‹ Cultes, mythes, et religions (volume 3)Chapitre 145 sur 345 · Tertall., De anima, c · texte numérisé non relu

Tertall., De anima, c

3. La difficulté a été sentie depuis longtemps. On lit dans le Dictionnaire de Bayle (art. Guy Patin) : « Il y a des gens qui trouvent que Virgile, qui a reconnu les limbes, aurait dû les partager eu deux portions, l'une pour les enfants qui meureut avaut que de naître, l'antre pour ceux qui meurent dans le berceau. Le graud uombre des premiers méritait bien une classe particulière...; d*où vient donc que ce grand poète n'ait rien dit de ces pauvres créatures ? »

Posidonios, nous ignorons en quelle compagnie le philosophe grec avait fait vagir ces âmes d'enfants. Mais nous savons cela par Virgile et nous avons vu que ce que le poète dit à ce sujet est illogique si l'on n'admet pas que les awpoi étaient en même temps des giaicOivatTSi. Si nous pouvions remonter le cours des Apocalypses populaires, nous en trouverions certainement une où les exigences de la logique étaient respectées. Même en l'absence de tout texte de ce genre, nous avons donc le droit de supposer que, dans une forme moins littéraire de la tradition, les enfants qui vagissent à l'entrée des Enfers, en compagnie des suicidés et des morts de mort violente, sont des enfants tués, c'est-à-dire des victimes de l'avortement. Virgile ne dit pas cela, puisqu'il écrit aô ubere rapios; les enfants dont il parle sont des nourrissons qui, au début même de leur vie, primo in iimine vitae, ont été arrachés par la mort du sein maternel. Mais les mots sein maternel, aujourd'hui encore, offrent une équivoque ; il peut s'agir soit de la matrice, soit des mamelles. L'équivoque a pu exister dans un des écrits intermédiaires entre les premiers essais apocalyptiques et Virgile; en tous les cas, un texte formel va nous permettre de la dissiper et de retrouver la conception primitive sous les euphémismes de la poésie virgilienne.

Le précieux fragment que Ton appelle \ Apocalypse de saint Pieire^ découvert en 188G à Akhmîn, est une révélation de Jésus à ses disciples, conduits par lui sur une haute montagne d'oii ils voient d'une part les bienheureux dans leur félicité, de l'autre les damnés dans leurs souffrances. Les analogies de cet Enfer clirétien avec l'Enfer hellénique de Virgile ont été signalées par moi dès 1893 et mises en lumière avec beaucoup de perspicacité par M. Dieterich ; c'est la tradition grecque populaire, sans éléments juifs, christianisée seulement à la surface. Or, un passage significatif de cette Apocalypse donne la clef des vers de Virgile sur les âmes vagissantes des enfants. Dans un lieu plein de boue et de sang sont plongées des femmes ; vis-à-vis d'elles, on voit des enfants assis qui pleurent {r.oWz\ r.xilt^ xaOTQ;a.£vsi ExXaicv), ce qui correspond au vers de Virgile {infantumque animae

fientes). Ces enfants sont nés avant Vh^Mt^, if^^^^^r vzjr'^rrr, primo in limine viia^ \ . mais iU n^ v>nt pa.'^ n*r* •an* vîokft^i*:: des rayons de fea partant de lenrs rorp» frapp^rnt !^ v-rf/x i^ leurs mères, qni les ont con^nw hors mariage et -e •/^fi* îi>.

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à-dire nécessairement grecque, est incontestable'. Mais, pour nous en tenir à l'épisode des avortés, le malentendu — si malentendu il y a — n'a pas été commis d'abord par l'auteur de l'Apocalypse ; il doit être, comme les autres, beaucoup plus ancien. Nous pouvons donc être assurés que l'idée des supplices subis en Enfer par les femmes qui se sont fait avorter hors mariage est une idée populaire, non pas syrienne ou juive, mais grecque et païenne. Je crois avoir de bonnes raisons pour la considérer comme orphique.

Ni dans l'Ancien Testament ni dans les Évangiles, on ne trouve la moindre condamnation du suicide, de l'avortement, des fraudes privées (xeipcup^Cai)', trois sortes de rifiuti que l'histoire des idées morales doit rapprocher, parce qu'ils constituent, à des degrés différents, des atteintes au principe de la sainteté de la vie, des négations de la volonté de vivre'. La morale chrétienne postévangélique a condamné ces pratiques au nom de principes qu'elle a empruntés au paganisme, en particulier de l'intérêt social et des vœux de la nature, motifs dont le christianisme évangélique ne se préoccupe jamais. Il est curieux de constater, en ce qui touche les fraudes privées, l'évolution de la théologie catholique au cours des derniers siècles. Alors que le célèbre Sanchez (1550-1610)^ n'allègue encore, pour les interdire, que la punition céleste d'Onan^ dont la signification est toute dif-

2. Goau {Gen.y XXXVIII, 4) se soustrait à l'obligation que lulimposait la loi religieuse du lévirat d'assurer une postérité À son frère mort avant lui, en refusant de féconder la veuve de celui-ci. 11 est frappé par rÉterneli non pour avoir pratiqué une fraude conjugale, mais pour avoir contrevenu à la loi. Son cas n'a donc rien à voir avec la fraude privée qui lui doit son nom et dont il n'est pas question dans l'Ecriture ; la loi mosaïque ne s'occupe qae des accidents (pollutions), sans chercher à en distinguer la cause.

3. A ce titre, ces pratiques ont été discutées simultanément par Kant dans sa TugendUhre ; voir aussi VElhik de Schopenhauer.

4. Sanchez, De sanclo vialrimoniOy XI, 17 (éd. de Lyon, t. III, p. 218).

5. Ibid. : Conclusio haec constat ex XXXVIII Geneseos ubi refertur etc.

foretitc, un des ailleurs les plus rt'ccnts d'une Theologin moralis. In R. P. Tnnquerey, relègue le cas d'Onan dnns une note et, dans le texte, invoque le vœu de In nature, deux vers de Martial, enfin des considérations d'hygiène, inconnues do tous les anciens casuistes et qui remontent au xviir siècle sonlemeiit'. Quant aux « accidents » qui, dans la loi mosaïque et les pénitentiels du moyen ftge, tiennent une si grande place et comportent des purifications très compliquées', le P. Tanquerey n'y attache pins aucune importance ; dans les cas graves, consulter un médecin '.

Si la théologie morale de l'figlise. dès ses débuts, a condamné d'une manière formelle le suicide, les fraudes privées et l'avortement', il faut bien qu'elle ait emprunté ces principes h la morale populaire (aussi bien juive que païenne), puisque les Écritures sont muettes à cet égard. Cette morale n'était pas celle des philosophes de l'école ; c'était une morale religieuse, encore tout imprégnée de tabous'' et d'autant plus accessible, semble-t-il, h la foule des femmes et des illettrés.

Les philosophes grecs ont débattu ces graves problèmes sans arriver k se mettre d'accord. Les Cyniques et les Stoïciens approuvaient le suicide ; les Pythagoriciens et. à leur exemple, les Platoniciens le condamnaient'- Mais on peut prouver que les Pythagoriciens n'ont fait, dans ce cas comme dans d'autres, que donner une forme savante aux enseignements de l'orphismo. Platon', après avoir dit que le Pylha-

l. Tanquerey, Synopiii theologiae moralis, 1. 1. Huppl., p. 19'; t. I), Suppi., p. 2t*. Voir l'article Onan au Dielionnaire philoKip/ii'iue de VolUire.

a. Uvilique, XV,3l;Reu»», taBfft/c t. V. p, US, ISS, ina; of, Uj^j, Lt rôU fiLéohgitfue de S. Cétaire d'Arltt. Parie. 1906, p. IIB «q., p. I4U.

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