Co,/„s, t. VI, éli
:i. Kev. arJi., 1895, I, p. 324.
208 rEUTATKS, ESUS, TAKANIS
Taranis, Esus ont été les grandes divinités gauloises, comment se fait-il qu'il n'y en ait pas la moindre trace dans Tépigraphie de la ville de Rome ? Et si ces grandes divinités gauloises ont été l'objet d'une proscription, comment se faitil qu'on trouve trois fois des dédicaces à Mars Toutatis ?
Je crois pouvoir établir, à lencontre des opinions reçues, que les auteurs modernes se sont trompés et que les trois dieux cités par Lucain ne sont pas de « grands dieux », mais des divinités locales de peu d'importance.
L'erreur des modernes vient de ce qu'ils ont voulu, à tout prix, identifier les trois dieux de Lucain aux dieux à déguisement romain de César. Or, cette erreur a déjà été commise dans l'antiquité. On lisait, dans les écoles, le De Billo Gallico et la PItarsalc; on était naturellement tenté, comme aujourd'hui, de commenter l'un de ces ouvrages par l'autre. L'indentification de l'Esus de Lucain avec le Mercure de César me semble percer d'abord dans trois passages de Minucius Félix et de Tertullien, suivant lesquels les Gaulois sacrifiaient des victimes humaines à Mercurev'. Les scholiastes de Lucain montrent cependant que l'on n'était pas d'accord sur la synonymie des dieux du Bellmii Gallicum et de la Pharsalf. Il y a trace, dans les scholies de Berne, de deux traditions d'école nettement distinctes '- :
1" Esiis. — A) Hesus MARS sic placatttr: hotno in arliorc siispenditiir tisqne douée per cruorein (?) niemhra digesseriî.
B) Hesum MERCUKIUM credunt, siquidein a mercatoribus colitiir (même passage, précédé des mots : it. m aliter exiiide in aliis inveniiniis.)
1. Minucius Félix, Oclgviif:, XXX (éd. Orelli-Muralt, p. 77) : Et Meiauio Gatlos hiiwanas vel iiihumauas victinias i.ui/crt. Tertullien, S,;^rpiii,e, VII (éd. iiiinor d'Oehler, p. 2.S"l : Scythariiin Dianam aut Galtoriim Mei curiiiin mit Afronim Saltirnum hoiiiiniim victinia placari afiid saeculum licuit (même rapprochement avec la Diane scythique que dans le passade de Lucain). Cf. Apologétique, IX ((.Ehler, p. 76): Majur acias apud Gallos Mercitrio prosec^ilur. Kemitto fabulas Tauricas tkeatris suis.
2. Luc'Uii Coiiim. Bcriieiisia, éd. Usener, p. ij2. C'est tout récemment cjue M. Michaelis a appelé l'attention sur ces textes négligés (jfahrhïuher fur lothring. Ges,huhte, ]Si.l5, p. KIO)-
2'^ Tentâtes. — A) Teutates Mercurius sic apud Gallos placatur : in flemim seinicupinm (?) Iioino in caput deiitittitiir ut ibi suffocetJir.
B) Teutates Mars sanguine dira placatur, sive qtiod proelia 7innnnis ejus instinctn adniinistrantnr, sive qiiod Galli antea soliti ut aliis deis hutc qnoque homines ininiolare.
3" Tarants. — A) Praesidein belloruni et caelestluni deoruju maximum Taranin Jovem, adsuetuin oliin luunanis placare capitibus, nunc vero gaudere pecorum.
B) Taranis Ditis pater fioc modo apud eôs placatur: in alveo ligneo aliquot homines creniantur.
Cette dernière doctrine, on le voit, est celle qui, restée inaperçue dans une scholie, a été renouvelée par Grivaud de la Vincelle, par Chardin et par M. A. de Barthélémy, refaisant à leur manière, Lucain et César en main, le travail d'exégèse des grammairiens de l'antiquité '.
Les deux doctrines des scholiastes peuvent se résumer comme il suit :
lo 2o
Esus = Mars Esus = Mercure
Teutates = Mercure Teutates = Mars
Taranis = Jupiter Taranis = Dispater
La première est de beaucoup la plus ordinaire dans les scholies que nos possédons. M. Michaelis écrit à ce sujet-: ' D'après une lettre que m'adresse M. Usener, la seconde collection des scholies, les adnotationes super Lucanum (représentée par le Bertie7isis 370 et un ms. Wallerstein à Munich, indirectement par le Vossianns II à Leyde et un Gemblacensis à Bruxelles) offre les mêmes identifications : Teutates Mercurius, Esus Mars, Taranis Juppiter ; comme le fait observer M. Usener, elles reparaissent dans Papias, f. 72 (Hesus Mars), f.^166 (T/taranis Juppiter), f. 170 [Teutates Mercurius) ».
1. Cf. mes Bronzes fi«;urés, p. 157. J'ignorais également, au moment où j'ai rédigé ce livre, la scholie de Berne.