‹ Cultes, mythes, et religions (volume 3)Chapitre 143 sur 345 · Ps. Plut., ParalL Min , c. XV (Bélolaud, t. II, p · texte numérisé non relu

Ps. Plut., ParalL Min , c. XV (Bélolaud, t. II, p

urs bijoux. Celte histoire est d'une absurdité révoltante, car a jeune Rlle ne pouvait pas promettre à Brennus amoureux B clefs do la ville en sus de ses faveurs; il faut que. dans me rédaction plus ancienne et plus raisonnable. la vierge d'Épliése ail été éprise de Brennus, comme t'eisidjké le fut d'Acliille. Mais on sait le peu de valeur que ton doit attacher aux extraits d'auteurs vrais ou supposés qui remplissent les Pelitx Piiralièles mis sous le nom rie Plutarque.

L'histoire de Polykrilé de Naxos inspire plus de confiance car elle était déjà connue d'Aristote ', Polykrité se fait aimer de Uiognète, chef des Erylhréens qui assiègent Naxos et ouvre aux Naxicns l'accès du camp ennemi, où ils font un grand carnage. Revenue en triomphe dans sa patrie. eUe y est étouffée sous les couronnes que ses concitoyens lui proiligiient et ceux-ci élèvent un tombeau en son honneur. Bien que les cirpconatances soient toutes différentes, cotte légende gracieuse wmporto quulre tlièmes, le siège d'une ville, une Uiiison moureuse, une trahison et l'étoutrement de la traîtresse, qui B retrouvent au moins dans une des versions de l'histoire de

T&rpeia

Ainsi, une fois, do plus, mais non sans .ivolr parcouru une longue cjirriére, j'ai montré qu'un mythe est né d'un rite. Le mte, c'est le tabou des dépouilles guerrières, l'usage de les wposer en tas sur un sol consacré, où il y aurait sacrilège & i toucber: le mythe, c'est celui de l'héroïne locale, du gentils loci (nui/us enim locus sine genio est, dit Servius), étoufi sous celte congeries armorum en punition de quelque faute nue l'on imagine. L'evliémérisme n'a pas tort de dire que loule légende a un fondement réel; mais, quand il s'agit de légendes très anciennes, la réalité qui leur donne naissance n'est pas un épisode historique : c'est un rite, un usage cultuel.

i, et. Uôtar, dans le Lexikon de Rosclier, iirl. Polj/krile, p. 3650.

Une ordalie par le poison à Rome

ET l'affaire des BACCHANALES'

L'an 331 av. noire ère, iâJ do la fondation do la Ville, produisit à Borne une série d'événements tragiques dont Tite Livc, seul parmi les historiens anciens, nous a laissé le récit Ce fut une " affaire des poisons », la première dont on eût conservé le souvenir et qui effraya la population au point qu'il fallut nommer un dictateur pour accomplir la cérémonie du fichement du clou. Tite Live semble presque s'excuser de Itù donner une place dans son ouvrage. Il le fait pour ne point omettre de témoignage, pour ne point refuser créance à quelqu'un de ses auteurs [ne eut auclorum /idem abnegaverim); it nous avertit, d'ailleurs, que les annalistes ne sont point d'accord et ajoute qu'il voudrait qu'on se fût trompé en attribuant à la malice humaine ce qui était dû peut-être à l'inclémence du ciel. La preuve que Tite Live a consulté ici plusieurs sources ne ressort pas seulement de la mention qu'il fait da, leur désaccord [nec omnes auctores sunt), mais de l'incertitudi touchant le surnom du deuxième consul de cette année Flaccus suivant les uns, Potitus suivant les autres. L'historii dit qu'il trouve ce surnom donné diversement dans les annah (varie in annalibus... iiwenio). mais qu'il attache à cela pot d'importance; il n'est guère croyable que la même source listique ait varié sur le surnom d'un consul.

Je présente ces observations avant d'entrer dans le vif da sujet, car elles me paraissent autoriser d'avance la conclusion que j'appuierai d'autres arguments : à savoir, que le récit de Tite Live est un arrangement cl qu'en combinant des témoignages dont le caractfrre rude et primitif lui échappait, il lea a non seulement affaiblis, mais dénaturés. Voici l'histoire.

Une grande morlalilé se déclara parmi les premiers cîloycns de Rome (primores); ils mouraient de maladies semblables el presque tous avec les mêmes symptômes. L'expression de Tile Live et la suite du récil impliquent que les victimes do celte épidémie étaient des magistrats ou d'anciens magistrats, dont le nombre ne pouvait être bien considérable ; les femmes étaient épargnées par le fléau, qui se faisait remarquer par la qualité plutôt que par la quantité des victimes. Une servante {ancilla) vint trouver Q, Fabius Maximus, édile curule, et lui promit de révéler la cause du mal si on lui promettait qu'elle De serait pas poursuivie; c'est donc qu'elle était ou se prétendait complice du crime. Là dessus, Fabius en réfère aux consuls, qui portent l'affaire devant le Sénat ; toute garantie est assurée à l'esclave. Elle déclara alors — sans doute devant une commission du Sénat — que la ville était victime delà perfidie des femmes [midiebri fraude), que des matrones préparaient les poisons qui l'infectaient {ea venena cof/uere) et qu'on en aurait la preuve si on la suivait sans retard. On la suivit, en effet, et l'on trouva des femmes qui préparaient certaines drogues ; on découvrit aussi des poisons cachés (recondila letalia). Drogues et poisons furent apportés sur le forum et une ving- L laine de malrones, cliez qui ces substances avaient été saisies, B;y furent amenées par le viaieur. Deux d'entre elles, l'une et Hi'autre patriciennes, Cornélia et Sergîa, aflirmèrent que ^■c'étaient des médicaments salutaires ; alors la dénoncia- ^Btncc tes mit en demeure d'en boire si elles voulaient la con- ■ vaiDcre d'imposture. Les deux patriciennes demandent un Biostant pour s'entretenir avec leurs compagnes; le peuple H «'écarte et leur permet d'échanger quelques paroles à la vue de tous. Sur quoi les autres femmes acceptent aussi de boire (hatid aùnuenlibtis et il/is bibere) et toutes meurent par l'elTet de leur propre crime. Tite Lîvo ne dit pas qu'elles moururent sur riieure, mais cela est impliqué par l'allure du récit; il ne 'dit pas non plus que leur agonie ait présenté les mêmes symp-

356 UNE ORDALIK PAR Lt POISON A HOME

tomes que l'épidémie régnante, et son texte semble bien impliquer qu'il a'ea fut rien. La cutpabililé des vingt matrones ainsi (établie, on arrêta leurs autres compagnes {comités), qui dénoncèrent un grand nombre de matrones {magnum mimerum matronanim), sur lesquelles cent soixante-dix environ furent condamnées. Tile Live ne spécifie pas la peine; mais il est évident que ce fut la mort.

Le dernier bistorien qui se soit occupé de la condition des femmes dans l'antiquité, M. James Donaldson, écrivait à ce sujet en 1907 : « Los Romains savaient probablement fort bien pourquoi les femmes avaient recours à des mesures aussi vio* leutes, et qu'elles n'étaient pas disposées à subir la tyrannie dss hommes sans faire un eiTort, d'une manière ou d'une autre, pour y mettre fin' u. C'eût été, à la vérité, pour les matrones romaines, une singulière fai;.on d'améliorer leur condition que d'empoisonner tous les magistrats passés ou présents de la ville! L'explication de M. Donaldson, que n'autorise, d'ailleurs, aucune parole de Tite Live, est naturellement irrecevable. Elle rappelle l'erreur de Michelet qui. à force d'avoir lu des procès de sorcellerie et les aveux extorqués aui sorcières, finit par croire à la réalité du sabbat et à voir dans ces réunions nocturnes une consolation et une protestation des femmes opprimées. Il est à la fois plus simple et plus cou* forme à la méthode critique de nier les extravagances du sabbat et le crime attribué aux matrones romaines: mais en ce qui concerne ce dernier, qui nous occupe seul aujourd'hui, l'historien ne peut s'en tenir à une négation brutale, procédé auquel Mommaen, pour ne citer que lui, a eu trop souvent recours; il laut essayer de déterminer, tant par l'analyse des textes que par des comparaisons avec des récits semblables, comment la calomnie a pris naissance et quels événements réels peuvent se dissimuler sous la tradition.

A première lecture, la version de Tite Live semble cohé-

l. Jsmes Di)uald*an, Woman, Londrei ,1B07, p. 90-91.

L'.\Ë UKUALIE t>AU Li; POISUN A HOUH, 2ST

«nte et l'iiivraiseriibluncu du fond 03l assez bien dissiitiult^o lar la succession a la fols romanesque et logi(|iie des épisodes. Maia c'est là un elîot de l'arrangemenl dont j'ai di^jà parte; regardé de près, le récit est absurde et, comine on dit, no tient rpas debout.

Les dames romaines accusées ne sont pas des cabarelièrea, pouvant offrir à boire à tout venant; ce sont des matrones, quelques -unes des patriciennes. Les seuls hommes qu'elles HBÎent pu empoisonner, suivant un plan arrêta entre elles, sont BlDurspëres, leurs frîtres, leurs maris. Or, l'hisloire n'indique ^ aucun lien de parenté entre les victimes et les prétendues empoisooneuses ; elle ne dit même pas que les drogues (vene/ia, medicametUa tetalia) aient été préparées par les l'erames pour ■lervir do boissons aux bommes. L'accusation porte sur la pré- ^■taration de poisons, non sur l'usa^^e qui en aurait été fait- Si ^^ite Live n'a rien Irouvé \h dessus dans ses sources, c'est qu'elles n'en pouvaient rien dire, parce que les accusées n'étaient pas les proclies des primores défunts et que la tradition avait conservé le souvenir d'une épidémie mystérieuse, non d'une série de crimes familiaux.

11 est absurde de supposer qu'on ait porté les drogues saisies sur le forum et qu'on ait conduit auprès d'elles les unies soupçonnées; même cbez des sauvages, on eût cornlencé par essayer l'effet des drogues sur un esclave ou sur un nimal. Mais voici qui est plus invraisemblable encore. Si les ninies savaient que les liquides coniïsqués étaient de violents toisons — et, d'après l'accusation, elles devaient bien le Ikvoir — elles eussent agi comme des insensées en les buvant Ktur obéir au défi d'une servante ; elles devaient dire, non pas rao c'étaient des breuvages salutaires, comme le veut Tite Live, mais qu'elles les avaient préparés sans intention nocive, par exemple pour les soins do leurs toilette, ou pour détruire des animaux malfaisants. Ainsi le récit de Tite Live est une suite d'impossibilités psychologiques, comme on en souffrirait à peine au tliéâtre et comme la vie réelle n'en présente jamais.

La trame brisée, il reste les éléments qui la constituent, et

CCS éléments ne sont pas méprisables, puisqu'ils devaient, en partie du moins, être consignés dans de très anciens textes, peut-être contemporains des événements. Essayons de les dégager, sans faire à Thypo thèse une trop grand part.

!• Un certain nombre de Romains, occupant ou ayant occupé de hautes situations dans TEtat, meurent presque' simultanément et par Teffet d'une même maladie. 11 s agit d'une épidémie à laquelle les femmes pouvaient échapper par suite de leur genre de vie et de leur régime, fort différents, dans la Rome du iv' siècle, de ceux des hommes. Les Romains, passant leur vie au dehors, devaient boire de Teau de certaines sources impures dont les Romaines, renfermées dans leurs maisons, ne se servaient point;

2<» Le fait que Tépidémie frappe seulement les mâles (ait travailler les imaginations ignorantes; une dénonciation se produit ; on accuse les femmes d'être les auteurs du mal. L'histoire des épidémies, jusqu'à nos jours, est pleine d'accusations semblables, lancées contre des collectivités par le seul fait qu'elles sont ou paraissent indemnes du fléau régnant : c'est ainsi que les Juifs, relativement préservés de la peste par leurs ablutions rituelles et leurs interdictions alimentaires, ont été accusés, pendant tout le moyen âge, d'empoisonner les puits, chaque fois qu'une épidémie de peste se déclarait. A Rome, en 311, la collectivité épargnée était la population féminine, toujours suspecte à la population mâle qui sait que le poison est l'arme des faibles, qui considère la magie et la sorcellerie comme le privilège presque exclusif des femmes. Ce n'est pas seulement au moyen âge et à la Renaissance qu'il y avait, suivant l'expression de Pierre de Lancre, dix mille sorcières pour un sorcier ; il suflit de rappeler Médée, la magicienne de Théocrite, les sorcières d'Horace et d'Apulée. On comprend souvent mal le texte célèbre de Tacite, d'après lequel les Germains attribuent un caractère sacré et prophétique à leurs femmes' ; il n'y a là rien qui ressemble aux sen-

1. Tacite, G'erm., 8 : hiesse quin etiam {feminis) sanclum aliquid ac providum putantf nec aul consilia eorum adsptrnantur aut responsa negligunl.

i\K (tnini.iK inn Lv. l'oisos a home îst

tii]ienis chevaleresques dont est imbue la littérature courtoise du moyen âge; les Geiniaina croient que leurs femmes sont des magicienne» et des voyantes, c'est-S-diru des sorcières. A l'époque de Tacite, ils les respectent à co titre, leurs descendants, devenus chn^ticns, les brûleront- Ce sont des dominicains allemands qui écriront le « Marteau des sorcières » {Maliens maleficarum) et c'est pour l'Allemagne surtout, contre les sorcières allemandes, que le pape Innocent IV lancera la bulle Summis desûlfranles, signal dun carnage qui durera plus de deux siècles'.

Les Romaines de 3 î 1 n'ont pas élé accusées d'empoisonner les puits, mais de fabriquer des drogues magiques. Os mixtures pouvaient auirc à distance, soit par le fait seul de leur existence, soit parce qn'on en répandait des gouttes dans les carrefours ou qu'on en humectait les murs de la vdic; il n'était pas nécessaire qu'on en bût. Tile Live, ou l'auteur plus ancien qu'il suit, ne savait pas cela, ou ne se préoccupait pas de superstitions aussi basses; à l'époque d'Auguste, où LivJo fut accusée de toute une série d empoisonnements, lus gens bien élevés ne savaient empoisonner leurs proches qu'en leur donnant du poison h boire; les pratiques absurdes et compliquées des autres ne comptaient pas n leurs yeux, .\ussi, malgré l'invraisemblance, et bien qu'il ne le dise pas expressément, Tite Live croit que les Romaines ont préparé des breuvages nocifs pour les Romains in globo, qu'elles n'étaient cependant pas chargées de désaltérer; les anciens témoignages, s'il en existait sur ce point, devaient seulement parler do philtres, do décoctions magiques ou d'onguents.

Un parallèle très instructif est fourni par une allairc qui se passa en 16'I0 â Milan et dont tous les documents ont été publiés en 1839*. C'était alors une opinion généralement admise que des ëpidcmies pouvaient être déchaînées par des sorcières qui frottaient avec de certains onguents les murs et les pavés

1. Voir Les, Uiiloirtde rinquUUion, t. III, p. Ui de ma traduelioD.

2. ex. A. D. White, Warfar» orSeUitee with ThtQlog'j [Loutlres, 1891), t H. p. Il et luiT.

260 UiNË ORDALIE PAR Lb) POISON A ROM£

d'une ville. En 1630, les autorités espagnoles de Milan reçurent avis que des gens suspects de sorcellerie avaient récemment quitté Madrid avec le dessein de se rendre dans le nord de r Italie ; du haut des chaires, les Milanais en furent informés et exhortés à la vigilance. Un matin, une vieille femme, regardant par sa fenêtre, vit un homme essuyer ses doigts contre un mur^ probablement parce qu'ils étaient tachés de boue. Aussitôt elle donna Talarme ; un attroupement se forma et rhomme fut jeté en prison. Soumis à une torture atroce, il avoua tout ce qu'on voulut lui suggérer et finit par dénoncer, comme ses complices, tous les Milanais dont il connaissait les noms. Torturés à leur tour, ils en dénoncèrent d autres, parmi lesquels un pharmacien. Celui-ci, sous Tintluence du même traitement, confessa qu'il avait composé la mixture et fut mis à mort avec des raffinements de cruauté. Sa maison fut rasée jusqu'au sol et à la place on éleva une colonne dite Colonne d'Infamie, qui resta debout jusqu'à la lin du xviu« siècle. Nous avons là un exemple parfaitement avéré de la croyance populaire et, par suite, extrêmement ancienne et générale, qu'une épidémie peut être produite par la manipulation de drogues que les victimes n*ont pas l'occasion d'ingurgiter.

3o Revenons à nos Romaines. Après la saisie des drogues magiques, ou de n'importe quelles préparations inolTensives qu'on voulut qualifier ainsi, comment établir le crime des accusées? Tite Live ou son auteur, qui croit à la saisie de potions empoisonnées, lelalia, trouve d'emblée la solution du problème : il faut essayer les poisons sur les accusées. Nous avons montré que toute cette partie de l'histoire est non seulement invraisemblable, mais absurde ; il en reste pourtant quelque chose, le fait brutal de l'épreuve, qui s'est passé devant le peuple, en plein forum. En quoi donc a consisté celte épreuve? Je n'hésite pas à répondre ; en U7ie ordalie par le poison. L'idée de cette ordalie a été suggérée par la nature de la cause, puisqu'il s'agissait d'empoisonnement; làdessus, la tradition est sans doute conforme à la vérité; là où elle s'égare et devient romanesque, c'est dans l'hypothèse

l'NE OrtDAUE PAR LE POISON A HOME S61

qiip les poisons seivanl a l'onialio avaient tî'iô saisis chez !ps diimes romaines. Le progrès des mœurs, oubliant l'ordalie, n'a laissé subsister que lo talion'.

Les accusées ont protesté de leur innocence : on les a mises en demeure de l'établir en se soumettant îi l'épreuve du poison ; elles y ont consenti, ce qui, pour tout homme do bon sens, prouve leur innocence; mais l'action du poison a i-té plus forte que celle de la déesse dont elles attendaient le secours — et elles ont succombé. Là dessus, on peut se figurer une enquête du genre do celle qni eut lieu à Milan en ifi30 : tortures d'esclaves, dénonciations, exécutions en masse. Non seulement nous trouvons ainsi, sous le témoignage arrangé de Tite Live, une page authentique de la vieille histoire de Rome, mais un exemple nouveau d'ordalie, à joindre k ceux qui ont déjà été signalés. Rappelons la vestale Tucca, accusée d'un manquement à la chasteté, qui prouve son innocence en portant de l'eau dans un tamis ; In matrone Claudia Quinla, soupçonnée du môme crime, qui se justifie en remettant h Uot et en traînant, avec sa ceinture, un navire contre le courant du Tibre',

On objectera qu'il n'y a pas d'autre exemple, à Rome, de l'ordalie par le poison. Mais l'idée do l'ordalie, c'est-à-dire du jugement de Dieu ou des dieux, censés couvrir l'innocence

t. txiri de la lecture de ee mémoire i rAoadémie dei lascriptioita, j'ni vit, par la qufitlon d'un confrère, que je d'btiU paa dona£ i ma peneée InuU In oeltelé Buffiianle. Je la résume iIodc une M» de plus : I* Épidémie natorelle, attribuée par l'isuorance à des empolsoDoeuie*; 3* Comme il a'j n pa» itc poiiou n l'œuvre, Tbliloire des poiaons ilérouverls cbez les femme* eut nov inTcolioa; 3« Mais comme les Temnies accolées meureol em|Kilsoi)DËes eu pnhiic, c'est qo'oD leur a Imposé l'ordalie du poinou en les metlaDl en pr^euce de drogues létïTères (qu'iillM n'avaient oalurellemeut pss tabrïquéei]. Il est donc vrai que l'on vit, lar le foruoii des Temmes et des poisons; ces femmes, qui n'étaieDl paa îles etupoisoDoeuse», furent e m priiiio noires et tout ce que Tlle Live rapporte de la procédure publique doit Un accepté eomme vrai.

3. Cf. G. Gloti, L'ordattt (Paris, IS04), p. 9G et le* Dole*.

ÏBï flNE ORDAUE PAB LE POISON A ROME

de leur proleclion. est une des erreurs les plus g't'nérales de l'humanité ; elle se rencontre presque partout, sauf peut-êlro en Chine, et caractérise toujours, dans quelque paya et en quelque siècle qu'elle paraisse, un certain t-tat rudimentaire de civilisation, lin Grèce et à Rome, les tribunaux l'ignorent, mais elle survit dans les légendes populaires et. comme l'a montré M. Glotz, en explique plus d'une ; elle reparait dans la barbarie du haut moyen âge pour s'ellacer, en tant que mode d'enquête et de preuve, devant la torture, que l'influence du droit romain remet en honneur. Or, l'ordalie par le poison se constate en divers pays, comme les épreuves par l'eau et par le feu. Même en Italie — à une très basse époque, il est vrai — on en trouve une trace : un scholiastc d'Horace rapporte que lorsque des esclaves étaient soupçonnés de larcin, leur maître les conduisait a un prêtre qui leur donnait à chacun une croule de pain enchantée par des paroles magiques {crm'ttm /lanis carminé tn/fictum dut singuh-i) ; dès qu'ils lont mangée, le prêtre peut désigner le coupable [quod cum ederint, "lanifesium fitrli reum asserii)' . Le texte est obscur et écourté, mais il est probable que, dans la pensée du scboliaste, le coupable ne pouvait pus avaler le pain ou le rejetait. Bien entendu, le pain en question n'est pas une hostie chrétienne, quoique les chrétiens aient pratiqué l'ordalie par l'hostie et l'eau bénile ; la coutume est païenne, franque ou gothique, et l'expression criisCum carminé in/ectum la rattache nettement au groupe des ordalies par le poison. En Grèce, 1 ordalie par le poison se constaie à Aegae en Acliaïe, où la pjêtresse mariée prouve sa hdélité conjugale en buvant du sang de taureau; si elle mentait, elle devait mourir sur place*. Le serment par l'eau empoisonnée du Styx implique une ordalie du même genre". Dans la législation mosa'ique, la femoae soupifOnnée d'inlidélilé reçoit de la main du sacrilicaleur une coupe d'eau amère, cest-a-dire deau sacrée dans laquelle on a dilué une certaine poudre; si la femme est innocente, ce

i. Suhnl. il'Awoo ai Hor, Sol'C, I, i", 1»; c(, GloU, op. l/i;d., p. m. S. fau-i., VII, 13, 13; ot. Glolz, ibid., p. 113. S- Clou, jbia., p. lis.

breuvage ne lui fera aucun mal ; si elle est coupabli'. son ventre cnllera et il se produira d'autres phénomènes alarmants'.

Dans l'Afrique occidentale, l'ordalie par le poison est un usage 1res répandu ; elle se pratique ordinairement avec une sorte de fève, dont le poison peut causer rapidemeut la paralysie et la morl. l) autres fois, on fait hoire à I accusé une décoction d'une certaine écorce, qui peut agir soit comme laxalif — auquel cas l'accusé est déclaré coupable — aoit ■comme émétique, ce qui est un signe d'innocence". Les nègres accusés de sorcellerie demandent souvent que celte ordalie leur soit appliquée, dans la conviction que le fétiche entre dans le corps avec le poisoD, examine le coeur et s'il le trouve sans malice, ressort par la bouche avec la drogue ingérée. A Madagascar, l'ordalie du poison était pratii[uée avec une décoction de noix, lan'/hlma wnenifera'.

En Inde, le poison dît sringa, produit par un arbre de l'Himalaya, est iidminislré à l'accusé sous la forme il- sept grains mêlés à du beurre ; si, jusqu'à la iin du jour, il ne produit aucun elTet, le juge acquitte. On employait <le mcme l'arsenic h petite dose, mêlé à trente-trois fois son volume de

^ beurre clarilié; l'accusé recevait cette potion de la main d'un brahmane'. En somme, l'ordalie par le poison se rencontre, k titre de pratique légale ou de survivance, en .\frique, en Inde, chez les Hébreux et les Grecs; l'histoire racontée par Tite Live nous autorise à ajouter qu'elle n'était pas inconnue ^rdes anciens Romains.

Le scandale de l'an 311 apparaît comme une survivance l'un étal de civilisation tri'S primitif, où une épidémie est Rttribuéc à des malélices où l'on croît <t la puissance magique ■et malfaisante des femmes et où l'on fait appel, pour les con- ^vaincre et les punir, à des procédés magiques. Du reste. le

I 1. Nombr*!, V. il-s».

1^ S. Les, Superitifinn and Fnne. p. '2i ~'t livra de Har* A. KïDRsIey. Travrli l r s. Lea, op. laud., p. iK.

^ 4. Lh, op. land., p. 376.

, 253. On trouvera .lei tVcjiI Africa. p. 315 et

caractère religieux de cet épisode n'avait pas été tout à fait effacé par la tradition. Tite Live termine sa narration par deux traits qui ne laissent aucun doute à cet égard, bien que, suivant son usage d'historien élégant et bel esprit, écrivant pour des lecteurs philosophes ou sceptiques, il glisse légèrement sur ce qui relève de la magie. « Cette affaire, dit-il, fut considérée comme un prodige et on l'attribua plutôt à des esprits possédés qu'à une conspiration scélérate » (captlsque magis mentibus quam consceleratis similis visa es£). Je traduis •capfae par possédés dans le sens magique; la source suivie par Tite Live opposait ainsi une sorte de folie déchaînée par des maléfices à la vilenie de forfaits accomplis à froid. L'historien poursuit : « Eu recourant alors aux annales (memoria ex annalibus repetita). On trouva qu'autrefois, lors des sécessions du peuple, le dictateur avait fiché le clou et que cette cérémonie expiatoire avait rendu à eux-mêmes les esprits égarés par la discorde. Il fut donc décidé que Ton nommerait un dictateur, etc. ». L'idée que la lecture des vieilles annales de Rome aurait suggéré cet expédient en 311 est une combinaison toute rationaliste due à Tite Live ; d'ailleurs, il se contredit implicitement, car si, dans la phrase précédente, il a admis que les femmes romaines avaient été criminelles sous l'influence de la possession, il semble maintenant estimer qu'i^ s'agissait d'une discorde civile, comme celles qui avaient produit les sécessions de la plèbe. En réalité, après cette crise de sorcellerie et l'exécution des prétendues sorcières, on crut nécessaire d'écarter les périls magiques encore menaçants par la cérémonie du fichement du clou. Il y a plus de trente ans, M. Gaidoz a montré que cette cérémonie correspondait exactement à des pratiques encore en usage dans l'Afrique occidentale, au Congo, c'est-à-dire dans des régions arriérées où la croyance à la sorcellerie est endémique et où subsiste encore, coïncidence curieuse, l'ordalie par le poison.

Longtemps après, en 180 avant J.-C, Rome fut le théâtre d'une autre affaire des poisons dont Tite Live a également conservé le souvenir. Depuis trois ans déjà, la peste ravageait Rome et l'Italie; le préteur Ti. Mummius mourut; bientôt

apn''H, ce fut lo lour du consul G. (^Ipumius et tlo beaucoup d'Iiommes îlluslres des autres ordres'. On finit par considérer le tl(5au comme un prodige {poslrsmo prodigii loco ea clades hnberi eoepla eut). Le grand pontife chercha des expiations, les dt^cemvirs consultèrent les livres sibyllins, le consul voua des stalues dorées à Apollon, à Esculape et à Salus. Rien n'y fil. pas même deux jours de prières publiques, Alors, comme juste, on soupçonna la malveillance {fraudis quoque kumanae insinuaverat suspicio ammis) et un s(^natus>consuIte ordonna une enquiHe [veneficii quaesiio). La mort ilu consul avait paru parlîculièremcnt suspecte; on le disait victime de sa femme Quarla Uostilia, dont le fils avait été nommé consul en place de son beau-p^re dûfunt. Des témoins afiirmaient qu'elle lui avait prédit le consulat à brève échéance, u II existait, dit Tite Live, beaucoup d'autres témoignages; mais cette parole, confirmée par l'événement, motiva la condamnation d'Bostilia ". L'enchaînement des faits est ici nettement marqué. En présence d'une épidémie tenace, qui frappe des hommes en vue, on essaye d'abord de lléchir les dieux, puis on suspecte que le poison est à l'œuvre et, comme presque toujours, c'est à une femme qu'on s'en prend. File Lîve aurait cependant dû s'aviser que si la peste durai! depuis trois ans, ifille pouvait bien atteindre un consul et que l'accusation portée contre Hostilia avait d'autant plus de chance d'être frivole que l'enquête sur l'usage des poisons, récemment ordonnée ■par le sénat, devait échaulîer les imaginations et donner carrière aux dénonciations les plus absurdes. Mais que dire de 'opinion exprimée à ce propos pari historien anglais déjà cité, I. Donaldson'? Après avoir raconté le drame do 311, il lécrit : « Un incident analogue se produisit en 180 av. J.-C. Cette fois, il ne peut guère filre douteux qu'il répnût une véritable peste, car elle dura trois ans et décima l'Italie. Mais les 'tmmes étaient enragées contre les hommes à cause d^s merigoureuses qui avaient été prises contre elles dans Caf-

iv.. XXXX, S7 S. J. DonaldïoD, tVonutn. p. 91.

faire des mystères des Bacchanales^ et elles semblent avoir considéré la peste comme une occasion favorable pour se servir de. poison ». Parler ainsi, c'est renchérir encore sur la crédulité de Tite Live, qui ne connaît qu'une seule empoisonneuse, la femme du consul. Le cas de Thistorien anglais, écrivant en 1907, doit nous rendre indulgent pour le manque de critique dont a fait preuve l'historien romain.

L'enquête sur les Bacchanales avait eu lieu six ans plus tôt, en 186. Quelques auteurs récents, éclairés par Tétude d^aiïaires analogues tant dans l'antiquité qu'au moyen âge et aux temps modernes, ont exprimé des doutes sur la réalité des turpitudes que l'enquête aurait révélées au sénat romain*. Déjà François Lenormant* faisait contraster la pureté et l'innocence des rites dionysiaques dans T Italie méridionale avec les sanglantes horreurs des Bacchanales romaines ; il attribuait cette perversion à Tinlluence étrusque et citait, à ce propos, quelques œuvres d'art obscènes découvertes en Ëtrurie. Aucune de ces œuvres n'a le moindre rapport avec les Bacchanales* et tout fait présumer que la relation officielle des événements, complaisamment reproduite par Tite Live, n'estqu'un tissu de mensonges destinés à couvrir, comme ils l'avaient motivée en apparence, la conduite inique et barbare du sénat romain.

C'est un fait constant, un fait d'hier et d'aujourd'hui, que pour discréditer des sectes religieuses, ou même de simples associations religieuses, comme celle des Templiers, on leur attribue des crimes de droit commun et des attentats aux

!. Voir notamment Maa??, Orpheus, p. 80, 82.

2. Lenormant, art. Bacchanalia dans le Dictionnaire de Saglio. Dans »on ouvrage Lu Grande Grèce (t. 1, p 422), il accrpte la corruption des Bacchanales comme un tait avéré.

3. L'une d'elle» ((iertiard, Anfike D^nfcmahr, pi. GX!) est une scèu*^ indécente entre Pans et Panesses chevre-pieds ! 11 faut toujours vérifier le* renvois de f . Lenormant.

UNE ORDALIE PAR LE POISOX A ROME Ml

mœurs; partout où celle règle se vérifie, la méfiance de l'historien doit être en éveil. Dans l'atrairo des Bacchanales, la justice, si l'on ijeutdiro. fut mise en mouvement parla dénonciation d'une femme de bas étage, dépliée de la chasteté de son amant, qui était afiiliô à la société; ce détail doil ôlre exact, car on n'imagine jamais de prêter dus scrupules de chasteté à des criminels. Mais, dans le reste du récit, que d'invraisemblances I La courtisane Hîspala renseigne le consul Postumius sur ce qu'elle a vu étant toute jeune, alors qu'elle fut initiée avec une dame dont elle était l'esclave; ses souvenirs sont déjà anciens, puisqu'elle est devenue depuis une riche affranchie et une courtisane en renom {acortum nohile liàerlina)'; il fallut d'ailleurs, pour la faiic parler, user de menaces. 8a confession ne noua est naturellement connue que par ce que le consul a bien voulu en rapporter; elle fourmille d'absurdités palpables, t^oux et celles qui, une fois initiés, refusaient de se souiller d'horribles débauches, étaient immolés, jetés dans des souterrains. Comment Ilispala savait-elle cela? Comment, s'il y avait quelque vérité dans ces propos, les familles privées d'un fils, d une femme ou d'une fille n'avaient-eltespas, depuis longtemps, porté plainte auprès des magistrats? KUes n*étaienl cependant pas soumistrs à la discipline du secret. Suivant Ilispala, les initiés étaient si nombreux qu'ils formaient déjà comme un .second peuple dans Rome, qu'on y voyait des hommes ut des femmes appartenant aux premières familles; comment donc rien n'avail-il transpiré de ces orgies, et fallait-il qu'elles fussent révélées par une courtisane qui, de son propre aveu, n'en avait pas élé témoin depuis longtemps? Lorsque le consul se présenta devant le sénat et fut chargé d'une enquête extraordinaire, il ne connaissait que les folles histoircsd Uispala;le sénat le milen mesure d'obtenir d'autres témoignages à prix d'argent {alios indices praf.miis invttnre), preuve évidente qu'il n'y en avait pas encore de bons. On décréta des poursuites contre les ministres du culte do Dionysos, on en interdit la célébration à Rome et dans toute l'Italie, enfin

\ 1. Ll».. XXXIX, 9.

!S8 UNE ORDALIE PAR LE POItON A ROME

le consul Postumiua harangua le peuple et lui rcpréBenlaqw^ ce culle V-lranger, ces infâmes mystères metlaient en danger les citoyens et la patrie elle-môme. Des primes furent promises aux dénonciateurs, qui, dans l'état d'excitation oi'i se trouvail la ville, se présentfïrent en foule. On apprit que les chefs <le l'association, comprenant environ 7.000 personnes, étaient deux plt^béiens romains, un Falisque el un Campanicn ; amenés devant les consuls, dit Tite Live. ils avouèrent el se bà-i turent de fournir d'autres indices (additcti ad consules fasuigm de se ntillnm moram indicio [aï. iudicio\feceruntj. Cette phm n'est pas claire, mais elle indique bien la rapidité de la procjJ dure. Quels aveux avait-on obtenus de ces quatre hommesB HecDnnurent-ils simplement qu'ils avaient fait office de pr^tn dans les mystères? Le silence de Tite Live, si prolixe dansb reste de son récit, le ferait croire. L'enquête continua, à Rom et aux environs, dans les conditions d'inîquiti^ les plus révoP tantes; il n'y a pas. dans loulo l'histoire, de pire exemptai d'une procédure inquisitoriale. Ceux qui avouaient avoir par-' licipé aux mystères étaient jetés en prison ; ceux qui s'étaient rendus coupables de viols, de meurtres, de faux témoignages, de fausses signatures, de testaments supposés et d'autres fraudes était immédiatement mis à mort : co fut, dit Tito Live, le sort du plus grand nombre. Les femmes, fondatrices AtÊm myslftres et auxquelles on attribuait l'origine de tout le maly étaient exécutées parles magistrats ou remises à leurs parcotfl ou tuteurs, avec ordre à ceux ci de les faire périr. Des quatrt chefs arrêtés dès le début des opérations, un seul. le Campanion Minius Cerrinius, est mentionné dans la suite du récit ; le sénat le fit emprisonner à Ardée. sous la garde des magistrats de cette ville, qui devaient le surveiller étroitement pour l'empêcher de ae donner la mort. On ignore ce qu'il devint par la suite. Si, comme il est probable, les trois autres chefs avaient été exécutés, Minius Cerrinius fut traité avec une faveur pal

1. Uiilierum magna para est, el in fons malî hnitace fuit (Liv. XXXIX, \ Cdc pr^ti^ase campaaieDCie avait, diealt'Cia, admis les homiueB aa\ mjMi d'abord eiclusivemeDt résenée aux [eumee [ibid., 13j.

rÛRUALlE PA.H LK POISON A. RUME

ticuliÈre; peul-ètro l'avait-il iiiéritiio jiar ses d<ïtations et l'on m<^nagcait sa vîd, alin lie le faire parler encore à l'occasion, Ouux ans après, en 18i, lo priiteur L. Poslumius, auquel 1« sort avait assigné Tarenle, dispersa une armée do paires insurgés et poursuivit les seclateurs des Bacchanales qui s'élaienl cachés dans celte partie de l'Italie'. En 181, le préteur L. Duronius, par ordre du sénat, continua l'enquête et les exécutions en Apulie'. Ces témoignages complémentaires jettent une vive lueur sur les événements de l'an 186. Vainqueur de Cartilage, qu'il tenait à sa merci, vainqueur des Oaulois qu'il avait presque ei^terminés en Italie, le sénat romain devait surtout craindre, à cotte époque, une coalition du monde hellénique, appuyé sur la Macédoine et la Syrie, qui aurait pu trouver de redoutables auxiliaires dans l'Italie méridionale, en Caiiipanie surtout et à Rome même, où l'hellénisme s'était maintenu ou implanté. Ce n'étaient pas les cultes étrangers qui eirrayaient le sénat, puisqu'il avait luimême introduit à Rome, peu de temps avant l'alfaire des liacchanales, le culte asiatique de la .Mère des Dieux; c'était une société secrète qui, sous couleur de religion, échappait à son L'ontrùle et pouvait devenir un État dans l'ICtat, le foyer de dangereuses conspirations. La persécution acharnée dirigée contre les Bacchanales fut purement politique ; ce fut une guerre d'estermination faite h des hommes et à des femmes sans défense, en qui l'on redoutait de trouver un jour des ennemis intérieurs. Toulea les accusations répandues contre la moralité des mystères sont des inventions grossières ou ridicules, analogues à celles qui furent propagées à Home même contre les premiers chrétiens, puis, dans le monde chrétien, contre les Manichéens, les Juifs, les Templiers et beaucoup d'autres. La malignité humaine est peu inventive; en tête des griefs contre les sectaires qu'elle vent perdre, on trouve toujours le meurtre, la sodomie et le viol. Mais que signitiont les suppositions du testaments, les fausses signatures, les faux témoi-

, i. Liv., XSXIS, 41.

I a. MiU, XL, 19. 9.

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gnages qui auraient été préparés ou perpétrés dans les Bacchanales? Rien, sinon que le caractère secret du culte prétait un semblant de vraisemblance aux plus stupides calomnies; sans prendre la peine de choisir parmi elles^ on attribuait aux initiés tous les crimes possibles, les crimes en bloc. Aujourd'hui, le récit de Tite Live en main, Thistoire constate qu il n'y eut pas d'enquête sérieuse, mais une dénonciation unique» peut-être extorquée, à coup sûr mensongère, qui donna prétexte à rétablissement d'un régime de terreur; ce ne fut pas le salut des mœurs romaines, mais la ruine de Thellénisnie en Italie.

Nous avons soumis à la critique trois passages de Tite Live où les femmes romaines sont singulièrement malmenées. Dans les deux premiers, elle sont représentées comme des empoisonneuses; il a été facile de réfuter ces calomnies et d'en montrer l'origine. Dans le troisième, elle sont chargées de tous les crimes, non pas seulement contre la morale personnelle, mais contre la société et l'État; Taccusation n'a pas paru mieux fondée. En racontant la répression, Tite Live n'a pas un mot de pitié pour celles que Ton exécute en foule et semble convaincu que l'énergie du sénat a seulement été à la hauteur des circonstauces. Or, dans cette sinistre aiïaire des liacchanalcs. l'innocence des femmes, qui ne pouvaient nourrir de desseins contre la politique romaine, est encore plus évidente que celle des hommes*. 11 est singulier que personne, dans l'antiquité, n'ait élevé la voix en faveur de ces malheureuses victimes; Cicéron sait bien qu'en cette occasion les ancêtres ont été un peu durs, duriores^ mais il s'exprime ainsi en par» lant de l'interdiction absolue des Bacchanales, non pas des exécutions sauvages qui la précédèrent'. Même aux yeux d'un homme aussi cultivé^ aussi près de nous par les sentiments

1. Pourtant, môme en ce qui coDcerneces derniers, rien n'autorise à parler comme Ta fait Mommseu, d*une conspiration [Rôm, Gesch., t. 1, p. 810).

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