I-'APOCALYPSE I>R SVtNT PIKRHE
■jpoéleâ en étaient pleines. Une tratiitiun s'ûLuit Turiuee, moiliê Tlîtlértiire, muitiê îcoDogruphique, et âilesrarriiiésavaienir/s'ni'it/e, « bas peuple avail ses visions et ses diableries. C'est 4 celle lource. divisée en mille canaux, qu'ont puisé les auteurs de révélations chrétiennes. Citons quelques exemples à l'appui de notre manière de voir.
Diins Virgile, au seuil même de l'enfer, Ëuée rencontre « des ftmes d'enfants qui pleurent »; Pierre voit aussi « des enfants qui pleureut ». Pour Virgile, ce sont des enfants morts en bas ai;e, tandis que Pierre songe aux victimes des avortomeuts; mais l'uDalogie est trop frappante pour èlie fortuite. Elle laisse entrevoir une source commune, et l'on peut mâme supposer que Pierre en est plus voisin que Virgile. Car, à côté des enfants, le poète place les hommes condamnés injustement et les suicide'»: il semble donc que l'auleur suivi par lui ait bien eu en vue des enfants morts de mort vislente et que la mention du crime d'avoitemenl ait répugné à sa délicate nature. Comme dans VEnfvr de Dante, il existe généralement une relation entre le supplice et le crime qui l'a mérité. Ainsi, dans Pierre, les blasphémateurs sont suspendus par la langue, les faux lémoius ont du feu plein la bouche, les mauvais riches sont couverts de haillons. Mais te rapport entre le crime et le cb&liment est fort obscur dans le cas des victimes de passions antiphysii|ues, obligées de se précipiter sans cesse du haut d'un escarpement. A mon avis, cela ne peut s'expliquer que par une tradition ic»uographique mal comprise. Le poète Ausone, au iv* siècle, décrit une peinture de Trêves représentant les enfers. On y voit les héroïnes de la fable, chacune dans l'attitude qui avait caractérisé le plus tragique épisode de son histoire. Or, Sappho est debout, sur le rocher de Leucadb, au moment de prendre son élan pour se précipiter dans
Et de nimèoio s Matcula Leibiac
Uum Leurale minatur
• Sappho peritura suijittiî.
On sait assez quelle était la réputation de Sappbo. Il suffisait qu'une peinture célèbre et souvent reproduite l'eût figurée dans l'enfer, sur le point de se jeter dans les flots, pour qu'uue exégèse naïve eût pris pour l'indication de sa peine le tableau de son désespoir d'amour. La confusion était d'autant plus facile que
2d2 L'âPOGALVPSE de SAtNT t>lEtVR£
Tauteur de VOdyssée avait placé dans l'enfer même un rocher de Leucade, au confluent du Pyriphlégéthon et de l*Achéron. Et, pour ce qui est des délinquants de l'autre sexe, je me bornerai à rappeler le passage suivant de Pausanias :
« Timagoras s'éprit de Mélès, jeune Athénien qui, n'ayant que du mépris pour lui, lui ordonna de monter sur le sommet le plus élevé de l'Acropole et de se précipiter en bas. Timagoras, toujours prêt à complaire au jeune homme, se précipita du haut du rocher; et Méiès, quand il le vit expirant, eut tant de regrets de l'avoir perdu, qu'à son tour il s'élança du même sommet et se tua. » En voilà assez pour expliquer, dans V Apocalypse de Pierre, un genre de supplice qui reste une énigme si Ton ne fait pas appel aux légendes grecques et aux œuvres d'art qui en conservaient le souvenir*.
Donc, à notre avis, V Apocalypse dérive de sources grecques, en particulier de la littérature orphique; mais c'est le cas de dire que rOrient reprenait son bien où il le trouvait. Car l'orphisme hellénique est un fils lointain des vieilles religions orientales ; il a ses racines dans la Chaldée, en Egypte et en Phénicie *. Le démontrer nous entraînerait trop loin; mais d'autres Tont dit et l'ont démontré avant nous '. On ne fera jamais, dans l'histoire des origines du christianisme, la part trop grande aux éléments grécoromains, à la condition toutefois de ne pas oublier une chose : c'est que Grecs et Romains n'ont pas inventé en matière religieuse, qu'ils se sont contentés de recevoir et d'assimiler, et qu'enûn, ce que le christianisme leur doit^ ils l'avaient dû eux-mêmes, bien des siècles auparavant, à cet éternel mouvement d'idées d'Orient en Occident que Juvénal a résumé dans une métaphore fameuse : Jn Tiberim defluxit Oronies*.
1. [Ce qai précède a été développé par moi daas deux mémoires qui font partie du présent recueil, t. II, p. 197 et t. III, p. 272.]