‹ Cultes, mythes, et religions (volume 3)Chapitre 328 sur 345 · Analyse du tome III · texte numérisé non relu

Analyse du tome III

La loi romaine défendait de torturer un accusé qui avouait, dans le dessein d'obtenir de lui qu'il dénonçât ses complices. La Rome pontificale, des 1252, autorisa ce procédé barbare; plus tard, Paul IV et Pie V obligèrent même les inquisiteurs à y recourir. Aucun aveu n'était censé complet s'il ne comprenait une dénonciation; même Timpénitent ou le relaps, voué aux flammes, pouvait être torturé avant d'être brûlé s'il refusait de désigner ses complices. Il était permis aussi de torturer des témoins non accusés lorsqu'ils variaient dans leurs dépositions ou qu'ils contredisaient gravement d'autres témoins.

Nobles, ecclésiastiques, hommes libres, esclaves, tous étaient passibles de la torture. La vieillesse et l'enfance n'en exemptaient pas. A Tolède, Isabel de Jaen, âgée de 82 ans, subit cinq tours de corde, s'évanouit et n'est rappelée à la vie qu'à grand'peine. A Valence, une fille de 13 ans, Isabel Madalena, accusée de pratiques islamiques, est torturée, refuse d'avouer et n'en reçoit pas moins, avant d'être renvoyée, cent coups de fouet. D'autres fois, les juges étaient plus cléments et se contentaient de placer les enfants et les vieillards en présence des instruments de torture; cela suffisait à délier les langues.

C'était un principe que la torture ne devait pas mettre en péril la vie du patient ou l'intégrité de son corps. On n'en torturait pas moins des feninios enceintes, des mères allaitant leurs enfants, des hernieux, des manchots (encore au xvFii" siècle!) Vers 1710, un homme de Valence, trois fois torturé et condamné aux galères, voit sa peine conmiuée parce (|u'il est devenu infirnie/>or la violencia de la tortura. Un second malheureux a le bras gauche brisé; une fenmie de soixante ans a un orteil arraché par la balestilla (1643).

In autre principe général interdisait de réitérer la torture. On éludait ce principe en prétendant qu'on la continuait. Quand une fenune — ce qui arrivait souvent — perdait conaissance à la première application des cordes {rfomtchn)^ ou au début du supplice de l'eau, on la soignait on, la rappelait à la vie, et, dès que le médecin était consentant, on continuait lune ou l'autre opération.

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La durée de la torture dépendait du bon plaisir des juges; elle pouvait sembler suffisante au bout d'une demi-heure, ou se prolonger pendant deux heures et plus. Nous possédons, h ce sujet, des documents irrécusables, les procès-verbaux des secrétaires. Les hurlements des victimes, leurs supplications, leurs protestations d'innocence, leur demi-aveux sitôt rétractés, enfin, quand les cordes ou Teau ingurgitée ont fait leur œuvre, les confessions et les dénonciations consécutives, ces choses sont narrées avec une froideur qui exclut tout soupçon d'inexactitude. La confession, pour être valable, devait être réitérée vingt-quatre heures plus tard hors de la chambre de torture; mais c'était la encore une hypocrisie, car celui qui rétractait sa confession était aussitôt soumis h la continttation de la torture. V\\ auteur du xvir siècle exprime l'opinion que la torture ne peut être continuée trois fois, tout en avouant que l'avis contraire a des partisans; M. Lea a trouvé, dans les documents, des exemples d'une double rétractation avec triple infiiction de tourments. Si Miguel de Castro, en 1644, ne fut par torturé trois fois, c'est qu'on s'aperçut, après la deuxième épreuve, qu'il avait perdu des doigts, arrachés par les cordes, et qu'un de ses bras était disloqué. Là-dessus, on ordonna qu'il fût livré au bras séculier; la menace du feu le décida à confesser tout ce qu'on voulait et à désigner des complices. Sa confession étant reconnue valable, il fut condamnée la prison perpétuelle et au port du sanbewto; en outre, il reçut cent coups de fouet pour avoir révoqué deux fois ses aveux.

Si la torture était impuissante, si la victime refusait obstinément de s'accuser elle-même, le tribunal avait le droit et l'habitude de s'inspirer des « faits de la cause » et d'infliger une peine quelconque au récalcitrant. Les cas d'acquittement pur et simple sont très rares; l'Inquisition n'aimait pas à reconnaître une erreur, même évidente. Elle n'aimait pas non plus avouer qu'elle eût recours à la torture; dans plusieurs sentences, il est dit mensongèrement que la confession a été obtenue sans contrainte; ailleurs, il est seulement question d'une cierta diligenzia dont on a usé pour l'obtenir.

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Charge très grave pour la conscience des inquisiteurs ! Ds savaient l'infamie de leur procédure, mais ne s'y tenaient pas moins.

Le procès inqnisitorial dérive, dans une large mesure, des procédés de la confession auriculaire. Il ne visait pas à la justice, mais à Faveu. Tout accusé était réputé coupable rt traité, par suite, comme un pécheur qui devait chercher à sauver son ftme en avouant ses fautes et en subissant sa peine. Ainsi s'expliquent toutes les horreurs de la prison préventive où l'accusé, pendant des mois et même des années, ne savait même pas quelle accusation pesait sur lui ; ainsi s'expliquent la dissimulation des noms des témoins, l'altération systématique des témoignages, les obstacles apportés h la défense, les pièges inflniihent subtils de l'interrogatoire, le but n'étant pas de découvrir la vérité, mais d'acculer la victime à l'aveu. En principe — la procédure inquisitoriale est pavée de bons principes — le secours d'un avocat était accordé ; mais ce n'était là qu'une fraude, du moins à partir du xvi^ siècle. L'avocat était désigné et payé par le tribunal ; il lui était interdit (1522) d'avoir aucune relation avec les enfants ou la famille de raccusé ; ce n'était qu'un espion de plus auprès de lui. Depuis 1580, les avocats sont des familiers de l'Inquisition, qui ne peuvent causer avec leurs clients qu'en présence d'un inquisiteur et d'un secrétaire, chargé de rédiger un procès-verbal de l'entretien.

L'Inquisition espagnole, comme l'Inquisition pontificale, n'épargna pas plus les défunts que les vivants. Un mort condamné pour hérésie, même trente ou quarante ans après son décès, était déterré, ses ossements jetés au feu; on le brûlait en effigie et ses biens étaient confisqués, alors même qu'ils étaient sortis par aliénation de sa famille. A deux autodafés de Tolède, en 1485 et en 1490, on brûla en effigie plus de 400 morts, représentés par des mannequins costumés en juifs; puis leurs noms furent proclamés à la cathédrale et les héritiers reçurent sommation de comparaître dans les vingt

jours pour remettre aux officiers royaux les biens confisqués. Les enfants et les héritiers de l'accusé défunt avaient qualité pour défendre sa mémoire au cours du procès et faire comparaître des témoins à décharge. Les actions de ce genre deviennent rares à la fin du xvi*^ siècle et tombent en désuétude au siècle suivant.

Au point de vue de la peine, l'Inquisition différait essentiellement des cours séculières en ce que les juges de ce tribunal infligeaient des châtiments à leur fantaisie. Si l'hérésie impénitente entraînait toujours le bûcher et la confiscation, les peines réservées aux crimes moindres n'étaient fixées par aucune loi. La variété de ces penas cxtraordinarias était infinie : prison à temps ou à vie, galères, verges, port du sanbenito, exil, confiscation, amende honorable et abjuration en public, toutes pénalités qui peuvent être cumulées ou aggravées par des mesures accessoires, telles que la destruction d'une maison, la pratique de nombreux jeûnes, la récitation d'interminables prières, etc. L'Inquisition médiévale prescrivait souventde lointains pèlerinages; ce mode d'expiation était ignoré de l'Inquisition espagnole. Toute condamnation, même légère, entraînait pour la victime et pour ses descendants des incapacités qui les empêchaient de gagner leur vie; les préjugés populaires, sans cesse exaltés par l'Inquisition et la solennité des autofadés, contribuaient à faire de tout condamné un paria, de tous les siens des mendiants ou des vagabonds.

L'Inquisition, on le sait, ne portait contre personne la peine de mort : elle « relâchait » le coupable et le remettait au bras séculier, en le recommandant même à son indulgence. Les apologistes de l'école de Joseph de Maistre, qui partent de là pour décharger l'Inquisition de toute responsabilité dans la longue orgie de chairs grillées où se délecta son orthodoxie catholique, ces apologistes sont de mauvaise foi ; car la seule préoccupation des gens d'Église était d'éviter une irrétfulfirité canonique (ecclesia horret a sanguine) et ils surent toujours faire du pouvoir civil le ministre de leurs féroces vengeances. Par moments, on oubliait la comédie,

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on jetait le masque ; ainsi TKglise accordait une indulgence à quiconque apportait du bois pour le bûcher et Léon X, dans sa bulle Exsurge domine, compta parmi les hérésies de Luther d'avoir soutenu que la crémation des hérétiques était contraire à la volonté du Saint-Esprit.

Au moyen âge, Tlnquisition pontificale ne faisait brûler que les hérétiques impénitents ; celui qui se rétractait, même au moment suprême, était admis à réconciliation. L'Inquisition espagnole fut plus rigoureuse; même la confession ne sauvait pas toujours du bûcher. Sur un point, toutefois, elle se montra moins cruelle : le condamné était généralement étranglé avant d'être brûlé.

Après l'expulsion des juifs (suivie, sous Philippe III, de celle des Morisques) qui, n'ayant pas reçu le baptême, ne pouvaient être considérés comme hérétiques, Tlnquisition trouva son gibier favori dans les catholiques descendants d'infidèles qu'elle soupçonnait de pratiques juives ou musulmanes. Que ce soupçon ait été souvent jutifié, cela ne fait pas doute; les wjrtrrtf/è^.v étaient des convertis imparfaits. En 1715 encore, on découvrit à Madrid même une association secrète de vingt familles juives, qui possédaient un rabbin et un»' synaiTOiTue: en 1727. toute une communauté morisque fut dénoncée à iirenade et poursuivie avec la dernière rigueur. Mais les annales de Ilmiuisition abondent en exemples de malheureux ijui furent dépouillés, emprisonnés, envoyés aux galères ou brûlés pour un simple ireste, pour un acte sans eonséiiuence interprété romme un retour vers leur passé familial. A ïolétle. en i."W»T. Elvira del Canipo ib^^^et^ndante de juifs convertis, mais catholique très pieuse, fut ^i^rnalée par ses servantes eonime s abstenant de manirer liu porc. Arrêtée, elle re|^on«lit quelle ai:issait ainsi par onlre des inrdeeins. à eause ilune maladie que lui avait donnée son mari. l>eu\ foi< torturée, elle avi.»iia qu'à l'âge de onze ans elle avait entendu dire à sa mère, morte bientôt après, qu'il fallait observer le sabbat et s'abstenir de porc. Elvira fut

condamnée à trois ans de prison, au port du sanbenùo et à la perte de tous ses biens. Combien d'autres, suspectés sans meilleures preuves, pourrirent dans les geôles de l'Inquisition ou montèrent sur ses bûchers!

L'importance du protestantisme en Espagne a été fort exagérée; mais comme il olîrait à l'Inquisition un champ d'action nouveau, au moment où les judaïsants se faisaient rares, M. Lea a pu dire qu'il a beaucoup contribué à la maintenir; la puissance qu'elle conserva pendant tout le xvn® siècle vient surtout de là. En outre, l'horreur de l'hérésie nouvelle qui avait conquis une partie de l'Europe eut pour effet que l'Espagne s'isola de plus en plus et que le moyen âge put s'y prolonger jusqu'à nos jours.

Un des chapitres les plus piquants de ce volume concerne la censure des livres. Elle avait été établie, comme institution d'État, par Ferdinand et Isabelle; l'Inquisition en prit la charge pour empocher la diffusion des idées luthériennes (1521); dès 1527, elle délivrait des permis d'imprimer. En 1547, la Siiprema fît reproduire un index de livres prohibés, composé en 1546 à l'Université de Louvain ; elle en publia un plus ample en 1551 et d'autres jusqu'en 1782. Les livres confisqués devaient être brûlés ou, s'ils n'étaient dangereux qu'en partie, maculés [borrados)\ Une pragmatique de 1558, au nom de Philippe II, porta la peine de mort et de coniiscalion contre tout libraire ou tout particulier (|ui conservait un livre condamné par l'Inquisition : tout libraire devait posséder un exemplaire de l'index (ît le tenir à la disposition du public. La pratique inquisitoriale fut plus clémente; les délinquants furent molestés, réduits à la misère, mais on leur laissa la vie. L'Inquisition ne se borna pas à élever une barrière contre les publications suspectes du dehors; elle exerça un contrôle si tyrannique sur la production littéraire de l'Espagne qu'elle l'étouffa. Le seul fait de posséder

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