Michaelis, toc. latid., p
•210 ÏEUTAÏES, ESUS, TARANIS
Les scholiastes de Lucain et les autres grammairiens des bas t^mps n'en savaient pas, sur la mythologique celtique, beaucoup plus long que nous. Ils éprouvaient, comme nous, de l'embarras à identifier les dieux celtiques avec les dieux romains et se tiraient d'affaire en fabricant des systèmes; Mais les deux systèmes qu'ils ont proposés sont également inadmissibles, étant condamnés par les seuls monuments dignes de foi que nous possédions. En effet, sur l'autel de Notre-Dame, Esus désigne un bûcheron: ce n'est donc ni Mars ni Mercure. Sur un autel récemment découvert à Trêves ', la face principale est occupée par Mei-cure et une divinité féminine (Rosmerta); au-dessous on Ut une dédicace à Mercure par un Mediomatrix. Une des faces latérales, malheureusement anépigraphe, offre l'image d'un bûcheron coupant les branches d'un saule sur lequel on aperçoit une tête de taureau et trois grues: c'est l'équivalent exact du mystérieux Tarvos trigaramis, associé, sur l'autel de Notre-Dame, au bûcheron Esus. Nous ne comprenons pas ces représentations; mais il est certain que le bûcheron de l'autel de Trêves ne peut être Mercure, puisque Mercure est représenté à côté. J'ajoute que le témoignage de l'autel de Trêves suffirait à détruire le système qui fait d'Esus un grand dieu druidique proscrit par les Romains,' et de l'autel de Notre-Dame le dernier monument avoué du druidisme. En revanche, tout se comprend (sauf la signification même des symboles) si Esus, comme Tarvos Trigaranus, est une divinité locale de peu d'importance, dieu d'une région et non d'un vaste ensemble de cités.
L'analyse même du texte de Lucain, et surtout du contexte, va justifier nos conclusions en les précisant.
César a passé le Rubicon et s'est emparé d'Ariminum. Il se prépare à marcher sur Rome etrappelle seslégions disséminées en Gaule. Ici commence (v. 396 sq.) un de ces développements géographiques qu'affectionne le poète. Cette énumération n'est pas une accumulation de noms pris au hasard.
1. Korrespontlenzblatt dir ■weslJeiilschm Zeilsfhri/t, 189(), p. 35; Boitiiei Jahrbûcher, t. C, p. 209.
TEUTATKS, ESL'S, TARANIS 211
Telle n'est pas, il est vrai, l'opinion du dernier éditeur français de Lucain, M. l'abbé Lejay. «Lucain, dit-iP, avait dans ses papiers une liste, peiU-être une carte des peuples de la Gaule, avec les noms de quelques fleuves et de quelques montagnes. D'autre part, outre quelques notes sur la conquête et sur les Druides, il possédait une description générale et schématique des Gaulois. Pour grouper et utiliser cette double série de renseignements, il n'y avait plus qu'à appliquer au petit bonheur chacun des traits de la description à l'un des noms de peuples . . . Restait à placer les notes sur les Druides et sur les dieux, dont les noms barbares témoignaient de l'érudition du poète. Lucain les a jetés pêle-mêle à la fin, en les rattachant au reste par la plus banale des transitions: et quiùiiso.
J'en suis bien fâché pour mon ami M. l'abbé Lejay, et bien heureux pour mon poète favori: mais je crois que toutes ces accusations sont frivoles. Lucain aime à montrer son savoir, mais ce savoir est réel. Là où nous croyons constater de la confusion et de l'arbitraire, c'est peut-être notre ignorance qui est en cause. Du reste, la suite de l'analyse va nous éclairer; je conseille au lecteur bienveillant de pointer les noms, comme je l'ai fait moi-même, sur une carte de la Gaule romaine.
Voici, dans l'ordre, les contrées qu'évacuent les légions : l^'Les bords du lac Léman. — 2" Le pays des Lingons, sur les bords de la Vosège (il s'agit évidemment d'une rivière, non de la chaîne des Vosges). — 3" Les bords de l'Isère. — 4" Le pays des Rutènes (Rouergue). — 5'', 6" Les bords de l'Aude et du Var. — 7** Monaco. — S"* La côte de l'Océan. — 9° Le pays des Némètes, certainement distinct, comme l'a reconnu M. Lejay, de celui des Némètes de Worms ; mais il faut, je crois, chercher cette région vers le sud- ouest de la Gaule et non pas, comme il le propose, dans le Gard. — 10'' Les bords de l'Adour. — 11", 12", 13», 14°, 15", 16« Les pays des Santons (Saintonge), des Bituriges, des Suessones, des Leuques, des Rèmes, des Séquanes. — 17", 18", 19", 20", 21" Les pays