurs s'entendent aussi mal que des théologiens dans un colloque. 11 me suffit d'avoir exposé de mon mieux les éléments du problème ; s'il doit jamais être entièrement résolu, nous sommes encore loin de ce beau jour.